ARTICLES DE PAIX AUX PRECIEUSES DE MONTPELLIER
Astres brillants et radieux,
Qui me voulez réduire en poudre,
Des traits malins et furieux
De vostre langue ci de vos yeux,
Ma foy ! je ne crains pas la foudre.
Si je dois périr icy bas,
Croyez que ce ne sera pas
Par l'atteinte fiere et mortelle
De vostre main laschc et cruelle,
Mais bien par les cbarmans appas
De quelque Yris charmante et belle.
Qui pour me donner le trépas.
Pourra joiier de la prunelle
A la lueur de mes ducats.
Assuré d'un destin si beau,
Quoy que l'on fasse et que l'on die.
Autre que l'amoureux flambeau
Ne causera mon incendie.
Et quoy que de vostre cerveau
L'extravagance et la furie.
Que j'incague * et que je deffie.
M'envie un si rare tombeau,
Nul autre Dieu, Roy de ma vie.
N'en finira la Tragédie,
Que celui qui porte un bandeau.
Je vous rends grâces de bon cœur, Astres plus chauds que canicule;
1 Incaguer est synonyme de narguer.
A moy n'appartient tant d'honneur, De mourir de la mort d'Hercule.
Sous vos aspects malicieux, Je ne crains pas dedans ces lieux Un si triste et fatal encombre ; Et bien que ces filles des Cieux Qui conservent ma teste à l'ombre De leurs lauriers plus précieux, Dans la tempeste la plus sombre, Me doivent un port glorieux.
Je ne suis pas ambitieux De l'honneur d'accroistro le nombre Ny des Saints ny des demy-Dieux.
Possible que vos fiers esprits Veulent par ma gloire étouffée, Se vanger sur moy du mépris Que pour vous eut jadis Orphée.
Mais rassurez vos cœurs jaloux :
Esclave des charmes plus doux, J'adore toute la nature.
Sans m'appliquer à la torture, Que la plus belle d'entre vous Vienne un peu tenter l'avanture.
Je veux mourir sous l'imposture Si je n'appaise son courroux.
Sec et passé comme je suis, Et non du tout si beau qu'un Ange, Je fais pourtant ce que je puis ; Je ne suis pas un masle étrange.
Garçon loyal et bon Chrétien, J'aime plus que vostre entretien.
Pourquoy donc, sexe au teint de roze, Quand la charité vous impose La loy d'aimer vostre prochain.
Me pouvez-vous haïr sans cause, Moy qui ne vous fis jamais rien?
Ha ! pour mon honneur je voy bien Qu'il vous faut faire quelque chose.
Sexe si charmant et si doux, Pour qui j'ay versé tant de larmes,
Holas ! sur qui déployez-vous L'injuste rigueur de vos armes? Nimphes dont nion cœur est épris, Dont tant de fois dans mes écrits, J'ay vanté les traits et les charmes ; Sexe ingrat, est-ce là le prix Qu'on doit à mes Muses galantes ?
Parmi tant d'injustes soupçons, Quoy donc, en vos fureurs constantes.
Sans boucher l'oreille à mes sons, Serez-vous les fieres Bacchantes Du charmant pore des chansons ?
Belles dont le moindre regard Peut embraser toutes les âmes.
Ma foy, je ne crains pas vos flammes.
Je ne crains plus que vostre fard.
Quoy que l'on die et que l'on fasse, Icy plus ferme qu'un pillier.
Au beau milieu de Montpellier, Je me ris de vostre menace.
Et tout contre vostre attellier, Fussioz-vous encore un millier, Je vous attens avec audace; L'Ange qui deffend ma carcasse Est un esprit particulier.
Troupe folle, troupe insensée, De qui les lasches sentimens ' Et les honteux deportemens Font rougir jusqu'à la pensée; Noirs esprits, monstres des Enfers, Mes lauriers seront toujours verds.
Et vos bruits iront en fumée.
Mais si des filles que je sers Contre vous la troupe animée De vos deffauts bien informée, Jusques au bout do l'Univers, En peut porter la renommée.
Craignez, craignez, esprits pervers :
Vostre ame a droit d'estre alarmée Du bruit des foudres de mes vers.
Esope, qui fut injustement précipité du haut d'un rocher, n'en avoit pas tant dit des Habitans de Delphes', qui luy firent croire qu'il avoit dérobé un vase d'or dans le Temple d'Apollon. Aussi il ne faut pas s'étonner si ces gens-cj, déjà offensez par la langue de Pierrotin, et en suite par la raillerie piquante de mes vers, déployèrent toute leur colère et employèrent, quoy qu'inutilement, toute leur puissance pour se vanger. Mais qui se peut assurer contre les traits capricieux de la fortune, quand elle a résolu de nous précipiter, et que l'homme qui bien souvent n'a pas de plus grand ennemy que soy-mesme, pour hâter sa ruine, employé misérablement tout son pouvoir pour se détruire ? Cela pourtant n'eust esté rien sans l'incomparable Pierrotin, qui, non content d'avoir offensé cette belle dame, comme j'ay déjà dit, voulut en core affliger de sa médisance un Senechal qui commandoit au Prévost; c'estoit un homme vieux et sec, prompt et colère, qui, estant déjà piqué contre moy pource que je ne luy avois rendu aucune civilité, n'eut pas de peine à croire ce qu'on luy voulut persuader touchant la médisance de Pierrotin ; de sorte qu'autant pour vanger ses interests que pour obliger cette femme qui avoit quelque empire sur son ame, il ne manqua pas le jour suivant de m'envoyer de trés-bon matin Monsieur son Prévost, avec intention non pas de me faire justice, ny de s'informer de ma vie et de mes mœurs, mais de me surprendre ; et quoy que je ne fusse aucunement prevostable, coupable ou non me juger prevostablement pour en suite me faire périr sourdement et me sacrifier à sa vangeance. Mais, comme dit C. ^, un Grand me sauva. Il ne l'a pas pourtant nommé dans son libelle ; il faut bien dire que ce Grand n'estoit pas de sa connoissance, puisqu'il ne sçavoit pas son nom; c'est un Seigneur pourtant connu de toute la terre, aussi je ne l'ay jamais méconnu : c'est pourquoy il ne faut pas s'étonner si j'en fus secouru, et si ce Grand
1 II les avait irrités par la franchise de son langage.
2 Chapelle.
qu'il ne connoist pas, qui tira les Enfans d'Israël de captivité, et qui noya Pharaon, confondit mes ennemys, brisa mes fers, et rompit ma prison, comme vous allez entendre.