‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 26 sur 71 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Dassoucy fait une plaisante et courte description de sa prison.

J'avois déjà fait mon paquet, et dit adieu à tous mes amys, et cette nuit qui estoit la dernière de mes triomphes et la veille de mon départ, je dormois d'un trèsbon somme, et le matin étant venu j'ache vois de songer que Ton me venoit arrester, lorsqu'un honneste homme qui ne va jamais dans de pareille occasion sans suite ny sans épée, entra dans ma chambre : il ne me surprit pas, car mon génie n'ayant point manqué depuis quarante ans de me révéler tout ce qui m'est arrivé de sinistre, mon songe, ou plutost ma révélation m'avoit préparé à le recevoir. Bien que je ne l'eusse jamais vu, je ne luy demanday pas ce qu'il vouloit, car je l'avois déjà apris en dormant; je pris seulement en haste mes habits, mais il me dit que je ne me pressasse pas tant. Par là jg connus que mes ennemys n'estoient pas d'intelligence avec luy, car ils estoient bien pressez de ma peau; habillé que je fus, il me dit fort courtoisement que je n'avois rien à craindre, et que Monsieur le Juge Mage qui me vouloit parler estoit un fort honneste homme. Je ne doutay nullement de cette vérité. Lors que nous fusmes à la rue, je luy demanday s'il me ménoit à son logis, mais il me dit que nous ferions mieux de l'aller trouver au Palais, et que je serois bien aise de voir un fort beau Bastiment. J'allay donc au Palais, où, après avoir demeuré trois heures dans une chambre sans

parler à personne, trois Conseillers avec qui je n'estois pas en estât de faire de cérémonies, après m'avoir commandé de les suivre, passèrent devant. Pour moy qui les suivois, je crus que comme à un étranger, ils estoient députez pour me faire voir la rareté du lieu, et je ne fus pas trompé, car on me fit descendre dans un lieu aussi rare pour son obscurité que pour sa puanteur. On me mit donc dans un cachot avec une harangue fort laconique, qui fut que la Cour trouvoit bon que je demeurasse là quelque moment; dés lors je commençay d'apprendre qu'il y a des momens bien plus longs les uns que les autres, car j'y fus depuis le matin jusques à quatre heures du soir sans boire ny manger. A la lueur d'un rayon du jour qui paroissoit par une demie fenêtre treillissée, j'aperceus quatre hommes, ou plutost quatre miroirs de Constance, qui avoient bipn la mine d'avoir pris bien de la peine en ce monde, pour essayer de mériter en l'autre une couronne de gloire par un proche martyre; les voyant aux fers, je m'étonnay comme ils estoient ainsi punis par les pieds, n'ayans, ce disoit-on, failly que par les mains. Mais à la fin, comme je commençois à estre de la maison et à m'apprivoiser, je pris la hardiesse de m'approcher d'eux pour leur demander ce qu'ils avoient fait pour estre si maltraittez. Ils me. répondirent tous quatre qu'ils estoient innocens. Cela me fit presque croire que j'estois coupable, ne pouvant m'imaginer que la justice, qui void si clair au travers de son bandeau, pust si fort errer que de mettre tout à la fois tant d'innocens ensemble dans un mesme lieu. Cependant j'estois en mon cachot comme un homme qui auroit esté frappé de la foudre, lors qu'un honneste homme portant clefs me vint quérir de la part de Messieurs. Je montay donc en haut avec mes gands et ma casaque, mais d'autant que je n'avois pas afî'aire en ville, on me les fit ester comme des ornemens superflus. En cet état j'aborday mes Juges avec une contenance accompagnée d'une certaine humilité qui ressembloit fort à celle d'un homme qui fait amende honorable. Qu'on ne

me parle point des horreurs des tempestes, des combats ny des naufrages ; le visage d'un Juge severe accompagné d'un Prévost, armé des foudres de la Justice, est tout autrement redoutable. Ils voulurent m'interroger, mais l'un de ces quatre Messieurs avec qui j'estois logé, grand clerc et fort stillé en ces matières, et qui pour marque de sa suffisance avoit déjà les clefs d'Avignon sur les épaules, m'avoit averty de ne pas répondre devant le Prévost. De sorte que je puis dire,

Laissant à part toute innocence, Que, sans cet objet de souffrance, Qui ne sçavoit ny A ny B, Et qui pour avoir dérobé Quelque chose de la pitance D'un gras Prieur ou d'un Abbé, Avoit bien gagné la potence, Jamais ny Quinet ny Courbé * N'auroit reveu ma corpulence.

Je demeuray donc muet, pratiquant en cette rencontre fort sagement le Proverbe qui dit, qu'il vaut mieux se taire que mal parler. On me demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis qu'outre que je n'estois pas prevostable, que me voyant environné de tant de puissans ennemys qui avoient juré ma perte, et considérant que mes Juges estoient hommes et par conséquent sujets aux passions, j'apprehendois avec raison de succomber sous l'oppression de la calomnie. Ils me répondirent qu'ils estoient Juges, mais sans passion. Ils disoient vray, comme j'ay bien connu depuis; mais pour moy je n'en pouvois pas dire autant, car pour lors j'avois une passion trés-violente de me voir seulement à cinq cens lieues de là. Ce premier acte finy, je fus reconduit dans mon cachot avec la mesme cérémonie qu'auparavant, où après ' avoir longtemps médité un si étrange et si funeste accident, finallement mon cœur, ne pouvant plus résister aux

1 Deux de ses éditeurs.

coups de sa douleur, s'allégea par l'effusion d'un torrent de tant de larmes, que ces gens de fer en furent touchez, et je m'étonnay, n'ayant sceu trouver de la pitié sur la terre, comme je l'avois rencontrée dans les Enfers. Enfin, parmy ces ameres pensées, la nuit vint, mais non pas pour le repos de tous les hommes, puisque je ne reposay point; mon matelas, qui, dans la septentiéme année de son service, pouvoit encore disputer de la blancheur avec mes draps, et qui, avec la couverture, ne faisoient pas tout ensemble l'épaisseur de la langue d'un chat, ne me donna pas beaucoup d'envie de me dépoiiiller. Je me couchay pourtant, d'autant que je ne pouvois plus me tenir debout, et bien que, par honneur, on m'enst mis gésir * à part, je ne couchay pas pourtant tout seul. Et j'aurois trop mauvaise grâce de me plaindre de la bonne et fidelle compagnie qui me fit si bien passer la nuit jusqu'au jour, que je n'eus aucune envie de dormir. Quatre regimens de piétons affamez avec chacun autant de pieds et de mains que Briarée me saisirent en mesme temps en tant d'endroits du corps, que moy qui n'en avois que deux pour me deffendre, je puis dire que j'eus besoin de toute la charge de mes iniquitez pour n'être pas enlevé comme un corps saint. Le jour venu, mon Geollier, par ordre du Presidial, me sortit de mon cachot, et au grand regret de ces Messieurs me tira de leur honorable compagnie, et me fit un lit dans sa chambre pour moy et pour Pierrotin : jugez par là de l'humanité de mes Juges et de l'opinion qu'ils avoient de ma conduite ; et le jour suivant j'apris tout à la fois la vertu de Pierrotin avec la nouvelle de mon élargissement et de mon innocence. Mais, comme j'estois entré en prison sans plainte, sans partie et sans accusation, ny sans aucune forme de justice, on pria Monsieur Ramisse, Procureur du Roy, de conclure en ma faveur. Et d'autant qu'il disoit qu'il ne s'en estoit point meslé, et qu'aussi il n'y avoit pas d'apparence de m'accuser que j'y fusse venu

1 Coucher.

de mon plein gré, il s'en excusa. Si bien qu'entre ces contestations et renvoys de civilitez, dont je me fusse bien passé, afin que je sortisse plus luisant et plus beau, on me retint encore pour m'y raffiner comme l'or dans la fournaise pour quelque temps, durant lequel il ne se passa aucun jour que je ne fusse visité par quelqu'un de la compagniejoyeuse de ces beaux esprits de Montpellier, qui, pour entendre Pierrotin, me faisoient des repas de LucuUes, et c'estoit parmy les garafons ' et les tourtes de pigeonneaux que je faisois dire à Pierrotin cette chanson :

Au profond des Enfers, Où bien peu d'espérance Flattoit mon innocence, Grand Roy de l'Univers, J'ay tous les maux souiferts ; Mais enfin ta puissance A finy ma souffrance.

Et brisé tous mes fers.

En vain la trahison.

D'un coup illégitime,

A blessé mon estime.

Et vomy son poison.

Les Cieux et la raison.

Qui m'ont connu sans crime.

Ont sauvé la victime

Et rompu sa prison.

Après tant de langueurs, Tout se rend à nos charmes.

Dieu se rend à nos larmes.

Et nous rend tous les cœurs; Nos astres sont vainqueurs.

Et contre tant d'allarmes.

Le Ciel a pris' les armes.

Et tary tous nos pleurs.

1 « Carafon, grosse bouteille de verre épais, à long cou, qui sei't à faire rafraîchir la boisson dans un seau avec de la glace. » Dict. de Trévoux.

Je demeuray donc encore huit jours dans cette prison, qui valoit bien une malheureuse liberté, jusqu'à ce qu'un matin Monsieur le Prévost, nomme Deslandes, homme de bien et d'honneur, et qui avoit toujours témoigné avoir autant de déplaisir de mes peines qu'il en devoit avoir des siennes qui ne luj avoient point esté payées, me vint annoncer de la part de Messieurs que j'estois libre, et que je pouvois sortir quand il me plairoit ; que si pourtant le séjour m'estoit agréable, je n'avois qu'à dire, et que la maison étoit toute à mon service. A quoy, après l'avoir remercié bien humblement, je luy dis, qu'ayant demeuré toute ma vie à la Cour, que je commençois enfin de me lasser des Cours et des Palais, et que j'essayerois désormais de vivre en des maisons particulières et sous de plus humbles toicts, comme plus convenables à l'état de ma fortune. Cela dit, après avoir sérieusement pris congé de l'honnorable compagnie et payé mon hostesse, je passay des ténèbres à la lumière, et de la mort à la vie; mais comme je fus sur le seuil de l'huys, me ressouvenant qu'Orphée, pour avoir regardé derrière soy, fut contraint de retourner aux Enfers, pour éviter un pareil inconvénient, je m'en allay sans regarder derrière moy droit à la maison de Monsieur de Vitrac.

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