‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 23 sur 71 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Dassoucy, pour montrer que la sottise du peuple n'est pas moins redoutable que sa malice, dit comme à l'âge de neuf ans il fut pris pour magicien à Calais, et comme feu Monsieur Gaultier, seigneur de Néve, fut battu dans un bois par des paysans, qui le prinrent pour le loup-garou.

Quoy que je n'eusse encore que neuf ans, je m'expliquois déjà proprement, pource que j'avois esté nourry auprès d'un père éloquent. Outre cela, comme il avoit grand soin de moy, j'estois encore assez bien vestu : ainsi chacun se divertissant de mon caquet, je n'eus pas de peine d'y trouver parti ; je fus introduit dans la maison du gouverneur de la ville, qui pour lors étoit un

' Manteau que portaient les laquais : il se composait de trois pièces, dont l'une pendait sur le dos et les deux autres sur les épaules.

Espagnol, qui m'ayant oûy jazer me prit pour tenir compagnie à son fils, qui s'appelloit Don Diego. Mais d'autant que ce Don Diégue, qui étoit un Don diable, n'avoit pas de plus grand plaisir pour me témoigner Tamitié qu'il avoit pour moy, que de me donner des croquignolles et de me tirer les oreilles; moy donc, Charles Coypeau Dassoucy, qui n'estois pas moins Don diable que Don Diego, n'estant point accoutumé à ses caresses Espagnolles, je quittay au bout de trois jours le Seigneur Don Diegue, avec les oreilles plus longues d'un tiers que quand j'y estois entré. Estant donc sorty des mains de ce petit diablotin, qui estoit de Bajados, cherchant toujours ma fortune, je rencontray une jeune veuve, qui, suivant les mesmes intentions de cet Espagnol, me receut auprès d'elle pour tenir compagnie à son fils, qui estoit un jeune Picard âgé de quatorze ans, et par conséquent aussi éloigné de l'humeur de ce diable d'Espagnol, que Calais est éloigné de Bajados. Toute cette famille estoit de mesme ; il n'y avoit rien de si simple ny de si innocent ; aussi, comme j'estois déjà assez malin pour remarquer en eux cette simplicité, je leur persuadois tout ce que je voulois. Comme je parlois déjà Grec, je leur disois que je parlois encore Siriaque, Hébreu et Caldéen ; que j'estois Astrologue : et afin qu'ils n'en doutassent nullement, je leur faisois croire que j'estois le fils de ce grand et fameux faiseur d'horoscope nommé César * ; et pour leur faire voir que j'estois sçavant dans les choses célestes, quand la nuit étoit venue je leur montrois le chariot de David, les trois Roys et l'étoille poussiniere, et leur faisois des contes merveilleux sur la vertu des sept Planètes et des douze Signes, que je sçavois par cœur pour les avoir leus dans l'Almanach. De sorte que, lorsqu'ils vouloient aller à une maison qu'ils avoient aux champs, ils n'eus-

1 Dassoucy confond le fils avec le père. C'est de Michel Nostradamus qu'il veut parler. Son fils César ne s'occupait pas d'astrologie, mais de poésie et d'histoire.

sent jamais party de la ville, sans auparavant avoir consulté Foracle Césarin, et m'avoir demandé s'il pleuveroit ou s'il feroit beau temps, à quoi je reiississois presque toujours par l'observation que je faisois de la constitution de l'air. Outre cela je leur prenois les mains et leur disois leur bonne avanture, si bien que débitant ces vanitez, incontinent la ville fut tellement imbuë de ma capacité, que, passant par les rues, chacun me regardoit avec admiration et avec étonnement. De sorte que cette bonne mère, me croyant un abrégé des merveilles du monde, me traittoit ny plus ny moins que si j'eusse esté son propre enfant. Son fils et moy ne faisions qu'un mesme lit et qu'une mesme table. Soit qu'il fallust aller à la promenade ou à l'Eglise, nous étions inséparables. Mais toute cette estime dégénéra bien-tost en une étrange réputation : car, comme en ce pays-là les mères ne reconnoistroient pas leurs enfans s'ils n'estoient aussi sots que leurs pères, et que je ne pouvois faire un pas sans estre obsédé de ces sots enfans, il avint un jour au sortir d'uno Eglise où mon camarade et moy nous avions oûy le salut, que je fus environné de plus de trente petits garçons, avec un desquels ayant eu déjà de la dispute, m'estant rebroiiillé de nouveau, et me voyant en péril d'estre opprimé par la multitude, je fis de nécessité vertu ; au lieu de témoigner de la crainte, je les deffiay tous l'un après l'autre, et leur inspiray tant de peur par mes menaces, que, bien que je fusse le plus petit de la trouppe, pas un n'eut la hardiesse de se venir joiier à mes grifi'es; au contraire, ayant tiré de ma poche un certain livre, dont je les menaçois, ils s'enfuirent tous à leur logis comme s'ils eussent eu le Diable en queue. Mais cette victoire fut bien fatalle au vainqueur, car un matin que j'estois encore au lit, je vis entrer dans ma chambre un grand homme fort bien vestu et de bel aspect qui, après m'avoir abordé courtoisement, me pria de me lever pour me communiquer, disoit-il, quelque chose d'importance. M'estant donc habillé en haste, cet homme, qui estoit de qualité, m'ayant

tiré dans une autre chambre à part me tint ce langage, qui mérite bien d'avoir place dans mes croniques. — Mon mignon, me dit-il, est-il vray que vous êtes le fils de ce grand Astrologue César, si sçavant dans les sciences ocultes, et si renomme par ses Prédictions? — Oiiy, Monsieur, luj dis-je, je suis son fils. — Il ne faut pas donc demander, repliqua-il, si, estant fils d'un tel père, vous avez des connoissances toutes particulières, et si vous estes sçavant non-seulement dans l'astrologie, mais encore dans la geomantio \ la piromantie, la chiromantie, et en la nigromantie ^. Pour moy, qui n'avois jamais oiiy parler nj de piromantie, ny de nigromantie, et qui croyois qu'il me faisoit beaucoup d'honneur de me prendre pour un Nigromantien, je luy dis, renfrongnant les sourcils, qu'il estoit vray que je sçavois un peu de toutes ces choses. — Quoy! vous eçavezlanigromancie? me dit-il. — Fort bien, luy dis-je. — Vous êtes donc Nigromantien? repliqua-il. — Ho, ho, si je le suis; en doutez-vous? luy dis-je. — J'en suis ravy, dit-il, car je suis Magicien aussi bien que vous : j'ay chez moi l'Almadel et la clavicule de Salomon % des Talisements, des Figures et des Carracteres, avec quoy je fais mille agréables malices et mille petites galanteries. Moy qui de tous ces mots n'entendois que celuy de Magicien, je luy dis franchement que je n'estois point Magicien. — Il faut bien que vous le soyez, me dit-il, puisque Magicien et Nigromantien est la mesme chose. De sorte que me voyant ainsi embarassé entre la crainte de perdre ma réputation et la crainte que j'avois de luy confesser mon ignorance, j'aimay mieux passer pour Magicien que pour ignorant. Je luy dis que j'estois donc Magicien, mais que pourtant je ne parlois pas au Diable, de sorte

1 Divination par le moyen de points tracés au hasard sur la terre.

2 Pour : nécromancie , divination qui se fait en évoquant les morts. — Quant à la pyromancie et à la chiromancie, c'est l'art de prédire l'avenir au moyen du feu et par l'inspection des mains.

3 Livres de cabale supposés.

qu'ayant attrapé de moy ce qu'il desiroit, et croyant fortement que je fusse un fort sçavant Magicien : — Vrayraent, mon fils, puisque vous en sçavez tant, vous me pourriez bien servir en quelque chose. J'ay un fils qui est tombé malade depuis trois jours, et sa maladie est si extraordinaire, que les Médecins n'y connoissent rien ; c'est pourquoy ayant oûy parler de vostre capacité, je suis venu icy pour vous supplier de le venir voir, et comme je ne doute point qu'il ne soit en vostre pouvoir de luy rendre la santé, aussi je vous prie de ne point douter que je ne vous fasse un présent digne de vostre mérite; je sçay que vous avez eu. quelque petite querelle ensemble, mais il faut que vous demeuriez bons amis ; si-tost que par vostre moyen il aura recouvré la santé, je vous promets de vous faire un habit tout neuf. Je te confesse. Lecteur, que jamais enfant de neuf ans ne fut plus étonné que je le fus à cet étrange discours, ne pouvant m'imaginer qu'un homme de quarante ans, si grand et si gros, pust estre si sot et si beste ; mais d'autant que cette opinion qu'il avoit de moy s'accordoit avec ma vanité, et que cet habit qu'il me promettoit estoit un leurre assez puissant pour m'obliger à le confirmer dans le fol excez de son inexplicable impertinence, au lieu qu'un autre se seroit efforcé de le délivrer de ses soupçons et de le guérir de son erreur, je ne me contentay pas de luy promettre toute assistance, je fus encore assez téméraire pour luy faire espérer la guerison de son fils. Il me mena donc en son logis, ou, après m'avoir fait déjeuner avec d'excellent vin blanc, du pain chaud et du heure frais, il m'introduit dans la chambre de ce fils malade, qui, quoy que plus sot que son père, n'estoit pas encore si sot que le Médecin que je rencontray au chevet de son lit, qui luy tatoit le poulx. Ce Médecin disoit qu'il ne connaissoit rien à sa maladie; il disoit vray; mais pour moy qui n'estois pas Médecin, j'y connus quelque chose, car, ne voyant aucune diminution, ny dans sa couleur, ny dans son embonpoint, et l'ayant remarqué pour un de ces garçons

àquij'avois fait peur, je m'allay imaginer incontinent qu'il n'estoit malade que par imagination, et suivant cette pensée, ne voulant pas pourtant perdre le titre de Magicien dont je faisois mon principal honneur, je dis à son père qu'il le fist promptement habiller, et qu'après avoir pris son boiiillon, il luy fist faire trois fois le tour de la Ville par dessus les Remparts, et que, retournant à son logis, il se gardast bien de passer par une certaine rue que je luy nommay à tout hazard. Cette ordonnance receuë, et son père ayant ponctuellement fait exécuter mes ordres, devinerois-tu, Lecteur, ce qui en avint? Il avint que ce garçon après s'estre promené tout le jour, revint à son logis aussi gay d'esprit comme il estoit sain de corps. De sorte que cette cure, dont le hazard avoit toute la gloire, étant divulguée parmy ces peuples grossiers, incontinent toute la ville fut en rumeur, et sans considérer de quoy l'homme peut estre capable à neuf ans, ils me prirent à neuf ans pour un célèbre magicien. De sorte que lors que j'y pensois le moins, ces bonnes gens qui m'avoient receu dans leur logis, ayant eu le vent que le sot peuple me vouloit jetter dans la Mer, après m'avoir baisé mille fois au visage, et témoigné par leurs larmes le regret qu'ils avoient de me quitter, ils me firent sortir secrettement de Calais. Mais quoy que, pour faire remarquer l'ignorance et la sottise des peuples, cette avanture soit des plus remarquables, ce n'est rien en comparaison de ce qui arriva à Monsieur Gaultier * le vieux, Seigneur de Néve. Cet illustre Amphion de nostre siècle, connu pour le premier du monde en son art, estoit un homme bazanné; et, comme les personnes extraordinaires ont quelque chose dans le visage qui les distingue du commun, on remarquoit à travers le brun de son coloris une certaine férocité, qui parmy les autres hommes le faisoit paroistre comme un

1 Pierre Gaultier, compositeur distingué qui dirigeait un opéra nomade et qui périt misérablement, lui et toute sa troupe, en vue du port de Cette.

lutin. Il avint que traversant une forest pour aller visiter quelqu'un de ses amis, il rencontra une trouppe de paysans qui cherchoient un enfant que, selon leur opinion, le loup-garou avoit mangé ; mais comme ils avoient presque cherché tout le jour sans en avoir appris aucunes nouvelles, ayant apperceu le visage noir de cet illustre mauricault, qui par malheur avoit l'habit et le cheval de mesme, ne pouvans s'imaginer que Monsieur Gaultier fust un homme, ils le prirent pour le Loupgarou devorateur de cet enfant. Dans cette pensée l'ayant appelle plusieurs fois Loup-garou et redemandé cet enfant à Monsieur Gaultier, et ce Monsieur Gaultier ne voulant aucunement avoiier qu'il fust un Loup-garou, et moins encore leur revomir cet enfant qu'il n'avoit pas mangé, ils le jetteront du haut de son cheval, et luy donnèrent tant de coups, que si Monsieur Gaultier n'eust esté un puissant homme et d'un trés-robuste tempérament, il n'en eust jamais échappé. C'est pourquoy considérant la sottise de certains hommes, je ne m'étonne pas si nostre Satyrique moderne dit que l'homme est le plus sot de tous les animaux ', mais je m'étonne comme les véritables hommes n'ont point inventé quelque nom pour se distinguer d'avec ces brutes qu'on prend pour des hommes, mais qui n'en ont en effet que la figure. Il est vray que nous les appelions quelquefois veaux pécores, et que les hommes éclairez leur ont donné des freins, des mors et des brides pour les empescher de ruer et de mordre. Mais ce n'estoit pas assez, il falloit les laisser marcher à quatre pattes et paistre l'herbe, et pour éviter les traits venimeux de leur langue pestiférée, qui ne sert qu'à tout ruiner, tout gaster et tout détruire, leur laisser parler le jargon qu'il auroit pieu à la mère nature leur enseigner. Ce fut de cette engeance de sots bien plus méchans que ceux qui prirent Monsieur Gaultier pour Loup-garou, et moy pour magicien à Calais, que je fus

1 Ou se rappelle le vers de Boileau :

Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.

attaqué dans Montpellier, quoj qu'à la vérité ce ne fust pas tant ce sot peuple qui m'y causa ma disgrâce que l'insolente indiscrétion de Pierrotin, qui, jointe à mes destins enragez, m'y procura quatre puissans ennemis, qui pour se ranger sur moy des crimes de sa langue, employèrent la leur pour faire croire à ce peuple mécréant ce que le sot peuple de Calais n'auroit pas mesme voulu croire, comme vous allez entendre.

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