PAIR DE FRANCE
Monseigneur,
Comme il n'est point de si petit Poëte qui n'ait sa Muse au chevet de son lict, et son Pegaze à l'estable, je ne doute pas que ces doctes resveurs, estant si bien montez, n'ayent esté quelquefois se divertir sur leur double mont, et qu'ils n'y ayent veu au moins en songe ce Dieu qu'ils appellent leur père et leur Apollon. Mais pour moy. Monseigneur, qui n'ay ni Cheval ni Mule, et qui, pour faire de si longues traittes, n'ay pas eu, en toute ma vie, seulement un petit Bidet, je mentirois si je me vantois d'avoir jamais veu Apollon, ni les Muses, si ce n'est en peinture chez Ballard. C'est pourquoy, Monseigneur, il ne faut pas trouver estrange, si je ne connois point d'autre Parnasse que le lieu de vostre séjour, ny d'autres Muses que ces sçavantes flUes du Ciel vos rares productions, et vos excellentes pensées : et par conséquent point d'autre Apollon que vous, qui ayant toujours esté le père nourricier des Muses, mériteriez bien mieux d'estre appelé leur père, que ce père ingrat
1 François de Beauvilliers , duc de Saint-Aignan , qui jouit d'une grande faveur auprès de Louis XIV et la consacra à la protection des gens de lettres. — Il se signala aux sièges de Dôle et de Landrecies.
et dénaturé, si ces filles, encore plus ingrates que luy, avoient autant de reconnoissance que moi ou autant de générosité que vous en avez pour elles. Aussi, Monseigneur, je ne me soucie guère que ce Dieu chimérique me chasse de son Temple, comme indigne de ses faveurs, pourveu que je me puisse rendre digne des vostres, et que celuy qui tient les clefs du véritable Parnasse, vostre Suisse, me permette quelquefois l'entrée du véritable Palais des Muses, vostre maison. C'est dans ce brillant réduit de toutes les belles qualitez, ou plutost dans ce sacré Temple de toutes les vertus, que sans aller plus loin que ces proches rivages de la Mer, ou ces rives de la Seine, je pourray contempler à mon aise, et porter mon encens à un Saint, de qui les moindres actes de cette vertu pure (qu'à peine pourroit-on trouver aujourd'hui parmi les hommes) valent mieux que tout ce qu'on dit de ces Dieux de la fable, et de tous ces Héros de l'antiquité. C'est là. Monseigneur, que sans grimper si haut, vous voyant tantost sous le Casque de Mars, et tantost sur le Char d'Apollon ^ cueillir des lauriers à toutes mains, et partager avec tous les gens de cœur, et tous les gens d'esprit, la gloire que vostre espée et vostre plume moissonne de toutes parts, je pourray dire hardiment, sans choquer le mérite de tant de grands hommes, si dignes de l'immortalité, qu'il n'est guère de brillans qui vous soient comparables. Car enfin. Monseigneur, il me semble que, parmy tant de Héros, dont grâce au Ciel la presse est assez grande, on ne void guère de Césars capables comme vous de nous donner leurs Commentaires, ni guère de champions qui, après avoir escaladé une muraille (bien loin d'estre assez vaillans pour escalader un cœur et le forcer comme vous à se rendre
1 Le duc de Saint-Aignan a composé quelques pièces de vers conservées dans les Œuvres de Scarron, dans celles de M™8 Deshoulières et dans le Recueil des pièces académiques de Vitron. Il remporta, en 1667, le prix fondé à Caen pour l'Immaculée Conception. L'abbé de Marelles lui attribue une tragi-comédie, intitulée Bradamante.
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à la grandeur de ses "bien-faits et au mérite de ses charmes), daignent seulement prester l'oreille à nos Chansons.
Depuis qu'aux champs de Mars le bruit de la Trompette
A du Père des sons estoufFé la Musette,
On n'entend plus la voix de la belle Agara,
De Luth, de Clavessin, ny quasi d'Opéra :
Ce grand Dieu des combats qui du beau chant se pique
D'instrumens bien plus doux compose sa Musique;
Pour charmer nos Césars, le bruit de ses Canons
A des tons bien plus forts que nos foibles Chansons;
Tout se rend aux attraits de ce Dieu des allarmes,
Et tout ferme les yeux et l'oreille à nos charmes ;
Pour ces filles du jour dans ce siècle ferré.
Mars sous son corcelet porte un cœur acéré ;
Et, sans le grand Louis qui, comme un autre Achilles,
Chérit les doctes chants de ces sçavantes filles,
On verroit Apollon plus maigre qu'un furet,
Son Luth et son crin d'or en gage au Cabaret.
On ne vid jamais tant d'ardeur pour aller à la gloire, tant de feu, tant de fer, et tant de poudre à Canon, et si peu de poudre de projection K C'est pourquoy, Monseigneur, voyant, parmy une si grande abondance de mérite, une si grande stérilité de Maecenas, ne sçachant à quel Saint me voiler, j'ay crû qu'après le grand saint Louis, qui de tous les Saints me semble le plus secourable, je ne pourrois pas trouver dans tout le Calendrier aucun Saint qui eust plus de disposition à recevoir mes tres-humbles offrandes que vous. Recevez donc. Monseigneur, dans ce tableau de mes Avantures qui n'ont guère d'exemple, le témoignage d'un zèle qui n'a guère de pareil; et si mes prières sont de quelque efficace auprès d'un Astre qui, comme le Soleil, ne se sert de sa lumière que pour la répandre sur tout le monde et en
1 Poudre qui a, selon les alchimistes, la vertu de changer en or les métaux sur lesquels on la projette.
esclairer tous les honnestes gens, daignez, Monseigneur, luire à cet ouvrage : quelque assaisonnement que nous puissions donner à nos escrits, il est bien difficile de satisfaire à la diversité des goûts de tant de beaux esprits différons ; quelques miracles que puissent faire nos Saints, il n'apartient qu'à Dieu de faire ces miracles. Aussi c'est trop. Monseigneur, pour mon ambition et pour mon bon-heur, que cet ouvrage, qui ne peut avoir de jour qu'autant que luy seront favorables les sublimes clartez de vostre esprit, soit assez fortuné pour mériter quelque part dans vostre aprobation, et contribuer dans vos heures perdues quelque chose à vostre divertissement; avec cet avantage que j'espère beaucoup plus de la grandeur de vostre jugement que des vains efforts de mon foible génie, il triomphera de tous ses ennemys comme son auteur a triomphé de toutes ses disgrâces; et portant sur le front le nom d'un Saint qui fait trembler tous les meschans, et qui donne la chasse à tous les sots, ces ombres, qui pourroient ternir son éclat, s'il ne l'empruntoit de vostre lumière, ne serviront que de relief à sa gloire, et de matière à faire paroistre vostre pouvoir dans la protection de celuy qui estant enchaisné par une si longue suite de vos bien-faits, fut tousjours et sera toute sa vie,
Monseigneur,
Vostre tres-humble et tres-obeïssant Serviteur,
Au Lecteur,
Je n'escris point ces choses pour te faire admirer mon bel esprit : mais pour te faire admirer mes estranges Avantures et pour me faire connoistre un peu mieux à bien des gens dont je ne suis pas trop bien connu; c'est pourquoy je ne me soucie pas beaucoup que ceux qui ne sont pas trop amoureux do mon bien dire, non plus que de mes bonnes œuvres, regardent de travers ces enfants de mon génie, puisqu'avec tout leur chagrin, ils ne peuvent pas s'empeschcr de les acheter et de les lire, avec d'autant plus de raison que, ne pouvant pas les desavoiicr pour estre les véritables enfans de leur iniquité aussi bien que de mes malheurs, à moins que d'être des pères bien dénaturés, ils ne peuvent pas leur refuser en passant du moins quelque petite œillade. Je sçay bien que ce n'est pas une petite entreprise pour un particulier comme je suis de vouloir intéresser le public à lire son Histoire ; c'est sans doute tout ce que le plus grand homme et le plus nécessaire à l'Estat pourroit faire, et qu'à moins de déguiser la vérité, les plus beaux esprits n'oseroient entreprendre : aussi c'est par cette généreuse audace qui est fondée sur
une suite de persécutions qui n^ont point d'exemple, que j'espère me rendre considérable à la postérité; puisque malgré les efforts de ceux qui pour leur honneur font bien de fermer les yeux à mes estranges Avantures, elles sont leiies et seront releiies tant que le monde sçaura lire. Le temps et la patience t'en apprendront le secret.
LES AVANTURES DITALIE
DE
MONSIEUR DASSOUCY