‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 37 sur 71 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Ample réponse de Dassoucy au Voyage de Monsieur Chapelle.

Je fus donc à la sainte Baume, où je ne vis point nj Tamy Chapelle, ny les illustres compagnons de son voyage, non plus que sur le chemin d'Avignon ; il faloit que ces Messieurs eussent alors de grandes aifaires à vuider à Frontignan, ou à la Ciutat ^ Je grimpay donc comme les autres à cet aifreux rocher, où, quoy que le chemin soit encore plus endiablé que ne l'a décrit nostre amy Chapelle, qui dit fort agréablement que le démon a fait ainsi ce chemin, afin de faire enrager le pèlerin, et le faire donner au diable, moy tout au contraire je fis enrager le démon ;

Car, pour tromper l'esprit malin Qui sur ce rocher effroyable, Qui ne produit ni bled ny vin, Doit estre un protomiserable, Fort malheureux et fort coquin, Comme je suis Grec et Latin, Et que pour un choix raisonnable J'ay le goust sans doute assez fin.

Au lieu qu'allant par ce chemin, Des chemins le plus détestable, L'amy Chapelle tout en feu Pesta comme un diable en ce lieu.

Et se donna cent fois au Diable, Je me donnay cent fois à Dieu.

Et je ne pouvois, ce me semble, mieux faire; car bien que je ne sois pas plus dévot que l'amy Chapelle, comme il ne couste pas plus de se donner à Dieu que de se donner au diable, je fis voir en me donnant à Dieu que

1 Les vins de la Ciotat étaient et sont encore estimés.

j'avois le discernement meilleur que ce dévot Pèlerin, et qu'enfin

J'avois un peu plus de cervelle Que ce grand amy du plot :

Car si le diable eust pris au mot Nostre féal amy Chapelle, Et, le happant par le gigot, L'eust fourré comme un huguenot Dans le fond de son escarcelle, Ou gobé comme un escargot, En disant : Passe, matagot *, Adieu la pinte, adieu le pot.

Adieu Salame ^ et Mortatelle ' ; Chapelle estoit pris pour un sot.

Ainsi estant venu là pour me vouer à Dieu, il ne faut pas s'étonner si, moyennant son assistance, estant déjà accoutumé de grimper sur le Parnasse, je grimpay sur ce rocher sans me donner au diable; où après avoir révéré ce qui s'y void de plus saint et de plus considérable, comme j'estois pourveu d'un merveilleux appétit, et que je ne suis pas si délicat que l'amy Chapelle, qui ne sçauroit digérer les perdrix, si elles ne sont toutes chaudes, je trouvay bon tout ce qu'on m'y présenta. Je revins donc à cette Nôtre-Dame de la Garde, que ces plaisans ennemis des pauvres Muses ont si gentillement décriée, et qui leur a fourny de matière à des fictions qui n'auroient esté qu'agréables à tout le Parnasse, si ses plus illustres favoris n'y avoient esté cruellement offensez aussi bien que moy, qui ne me souviens pas de leur avoir jamais méfait. En bonne foy cette couple de beaux esprits m'ont bien fait rire. Qu'ils sont malins! ou plutost qu'ils sont drôles, quand pour se railler du pauvre Monsieur de Scudery et de son Gouvernement, ne trouvant

1 Pour : magot. Rabelais, liv. l"', ch. liv.

2 Salam est le nom que l'on donne dans l'Inde aux rubis orientaux.

3 La mortadelle est une sorte de gros saucisson qui vient d'Italie.

personne à qui parler, ils feignent que le Gouverneur, qui s'en estoit allé par le Coche, en avoit depuis quinze ans emporté les clefs dans sa poche, et qu'ils y lurent un écrit avec ces mots : Portion de Gouvernement à louer.

La chose est plaisante, à vray dire,

Et je suis contraint d'avouer

Que c'est fort galamment écrire ; Mais c'est, à mon avis, un peu trop se joiier, Que jouer telles gens en qui l'on void reluire Les talens dont le ciel les a voulu douer. Non pour régir un fort, mais régir un empire ; Et qui, dans leur cervelle, à qui Phebus inspire Ce que tout bon esprit est contraint de louer. Ont des appartemens que tout le monde admire. Mais point de cabinet ny de chambre à louer; Et qui n'ont pas besoin d'aller en Anticyre *, Ny du grand Saint Hubert le secours implorer, Pour se guérir du mal qui des maux est le pire. Dont tel qui ne s'en plaint en devroit soupirer. Quand il produit au jour une injuste satyre. Dont le poison fatal fait l'honneur expirer : Mais ce mal est rebelle, et fascheux à curer Quand, au feu de nos vers, le cerveau se retire, Comme on void le velin au feu se retirer.

Cependant ce sont là ces beaux génies du temps et ces beaux esprits à la mode, qui publiquement insultent toutes sortes de personnes, et qui, dans leur particulier, ne pardonnent pas mesmes à ce qui est de plus saint et de plus sacré. On le void, on le sçait, et l'on n'en fait que rire. Cela n'empesche pas qu'ils ne soient assez bouffons quand ils disent qu'abordant cette Forteresse *

1 Ville de Phocide, célèbre par l'ellébore qu'on recueillait aux environs.

2 Notre-Dame de la Garde, Gouvernement commode et beau, A qui suffit pour toute garde Un Suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.

ils n'y trouvèrent pour toute garde qu'un Suisse en peinture qui estoit sur la porte ; mais c'est mentir agréablement. Il est bien vray qu'aussi-tost que l'on eut avis de la venue de C. dans Marseille, sçachant bien qu'un homme si dévot ne manqueroit pas de visiter Notre- Dame de la Garde,

Afin de mettre en seureté Le vin de cette place forte, Le Portier en ferma la porte; Autrement cet enfant gasté, Qui tout fricasse et tout embroche, Et qui tant l'hyver que l'esté, Tient le cervelas dans sa poche, Et la bouteille à son costé, Auroit mis à sec cette roche, Tout cuit, tout frit et tout frippé.

Tout avalé, tout mis en broche.

Et tout bu, jusques au râpé *.

Ce bon Suisse aimoit le piot, et fit un acte d'un Suisse bien sensé, de mettre Bacchus à couvert, et de remparer son tonneau contre la soif inextinguible de C, et s'il dit tant de mal de cette place forte , ce n'estoit sans raison : il estoit trop offensé dans la dignité de sa personne, n'y ayant pas trouvé de quoy se désaltérer : mais pour moy chez qui il a toujours trouvé la porte ouverte, le baril en perce et les verres bien rincez, il me semble qu'il a tout le tort du monde de me faire sentir dans ses écrits les plus fiers accès de sa colère. Feu B ^. avoit raison de me vouloir tuer, puisque dans son plus famélique accès je fus assez inhumain pour soustraire à sa nécessité un chappon du Mans, qu'en vain, au sortir de la broche, je fis cacher sous mon lit, puis que la fumée qui en mesme temps luy ouvrit l'appétit et luy serra le cœur, luy fit assez connoistre

1 Vin gâté ou affaibli, passé siu- du raisin nouveau.

2 Cyrano de Bergerac.

qu'il n'avoit plus en moy qu'un cruel et barbare amy. Mais avec l'amy C. je n'ay jamais eu de si mortel différent; au contraire nous n'avons jamais eu ensemble d'autre dispute que pource qu'il vouloit toujours mettre la main à la bourse. Sa générosité, son esprit et sa conversation m'estoient chères, et, quoy qu'il n'eust pas lieu de m'estimer beaucoup, il ne laissoit pas d'admirer en moy avec peu de raison ce que j'admirois en luy avec beaucoup de justice. Je ne pouvois vivre sans luy, et luy avoit de la peine à vivre sans moy. Toute autre compagnie que la sienne me paroissoit ennuyeuse ; et, si je l'en dois croire, il ne trouvoit point de conversation plus agréable que la mienne : aussi , hors de certaines opinions particulières qui surpassoient ma capacité, il n'y avoit rien que je n'admirasse dans la subtilité de ses pensées. Il s'en devroit bien souvenir, l'amy C, quand, pour nous railler de ces braves à quatre poils, qu'on appelle vulguairement mangeurs de charettes ferrées, nous contestions si agréablement entre deux tréteaux la prééminence de cette pacifique qualité si amye du jour et si nécessaire à la vie. Quand je disois que j'estois le plus timide de tous les enfans du Parnasse, il disoit que j'en avois menty par la gorge, et qu'il estoit non-seulement le plus poltron de tous les favoris d'Apollon, mais plus encore que ces gens qui, avec ces grandes moustaches attachées avec des boucles de fer aux deux oreilles, font peur aux petits enfans ; qui estoit beaucoup dire. J'avois beau luy alléguer Ciceron et Demosthenes les mieux disans et les plus grands poltrons de tous les siècles, ce présomptueux les traittoit de petits garçons, et ne les vouloit reconnoistre pour ses maistres qu'en fait d'éloquence. Bon Dieu ! comment est-il possible de trouver tant de vanité dans un si bel esprit ? Je ne veux pourtant rien dérober à sa vertu ; et je me sentirois la conscience chargée si je ne disois à sa gloire qu'il n'a jamais ouï tirer le canon de la Grève sans frémir, n'y d'épée nuë, pas mesme de fleuret, sans trembler, et que, quand il s'agit de faire retraite, non pas pour le salut

de son ame, mais pour le salut de son corps, comme il n'a presque point de corps, et qu'il est tout esprit, il ne courre aussi viste qu'un esprit qui n'a point de corps. Est-il quelque maistre en fait d'armes, disoit-il , ,qui ait jamais si bien jolie de l'espadon, que je joiie de l'épée à deux jambes, quand, au sortir d'un cabaret, après avoir jette au coin de la rue Tirechappe ma casaque à la teste d'un homme qui n'avoit pour toutes armes qu'une guytherre sous son manteau, plus viste que la navette d'un tisserant je traversaj tous les pilliers des Halles ? Jamais Hypomenes et Atlante, qui passoient les vents à la course, eurent-ils les jarets si souples que moj? et cet homme qui, pour me rendre ma casaque, couroit de toute sa puissance après moy, me put-ïl jamais r'attrapper? Mais, en revanche, je croy, luy dis-je, que vous n'avez pas perdu la mémoire de feu S. Jean le Brutal, qui mourut si constamment à la porte de Paris, un Crucifix à la main , et qu'il vous souvient bien que ce dévot assassin qui ne tuoit les gens que les jours ouvriers à cause du respect qu'il avoit pour les Festes, m'ayant rencontré sur le Pont-neuf, un Vendredy Saint, au lieu de m'oster la vie comme il avoit dit, il se contenta de m'oster le manteau et le chappeau, pource qu'il avoit fait son bon-jour; mais vous ne sçavez pas que je luy fis présent de deux pistolets chargez, bandez et amorcez, que, durant trois mois, j'avois portez dans mes poches pour me défendre de sa férocité ; et vous ne sçavez pas non plus que huit jours après, estant accouru avec plusieurs autres personnes à cette porte de Paris, où estoit plantée la colomne du non plus ultra de sa vie, il lança un si furieux regard sur le passement d'or de ma casaque, bien qu'il fust lié par les mains et attaché par 1g col, comme il s'estoit tant de fois sauvé de la potence, l'appréhension que j'eus, non pas pour ma casaque, mais pour ma vie, me donna la fièvre quarte, dont tout Paris m'a veu affligé plus de trente mois ; et sans ce charitable maistre des hautes œuvres, qui luy serrant un peu sa cravatte, luy ferma les beaux yeux, avec une

autre œillade j'allois tenir compagnie à ce paladin que jadis Charlemagne tua d'un seul regard. Je sçay bien que vous me direz que , pour avoir veu Mont-fleury combattant dans une Tragédie Tépée à la main, après vous être sauvé de THostel de Bourgogne, vous vous enfonçâtes dans un cabaret, dont vous ne sortîtes qu'après avoir épuisé le tonneau que l'on avoit mis en perce pour vous faire revenir de vostre défaillance. Mais vous ne sçavez pas non plus que le feu sieur D. B.*, fâché de m'avoir fâché , venant en mon logis pour se rapatrier avec moy, la peur que j'eus d'un fourreau de pistolet qu'il portoit raccommoder chez un guaignier, me fit fuir de France en Italie ; et qu'après sa mort, allant de Paris à Thurin , et voyageant au clair de la Lune, la peur que j'eus de mon ombre me fit jetter dans une rivière, croyant que ce fust l'ombre vengeresse de ce furieux soldat, la terreur des vivres, et l'cpouventail des braves, qui, pour se venger de l'affaire du chappon, estoit encore à mes trousses. Quoy donc, moy qui ay dit adieu à toutes les vanitez du monde, seray-je contraint aujourd'huy de me glorifier en vous disant qu'en ma jeunesse la peur en moy plus forte que l'amour me fit renoncer aux charmes d'une Maîtresse, pour avoir veu parmy ses naissans attraits seulement trois petits poils de barbe qu'elle avoit au menton. Ainsi, le verre en main, nous nous raillons de cette vertu farouche que l'on trouve parmy les élephans et les tigres aussi bien que parmy les hommes, et, le verre à la main, nous dressions des autels à la Déesse Poltronnerie, pour nous mocquer de ces faux braves qui servent d'épouventail aux petits enfans. Mais, pour parler sérieusement, laissant la raillerie à part, je veux faire voir par une démonstration plus claire que le jour que l'amy C. est plus vaillant qu'il ne croit, et plus guerrier qu'il ne pense ; il ne faut que s'informer de ces nobles enfans de Mars : ils vous diront que, dans une bataille, les plus

1 Cyrano de Bergerac.

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braves sont les enfans perdus qui marchent toujours en teste, et qui vont les premiers aux coups. Or, je vous demande, en quel pays du monde trouvera-t'on un enfant perdu plus perdu que notre amy C. ? N'est-il pas plus perdu que moy, puisqu'aprés avoir esté quinze ans perdu, je me retrouve aujourd'huy sain et sauf dans ma patrie, et que luy depuis prés de trente ans qu'il marche à la teste des enfans perdus, il ne s'est pas encore retrouvé en lieu du monde, et, possible, ne se retrouvera-t'il jamais ? Et si vous ne voulez pas en croire à ma prose, vous pourrez en croire à mes Vers ; vous sçavez qu'un Poète ne voudroit pas mentir :

Depuis que le père goulu, Par le serpent plein de cautelle, Perdit tout par un dévolu, Et que ce diable chevelu, Qui, pour luy rogner son écuelle, En tapinois estoit venu, Luy fit croquer son revenu.

Et perdre toute sa séquelle, Pour s'estre, comme un goguelu.

Embarrassé la gargamelle D'une pomme de capandu ; Comme un Forçat je sois tondu, Si, parmy la race mortelle Que perdit sa dent criminelle Pour aller au fruit défendu On vit jamais enfant perdu, Plus perdu que Tamy C.

Cependant, pour ne pas affliger davantage son esprit par la juste opiniâtreté d'une si noble concurrence, luy pouvant contester un honneur que je meritois mieux que luy, et qui n'appartient qu'à moy, je luy ay cédé tous mes droits; je l'ay reconnu pour mon Capitaine, pouvant estre, au moins en quelque chose, le premier du monde ; je l'ay laissé seul jouissant et paisible possesseur d'un titre qui n'appartient qu'aux hommes sages ; je l'ay déclaré Roy des âmes pacifiques, tant de l'un

que de l'autre Hémisphère, et l'ay hautement proclamé, à la barbe de tous les poltrons de l'Univers, Généralissime, tant de ceux qui ont vieilly sur la terre , que de ceux qui blanchissent aujourd'huy sous le Ciel. Ainsi luy attribuant ce qui n'étoit dû qu'à moy, je me suis dépouillé de toute ma gloire pour l'en revêtir; et l'ingrat qu'il est, sans se ressouvenir de ma tendresse et de mon affection, au lieu de continuer de composer des vers à ma louange, comme il avoit commencé, et de donner des Apollogies au public en faveur de la probité de mes moeurs après tant de témoignages qu'il a de ma vertu et de mes bonnes qualitez, il n'a point eu de honte de démentir son cœur pour faire dire à sa Muse ce qu'en son ame secrettement il desavoiie. Il a passé à Montpellier, où quand il n'auroit eu aucune preuve de ma conduite, la vérité mesme, dans la bouche de mes plus cruels ennemis, luy fournissoit assez d'armes pour me deffendre de la calomnie. Cependant il a mieux aimé se deshonnorer en détruisant son amy par les armes du mensonge, que le rendre glorieux et se faire honneur en le deffendant par les armes de la vérité, et ne se soucie pas qu'on sçache qu'estant issu d'une famille considérée, il a pris le party de la canaille pour fâcher tous les honnestes gens, affliger tous les illustres et devenir bourreau de son amy. Il croit que, pour acquérir de la réputation, il suffit de faire de beaux Vers, mais qu'il n'importe pas d'en faire de bons ; et quoy qu'il sçache très-bien qu'on n'entre point dans le sacré Temple d'Apollon par de si noirs attentats, qu'on n'y voit point ny de pasquin ny de libelle, et qu'on ne monte point sur le sacré Parnasse par une si vilaine route, il croit que c'est assez de rimer pour en mériter les lauriers, comme s'il y avoit plus d'honneur à faire des Vers que de honte à mentir, plus de gloire à devenir Auteur que d'infamie à devenir imposteur. Il s'imagine que, pour se faire estimer au monde, il suffit d'y montrer que l'on a de l'esprit, comme si cette qualité , qui est le partage des Anges, n'étoit pas encore le partage des Démons et des

hommes les plus pervers ; que l'esprit sans la bonté est une qualité purement diabolique, et que l'on ne distingue les Anges d'avec les Démons que par cette différence, que les uns sont tout bons et les autres tout méchans. Cependant ce nouvel Autheur d'une feuille de papier qui, pour ne pas se perdre, a bien fait de se faire attacher avec une autre, après avoir fait rire peu de sages, et défrayé bien des sots et des méchans aux dépens de tous les illustres, il croit avoir bien mérité : mais il s'est vilainement trompé, car en pensant faire admirer son bel esprit, il en a fait mépriser la stérilité. Il a médit du tiers et du quart, pource que son ordinaire employ estant la raillerie et la médisance, sa capacité, non plus que celle de beaucoup d'autres, ne s'étendoit pas plus outre que de railler et de médire. Autrement il y a bien de l'apparence que le monde n'estant presque remply que de personnes ridicules qui ont fourny de sujet aux plumes satyriques de tant de beaux esprits, il n'eust point choisi son meilleur amy pour en faire le sujet de sa cruelle médisance dans une si injuste Satyre. Quoy que depuis que nous dînâmes ensemble à Paris au Chesne-verd *, je ne l'aye veu ny rencontré en aucun endroit de cet Hémisphère, il ne laisse pas de faire dire à son libelle effrontément que, fuyant de Montpellier comme Enée de la conflagration de Troye , il me rencontra sur le chemin d'Avignon, allant à pied, chargé d'un theorbe et suivy d'un Page. C'estoit bien assez, ce me semble, voire trop pour un homme qui fuyoit de la rôtisserie comme Panurge, et qui comme luy avoit tant de chiens afriolez à sa queue. Mais ce grand Cavallier de Fœbus, qui estoit si bien monté, et qui, du haut de son grand cheval Pégase, voyoit avec tant de fierté un enfant de sa ville si las et si crotté , n'estoit-il pas bien cruel de me railler dans un état si misérable ?

Ce cœur barbare et sans pitié Qui, sans respect d'une amitié

» Cabaret situé à la sortie du préau du Temple.

Qui fut si sainte et si fidelle,

Dans ses écrits m'a dénié

Une naéchante haridelle,

Et m'a contraint d'aller à pié,

Quelle ame jamais plus cruelle

Montra plus d'inhumanité?

Voyant cet enfant si crotté,

Sans souliers battre la semelle,

Avec un luth à son côté.

Quand sur son grand cheval monté

Dans cette avanture mortelle.

Sur Pegazc il m'auroit porté,

Amy Lecteur, aurois-je esté

Le seul à qui l'amy C,

Auroit fait cette charité ?

Je croy que non, mais il estoit désormais trop dur pour estre capable de telles tendresses ; aussi je pardonne à sa dureté aussi bien qu'à la malignité de ses criminelles interrogations, dont il se sert malicieusement pour me railler sur un sujet dont on ne peut jamais faire qu'une fort mauvaise raillerie, et dont les fins débauchez ne se servent jamais pour s'en mettre à couvert, pource qu'ils sçavent bien que c'est par ce mauvais jeu que les simples évantent d'autant plus leurs misérables défauts, que les habiles, qui connoissent leurs oeuvres par leurs parolles, sçavent très-bien de quel bois ils se chauffent, et de quel bois il les faudroit chauffer. Mais il luy faut pardonner cette sottise ; s'il eust creu écrire pour le public \ il auroit esté plus sage, et se seroit tenu clos et couvert. Il n'avoit pas encore dix-sept ans, Famy C, que feu B. qui mangeoit déjà Son pain etusoitses draps, me donna l'honneur de sa connoissance. C'est pourquoy il ne faut pas s'étonner si j'en ay si bien profité. Comme en ce temps-là il estoit fort généreux, quand il m'avoit retenu à souper chez luy, et que, pour nie retirer chez moy rheure étoit indue, il me cedoit fort librement la

1 N'est-il pas superflu de rappeler que le Voyage est adressé au marquis et au comte du Broussin ?

moitié de son lit. C'est pourquoy, après avoir eu de si longues preuves de la qualité de mes désirs , et m'avoir bien daigné honnorer plusieurs fois de sa couche, il me semble que c'estoit plutost à luy à me justifier qu'à Messieurs du Presidial de Montpellier, avec lesquels je n'ay jamais couché. Mais quoi! il faut bien pardonner quelque chose à ses amys ; on n'est pas toujours dans son bon sens, le cerveau ne joiiit pas toujours d'une égale température ; mon amy C. a comme les autres de bons et de mauvais intervalles. Quoy que je tienne ses productions très-galantes et très-dignes du jour, nostre maistre Apollon ne partage pas tant à la gloire de ses ouvrages, que le père Bacchus n'y ait encore sa bonne part. On dit pourtant qu'il est bien changé, et l'on m'a assuré, depuis qu'il est réduit au lait.

Que ses pieds sont ferrés à glas,

Qu'il ne fait plus de patratas,

Qu'il ne porte plus d'alumelle.

De jambon ni de cervelas,

Ny de poivre en son escarcelle

Au maniement de sa bouteille,

Bien que du fruit de la javelle

Le jus ne luy déplaise pas :

Que sa conduite est sans pareille,

Qu'il ne s'endort plus sur les plats,

Et qu'enfin cet amy fidelle

De l'illustre enfant de Semelle *,

Qui, ce dit-on, estropié,

Non du pied, mais de la cervelle,

Couroit risque d'estre lié,

Nostre féal amy C,

Est aujourd'huy rectifié,

En veau qu'il n'est plus relié,

Qu'il n'écrit plus de bagatelle.

Qu'il est autheur qualifié,

Et qu'il ne fait plus à moitié

Ny de pasquin ny de libelle,

Ny de conte à faire pitié.

1 Sémélé.

En effet, c'est une chose digne de pitié de voir des gens qui ont de l'esprit et de la qualité profaner ainsi leur qualité, et user si mal de leur esprit, ou à tort ou à droit. C'est toujours un fort bas employ que de médire, et je tiens qu'il est encore bien plus bas démentir, mais la dernière honte c'est d'estre calomniateur. Aussi, hors quelques esprits qui ont quelque affinité avec le père du mensonge, je n'ay veu que fort peu d'honnestes gens, qui, après avoir admiré ses beaux Vers, n'ayent craché contre ce libelle. Pour moy je suis le premier à les admirer ; je les trouve trés-galands, et, quoy que j'en deusse pleurer, j'en ay pourtant ry jusqu'aux larmes : mais, après avoir essuyé mes yeux, je ne suis pas le seul qui, les considérant de plus prés, ne les regarde comme on regarde le sublimé et l'arsenic, qui sont trèsbeaux en apparence et très-méchans en effets. C'est pourquoy il ne faut pas s'étonner si la canaille, qui est toujours affamée de poison, a dévoré ce libelle et s'en lèche encore les doigts avec d'autant plus d'avidité, qu'elle trouve dans ces sortes d'ouvrages des alimens plus conformes à sa nature. Je ne diray pas à combien de périls cet étrange libelle m'a exposé, ny combien de fois il a servy de prétexte à la lâcheté des hommes pour en persécuter en moy une vertu misérable et désolée. Il suffit que l'on sçache que cette médisance a sappé en plusieurs endroits le fondement de ma fortune, et que ce fut sur la foy de ce joyeux libelle que la canaille Françoise renégate de Rome disoit que je n'ozois plus retourner à Paris, dont s'ensuivit cette étrange affaire, qui dans cette première Ville du monde a couronné toutes mes avantures. Comme ils ont quelque bien et quelque esprit, ils laissent Dieu au Ciel, et font les petits Dieux en terre, et croyent à l'ombre de leurs qualitez que tout leur soit permis. Voila le caractère de ces faux précieux toujours enchantez de leur mérite et de leur bel esprit, et toujours bien plus amoureux de la beauté de leurs pensées que des charmes de leurs Maîtresses ; Misérables narcisses en qui la philas-

tie * a tellement perverty le sens , qu'ils aimeroient mieux perdre cent amys, que d'avoir étouffé un bon mot. Pour moy qui n'ay point d'esprit comme eux, je prie Dieu de tout mon cœur de ne m'en envoyer jamais à ce prix. Mais c'est trop se reposer dans un si mauvais chemin ; poursuivons nostre voyage, cher Lecteur, ne te lasse point, accompagne-m'y jusqu'au bout, et tandis que ces sages esprits, qu'un peu de mes misères pourroit rendre encore plus sages, se mireront dans le tableau que je leur laisse de leurs perfections, viens te mirer dans le tableau de mes folies , de mon ignorance et de mes disgrâces, que tu verras dans la suite de cette merveilleuse histoire.

* Pour : philautie, amour de soi-même.

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