‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 35 sur 71 · SUR LE PORTRAIT DE MONSIEUR DASSOUCY · texte numérisé non relu

SUR LE PORTRAIT DE MONSIEUR DASSOUCY

On VOUS avertit que voicy Le Portrait du grand Dassoucy, Cette merveille de nostre âge.

Contemplez-le donc bien ; et si, A peu prés aux traits du visage Vous croyez qu'un tel personnage Ne peut qu'avoir bien réussi, Achetez viste son ouvrage, Et vous verrez qu'il est ainsi.

Chapelle.

Depuis ces vers que vous me donnastes pour mon Portrait, et tant d'autres que vous avez composez à ma

l'obligeoit à le mener avec lui ; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant :

« Ce petit garçon qui vous suit Et qui derrière vous se glisse, Que sait-il ? en quel exercice, En quel art l'avez-vous instruit ?

— Il sait tout, dit-il, s'il vous duict, Il est bien à votre service. »

« Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, et ne lui répondîmes autre chose

« Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.

De votre page qui vous suit Et qui derrière vous se glisse, Et de tout ce qu'il sait aussi.

Grand merci, monsieur Dassouci, D'un si bel offre de service.

Monsieur Dassouci, grand merci. »

gloire *, que vous a fait ce grand Dassoucy, pour, après en avoir fait un Géant, le réduire à la taille d'un Nain ? que voua a fait cette merveille de nostre âge, pour en faire le Tersite de nostre siècle? Avoit-il choqué dans la subtilité de vos pensées, en quelque chose, la délicatese de vos sentimens ? vous avoit-il trop pressé à la table^ presché l'abstinence, vanté la diette ou baptisé vostre vin? quand il a fallu rendre la bourse au coin d'une rue, n'a-t-il pas toujours suivy vostre exemple ? s'est-il fait tirailler pour donner son manteau ? et lors qu'oyant crier aux voleurs il vous a veu prendre la fuite, dans cette extrémité, vous a-t-il jamais abandonné d'un seul pas? Pourquoy donc, après tant de témoignages réciproques d'amitié, l'avez-vous pu traitter ainsi, ce pauvre Dassoucy qui ne vous fit jamais rien, et qui seroit bien marry de vous avoir fait quelque chose? Qui, après cela, voudra se fier désormais sur l'instabilité de vostre naturel, lors qu'assis entre les Dieux du temps vous leur faites avaller des louanges aussi sucrées que leurs com-

1 Citons, entre autres, ceux qui se trouvent en tête des Poésies et Lettres :

C'est à cette fois. Dieu merci, Que vous allez l'avoir entière, La gloire d" avoir réussi Sur toute sorte de manière.

Vous ne sauriez manquer ainsi D'estre illustre en toute matière, Mettant tous les jours en lumière De nouveaux ouvrages, par qui Sera bientôt vostre libraire De beaux escus blancs tout farci Et plus riche qu'un lapidaire.

Mais, k propos de riches, si Vous me demandiez en colère :

Quand le serais-je donc aussi ?

Je vous dirois : Grand Dassouci (Entre amis il ne faut rien taire).

De bien n'entrez point on souci.

Quoique nos œuvres puissent plaire.

Ni vous ni moi n'en aurons guère :

Oui bien Loison et Chamhoudry ; Car, pour des vers, c'est chose claire, Qu'il vaut bien mieux en ce temps-ci Les débiter que de les faire.

potes! Croyez-vous que ces duppes de vostre éloquence, qui, dans leurs tablettes, écrivent en lettres d'or tout ce que vous dites, puissent désormais avoir beaucoup de confiance en vos faits ny en vos parolles, et qu'ils n'appréhendent pas justement, après que vous les aurez élevez jusqu'au Ciel, que, comme à moy, vous ne leur donniez le croc en jambe pour leur faire rompre le col ? Estrce ainsi que vous traittez vos amis, vous qui, du temps que vous recherchâtes ma connoissance, n'estiez encore qu'un Ecollier, et qui, adorant mon esprit, pour le moins autant que les amys de vos bonnes "qualitez en adoroient les charmes, pour conduire vos pas sur le sacré mont, n'avez point eu d'autre guide que moy, ny d'autre cheval pour vous y porter que mon Pegaze? Est-ce là le progrés que vous avez fait, marchant dessus mes traces et suivant le chemin que je vous ay frayé? Indigne fils des Filles de mémoire, qui, au lieu de conserver leur splendeur et leur pureté dans la personne de leurs plus illustres favoris, les avez si indignement prophanées en contaminant ce qu'elles avoient de plus précieux! Malheureux que vous estes, qui, avec le mortel aconit * de vostre plume, étoufant les plantes les plus rares que le Parnasse avoit cultivées avec plus de soin, et infectant nuit et jour les nettes eaux de l'Helicon, m'exposez tous les jours aux reproches d'un Apollon qui me veut chasser de son Temple pour vous avoir montré à faire des vers ! Est-ce là, ingrat, ce que je vous ay enseigné? Cruel, qui après m'avoir osté le bien, l'honneur et la vie, faites encor^ aujourd'huy trophée de mes disgrâces, et qui, comme un autre Phalarîs ^, après m'avoir égorgé en riant, avez trouvé le secret de faire rire le monde de mes soupirs et de mes plaintes I Dites-moy, vous qui devez tirer vanité de me suivre, vous ay-je servy de modelle à de sembla-

1 Plante vénéneuse.

2 Tyran d'Agrigente qui trouva plaisant de faire faire l'essai d'un nouveau supplice à l'inventeur lui-même. Ce dernier, nommé rérille, avait imaginé un taureau de cuivre destiné à enfermer des condamnés qu'on voudrait brûler à petit feu.

bles inhumanitez? Si vous aviez si grande envie de faire parade de vostre bel esprit, que ne vous attaquiez-vous à Tignorance du siècle? que n'imitiez-vous ces grands Génies, qui, en faisant admirer leurs ouvrages, ont divertj mesme ceux qu'ils ont attaquez? Quoy! prophane rimeur, petit Clerc des Muses égarées, qui, dans un ouvrage dont vous êtes la partie la plus défectueuse, ne vous contentez pas d'avoir ostc la forme à tant de gens mieux faisans et mieux faits que vous, estes-vous encore assez hardy de vous joiier à vostre maistre? Osez-vous bien tourner en ridicule celuy qui se raille des Geans et des Dieux, et des Foudres de Jupiter? Petit Cavalier de Bacclius, qui, pour vous porter jusqu'à son Temple, n'avez jamais eu en vostre pouvoir seulement l'asne de Sylene ! C'est donc vous qui me faites aller à pied, vous que je n'ay jamais veu à cheval, et qui, faisant semblant d'ignorer pourquoy je tiens des enfans, qui après moy n'ont point eu d'autres Maistres que des Roys, voulez par vos malicieuses interrogations que l'on croye ce qu'après la trés-particuliere connoissance que vous devez avoir de mes inclinations et de mes mœurs vous deviez dissuader ! Enfin c'est vous qui ne faites aucun scrupule de vous servir contre moy de mes propres armes ; mes expressions et mes pensées, tout vous est bon; et comme, entre amys, les biens sont communs, vous ne vous souciez pas que l'on sçache que vous vous accommodez du plus beau et du meilleur de mon cru, quand, pour divertir le Lecteur, vous avez si ingénieusement trans- [planté dans vos écrits ce que mes Vers avoient dit avant [vostre prose; après l'avoir arraché de ce couplet que je Ifis à Montpellier pour me mocquer de ces femmes à qui |je n'avois jamais rien fait :

1 Sec et passé comme je suis,

Et non du tout si beau qu'un Ange, Je fais pourtant ce que je puis, Et ne suis pas un masle étrange; Garçon loyal et bon Chrétien, J'aime plus que vostre entretien.

Pourquoy donc, sexe au teint de roze, Quand la charité vous impose La loy d'aimer vostre prochain, Me pouvez-vous haïr sans cause, Moy qui ne vous fis jamais rien?

Ha! pour mon honneur je voy bien Qu'il vous faut faire quelque chose.

Je ne leur fis jamais rien, dites-vous; vous ne me ressemblez pas : vous ne leur en avez que trop fait. Cependant vous qui, sans mes malheurs, ne seriez pas connu dans le monde, qui n'avez presque de nom que ce que vostre médisance et mes disgrâces vous ont acquis, et qui, dans vostre esprit, n'avez point d'autre feu que celuy qui n'a servy que d'ardent à précipiter ma réputation, quoy que vous n'ayez que le Dieu de la grappe pour patron, et le cabaret pour Helicon, la fumée de la vendange pour antousiasme, et pour tout laurier que de la défroque de quelque jambon, vous croyez n'en rien devoir au beau Phœbus : quand on vous a dit que mes ennemys, pour me détruire, avoient fait vostre libelle au Pape Clément S comme vous estes avide de gloire, vous ne vous sentiez pas d'aise et, dans vostre extatique ravissement, je gage que vous n'auriez pastrocqué cet honneur contre un Evesché; et je ne doute pas mesme que dans vostre imagination blessée de la vanité que vous tirez des blessures que vous avez faites à ma réputation, vous ne vous estimiez le premier Ecrivain du siècle, comme sans doute vous en estes le plus dangereux et le plus redoutable. Mais vous vous estes bien trompé ;' car qui sera l'homme assez méchant pour prendre party contre mon innocence si publiquement reconnue, ou qui sans passer pour un fou, pourra croire que, sans le char de Medée ou d'Urgande la déconnuë, je me sois pu sauver d'une ville dans un temps où tout le peuple, dites-vous, estoit répandu

1 Le Clément dont il s'agit (Clément IX) ne fut élu pape qu'en 1667. La lettre de Dassoucy est datée de 1665. Il n'y regarde pas de si près.

par les rues, et toutes les Dames aux fenestres pour donner le bonsoir à un homme qui alloit briller dans le Ciel par la mort d'Hercules ; et qu'ayant un Page et des theorbes à charier, je sois sorty de Montpellier en plein jour, et marché sur le chemin qui meine en Avignon, avec la mesme quiétude que si j'eusse marché dessus vos terres? Puisque vous estiez en si beau train d'écrire des sottises, que n'ajoûtiez-vous, pour faire une fable qui fust tout à fait digne de son autheur et de mon intrépidité, que vous m'aviez prié de faire dire à Pierrotin une chanson, et qu'ayant oublié mon livre de Tablature * (comme Enée retourna dans la conflagration de Troyes), je retournay à Montpellier, où à la barbe de toutes ses Baccantes je repris mon Theorbe et mon livre que j'avois laissé dans ma prison ? Qu'en dites-vous ? cela auroit-il esté beaucoup plus sot que ce que vous avez si sottement inventé? Faut-il pas avoUer que vous estes un pauvre faiseur de Romans? Mais ce n'est pas en cette seule rencontre

Que vostre plume criminelle,

Dont mieux que de vostre allumelle •

Vous ferissez les innocens,

Fait une blessure mortelle

A vostre ennemy le bon sens,

Et que l'on voit, Monsieur Chapelle,

Que les plus beaux esprits du temps

Quelquefois manquent de cervelle,

Comme je manque d'écus blancs.

Il ne faut que lire l'interrogation que vous me faites, quand vous feignez de m'avoir rencontré en Avignon me promenant au clair de la Lune, le visage couvert de mon manteau. En bonne foy, n'estes-vous pas plaisant de me faire marcher de nuit, et cacher le visage dans un lieu où vous me faites dire que je suis sauvé, et par consé-

1 Livre de musique.

2 Épée.

quent où je n'ay plus rien à craindre ; et qu'au contraire m'ayant trouvé à demie lieuë de Montpellier, où, estant encore à la porte de mes ennemys, j'avois sans doute tout à craindre, vous me faites aller en plein jour et à découvert? A vostre avis, vous qui si faussement m'accusez d'un injuste choix, n'avez-vous pas pris à ce coup l'un pour l'autre ? Où estoit alors la clef de vostre bel esprit, dont la serrure est si souvent mêlée par le vin ? où estoit alors cette clef que vous perdez encore quelquefois dans la pinte? ne l'avez-vous pas depuis retrouvée quelque matin, sous le chevet de vostre lit, pour chercher dans le vuide de vostre cerveau ce petit débauché de bon sens qui couche si rarement avec vous, qui s'enfuit si tost qu'il voit la chandelle, et que vous avez encore bien de la peine à ratraper au point du jour? est-il bien possible que ce petit déserteur ne vous ait point averty de ce deffaut, et comme se peut-il faire qu'ayant l'esprit si délié et la taille si dégagée, vous ayez esté capable d'une si lourde faute ? Cependant comme il n'est point de sottise si expresse ny de calomnie assez grossière qui n'ait son débit, pouree que par tout il y a des sots et des méchans pour en faire emplette, cela n'empesche pas que, parmy le grand monde, il ne se trouve des gens d'une assez rare capacité ; pour ajouter foy à ces grossières fictions, ny plus ny moins que le Turc à l'Alcoran ; j'en vois encore tous les jours des plus éclairez qui me demandent s'il est vray que vous m'ayez trouvé sur le chemin d'Avignon. Je sçay bien que vous direz que cette pièce fut un jeu de vostre bel esprit; que feroit donc ce bel esprit s'il ne se jouoit pas? Certes il s'en faut bien que celuy qui me gagna jusqu'à ma chemise fust un si rude joueur; aussi ceux qui se connoissent aux jeux du bel esprit ne disent pas que cecy soit un jeu, mais une barbarie sans exemple, et une cruauté sans pareille, que vous n'avez exercée sur moy qu'autant que mon absence vous a donné lieu pour un si barbare attentat, et que vous n'oseriez aujourd'huy exercer sur le moindre faquin de Paris. Cependant j'ay encore tant

de charité pour vous, que si mon silence n'estoit mortel à ma réputation et à l'honneur de ma famille, estant accoutumé à rire de toutes les sottises qu'on dit de moy, j'eusse ry de celle-cy comme des autres, et vous vous fussiez sauvé des traits de ma plume aussi honnestement que j'espère me sauver de la vostre ; je n'eusse point esté troubler vostre repos dans le fond d'un cabaret : et bien que pour moy vostre calomnie, qui n'eut jamais de pareille, m'ait rendu un objet bien digne de pitié, j'aurois encore eu pitié de vous aussi bien que de vostre plume, que vous avez employée avec tant de succès pour mon deshonneur et si peu de reiissite pour vostre gloire. Ce fut dans cette intervalle que la privation de cette judiciaire, dont vous beuvant et moy joiiant, avons tous deux quelquefois si grand besoin, fit voir en vous les merveilleux effets de la bouteille qui vous inspire de si belles pensées et de si beaux Vers. Vous n'étiez pas si gasté quand la peur d'un destin contraire vous fit sortir si promtement de Montpellier, où vous fistes un acte de trés-bon sens de plier vistement vos chemises et gagner au pied, voyant ces pretendiies Baccantes si fort irritées contre ces beaux esprits, et mes Juges en si belle humeur d'en faire grillade ; autrement je croy bien qu'on ne vous verroit pas aujourd'huy de retour dans Paris, joiiissant comme je joiiis dans Rome, d'un repos digne de mon innocence et de l'honneur de mes Muses, ou pour reprimer les ardeurs de ce climat, beuvant mon vin à la neige, à l'ombre des treilles et à la fraîcheur des eaux ; dans le besoin que vous en avez, je vous off're par cette Lettre toute l'eau de mes fontaines et toute la glace de mes garafons :

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