‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 24 sur 71 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dassoucy passe à Montpellier, d'où il sort glorieux et triomphant, après avoir confondu tous ses ennemis. La cause de sa disgrâce.

Pierrotin, le plus grand chantre de l'Univers et le plus grand fou du monde, estoit si insensé, qu'il disoit ordinairement tout le contraire de ce qu'il vouloit dire, et si médisant, qu'il ne pardonnoit pas seulement à soymesme; c'est pourquoy, comme l'indiscrétion et l'insolence des domestiques rejaillit ordinairement sur ceux qui ont soin de leur conduite et qui sont en puissance de les reprimer, Pierrotin, qui estoit un fou indisciplinable et incorrigible, me faisant tous les jours de nouveaux ennemys, n'eut pas de peine, durant six semaines que je demeuray à Montpellier, de me rendre l'objet de la haine publique. Comme le mérite de sa voix luy donnoit accès dans toutes les bonnes compagnies, il n'en sortoit jamais sans avoir drappé le tiers ou le quart; nul ne se pouvoit sauver des mortelles atteintes de sa langue ; il n'y avoit point de puissance qui luy iist peur, pas mesme celle du Trésorier Closel, du président Grille et de plusieurs personnes de qualité qu'il traittoit de ridicules. Ainsi défrayant les uns aux dépens des autres, il n'y avoit ny mérite, ny condition, ny sexe qui fust exempt

de ses morsures. Après avoir attaqué la réputation de la femme d'un Conseiller, il porta son insolence jusques dans le Temple d'une Divinité mortelle, qui estoit adorée de tout Montpellier : c'estoit la femme d'un colonel appelé B. Comme les belles personnes puissantes et accréditées s'oublient quelquefois, cette Dame, oubliant le respect qu'elle devoit aux couleurs de Madame Royale, voulut attirer à soy Pierrotin, qui de sa part ne pouvant s'oublier soy-mesme jusques à ce point que de quitter, pour une Bourgeoise de Montpellier, une si merveilleuse Bourgeoise de Thurin, au lieu de répondre à ses présens et à ses caresses, la traita avec tant d'indignité, que cette Dame se voyant premièrement méprisée, et puis outragée par cette espèce d'injure qui doit estre la plus sensible au beau sexe, elle tourna toute sa fureur contre moy ; et quoy que je n'aye jamais offensé personne, m'attribuant très-injustement ce qui venoit purement du crû de Pierrotin, elle ne manqua pas de bander tous les ressorts de son esprit, et d'employer toutes ses machines pour me perdre. De sorte qu'ainsi qu'on void des Peuples entiers s'armer pour venger aveuglément les querelles de leurs Souverains, sans s'informer si elles sont justes ou injustes, cette femme puissante n'eut pas de peine d'armer toute une Ville contre moy, qui avoit déjà la plus belle disposition du monde à épouser ses ressentimens. Cette femme souffroit chez elle un homme dont je ne vous sçaurois dire le nom, pource qu'il en changeoit tous les jours. C'estoit un adroit qui couroit de ville en ville pour trouver la duppe, et qui, l'ayant trouvée, avoit de merveilleux secrets pour la plumer; mais doutant qu'il avoit écume toute cette langue de terre, et qu'il n'y trouvoit plus rien à frire, il estoit réduit au grand préjudice de sa noblesse de faire le métier de Bateleur, prenant de l'argent à une porte pour montrer une Ville de carte, qui sans fil ny colle, représentoit parfaitement la Rochelle ; mais d'autant que je m'estois raillé de cette Ville de carte, et qu'aucun habitant de Montpellier ne venoit voir la Rochelle, au lieu de s'en prendre à sa folie

OU à son mal-heur, il s'en prit à moy, si bien que, ne me regardant plus qu'avec des yeux de rage, il ne faut pas demander si étant logé avec cette Dame irritée, il manqua de joindre sa colère à sa fureur, et du souffle de son desespoir attiser le feu de son injuste couroux. Comme la médisance est de la nature du feu, dont il ne faut qu'une étincelle pour embraser tout un monde, incontinent cette Ville fut toute embrasée du feu de sa médisance contre la fureur de cette femme irritée et la rage de ce filou désespéré. De rien ne me servit ny la bienveillance de TArchidiacre de saint Pierre, Monsieur de Rohannel, ny l'amitié de Monsieur de Vitrac, ny la protection de l'illustre maison d'Agel, ny mesme l'estime de tous les honnestes gens; et le renom que j'avois déjà acquis dans le monde, et qui m'avoit fait connoistre de tout ce qui estoit de spirituel dans Montpellier, ne put empescher que je n'en fusse méconnu, et qu'ils ne fissent croire de moy tout ce qui est de plus incroyable à ce peuple mécréant; quoy qu'ils sçeussent très-bien que je fusse à Madame R. *, que Pierrotin en portast les couleurs, qu'ils fussent enchantez du mérite de sa voix, et des charmes de mes chansons, et que depuis la Servante et le Laquais, jusqu'au compagnon Tailleur, et le Grarçon Boulanger, tout ce beau monde chantant ne dedaignast point en frottant ses souliers, ou lavant ses écuelles, de chanter principalement celuy-cy, que je fis à Pezenas, et qui depuis a eu vogue en cette Cour :

Jeune beauté que j'ay tant poursuivie.

Et qui pour moy n'avez que des refus...

Au lieu d'attribuer au mérite de mon art la recherche que je faisois d'un enfant pour chanter pour le service de cette grande Princesse, il disoit que c'estoit pour en trafiquer avec les Princes d'Italie. Et ce qu'on ne pourra jamais s'imaginer, c'est que bien qu'ils fussent témoins des actions publiques que je faisois souvent chez les Je-

1 Royale.

suistes, qu'ils n'oûissent parler d'autre chose que de mes concerts, et que mes ouvrages burlesques qui contribuoient beaucoup au divertissement de ce peuple ennemy, leur pouvoit persuader facilement que j'estois un homme de vertu, ou du moins un homme fait comme un autre, comme il n'est rien de si extravagant qu'on ne puisse persuader au peuple, qui jadis fut capable de crucifier un Dieu, de massacrer des Saints, et d'adorer des Serpens, et des Cocodrilles, ils disoient que, sous prétexte de Musique, j'allois ainsi par le monde chercher des enfans, non pas pour les faire chanter, mais pour les vendre aux Chirurgiens de Montpellier, pour en faire des Anatomies. Je ne sçay comment ils ne s'avisèrent point de faire courir le bruit qui a tant de fois couru dans Pari'j, que l'on déroboit les enfants pour se servir de leur sî>iig à la guerison d'un Prince ladre *. Et certe je puis bien remercier mon père et ma mère qui ne me firent pas mauricault, comme feu Monsieur Gaultier, Seigneur de Néve, qui en qualité de Loup-garou fut si bien batu. Mon destin parmy ce sot et méchant peuple n'auroit pas esté plus doux; je ne pus pas pourtant éviter qu'ils ne fissent allusion à mon nom, et qu'au lieu de Soucy-Musicien, ils ne m'appellassent Sorcier et Magicien. Je fus bien encore favorisé du Ciel de ce qu'après une longue sécheresse le bon Dieu, qui eust pitié de moy, leur envoya de la pluye, car comme ils commençoient déjà à m'acuser de l'intempérie de l'air, je ne doute point que, comme une autre Iphigenie, ils ne m'eussent immolé pour la conservation des biens de leurs terres. Que diray-je plus? les Catholiques qu'en ce païs-là on appelle Catholiques à gros grain, m'appeloient Parpaillot, et les Parpaillots m'appeloient Athée ; mais les femmes galantes, plus amyes de leurs interests, et plus spéculatives, laissant le bon Dieu à part, m'appelloient hérétique, non en fait de religion, mais en fait d'amour, et sans se resouvenir de tant de sérénades que je leur avois données, et

1 Lépreux.

de tant de tendresses que j'avois eues pour elles, quand dés mes plus jeunes ans, passant à Montpellier, je leur enseignois à jouer du Luth, et leur mettois la main sur le manche, elles m'accusoient injustement des duretcz que jadis Orphée eut pour les Bacchantes, et tout cela sans autre fondement que leur chimérique imagination déjà préoccupée par la renommée qui leur avoit apris les longues habitudes que j'avois eiies avec C. *, feu D. B. * et feu C. ', et fomentée par la malignité de ces esprits irritez, qui tous ensemble, afin d'émouvoir le Presidial contre moy, faisoient croire à tous ces Messieurs qui dans ce glorieux Tribunal administrent la Justice, que je les traittois d'ignorans et de ridicules, et que je memocquois de leur authorité ; mais d'autant que ce Presidial n'est composé que de gens sçavans et sages, et que la Justice a par tout le monde ses formes pour arrêter les criminels. Messieurs du Presidial ne voyant aucune accusation nj aucune plainte, ny la moindre cause apparente pour se déclarer contre moy, quoy qu'ils fussent journellement sollicitez par mes ennemys pour me faire pièce, ne voulant point blesser leur honneur et leur conscience, ny prophaner leur authorité pour servir à leur injuste passion, ils se railloient de ces gens là. C'est pourquoy comme j'estois bien averty de la sincérité du Presidial, et que je ne sentois en moy aucune humeur peccante qui peust m'empescher de me rejoiiir, je me raillois aussi, avec tous les honnestes gens de Montpellier, des vains efforts de cette canaille. Comme il n'y avoit point de jour que je ne fusse entraîné en quelque compagnie spirituelle, il n'y avoit point aussi de jour que des sots contes qu'ils faisoient de moj, je ne fisse de très-bons contes d'eux. Il y avoit toujours sur ce sujet quelque bon mot sur le tapis, et quelque pièce nouvelle

> Chapelle.

2 De Bergerac (Cyrano), mort en 1655.

3 De Chavennes (?), dont on lit le nom au bas de sept vers très-laudatifs mis en tête du Jugement de Paris.

en campagne. Si bien qu'ayant appris que certaines précieuses, de celles pourtant qui ne sont pas si précieuses que l'on ne les puisse approcher, prenant le partj de cette femme irritée, avoient juré sur leurs mouches et par leur ampoule au fard, de ne se plâtrer jamais qu'elles n'eussent fait jetter mes cendres au vent, je leur envoyaj ces vers pour les pacifier :

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