‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 39 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dassoucy passe à Toulon. — Le traitement que luy fit le chevalier Pol. — Comme il fut défrayé dans un bourg par les musiciens d'un Chapitre. — Plaisante description de leur musique.

Je diray donc qu'autant lassé de la fumée des Sardines que de la senteur du goldron de Marseille, pressé du désir de revoir le séjour de mes Dieux, je quittay les Néréides et les Tritons, pour traverser la basse Provence, et passer ces merveilleuses barrières, qui des deux plus beaux climats du monde font l'admirable séparation; et, pour cet effet, monté comme un S. George, sur des chevaux de pas S je dirigeay les pas de mes grands chevaux vers la ville et port de Toulon. J'estois accompagné de Pierrotin, et d'un autre petit Chanteur Marseillois nommé Valentin, qui, parlant du Roy, se seroit laissé plûtost tuer que de dire autrement que le Roy de France, ou de confesser. qu'il estoit son sujet :

1 On appelle cheval de pas celui qui va habituellement, d'un grand pas.

quelque impatience que j'eusse de passer les Monts, il me fallut de gré ou de force, m'arrester encore en cet endroit. Quoy qu'en ce temps-là le Chevalier Pol ^ ne fust pas encore commandeur, il fallut obeïr au Chevalier Pol, qui, dés le lendemain après mon arrivée, me vint dénicher de mon Hostellerie, pour me loger dans sa Vigne; c'est ainsi qu'on appelle une petite maison de plaisance qu'il a fait bâtir à vingt pas de la porte de Toulon. Ce fut dans le beau jardin de cette maison qu'à l'ombre d'un grand berceau tout couvert de ses Lauriers, cet Héros maritime me festina durant huit jours, non pas comme un Chevalier de Malthe, ny comme le Prince des Corsaires, mais comme le Dieu des ondes et le Monarque de toutes les mers. Je ne vis jamais tant de chasse ny tant de poisson, plus de générosité, plus d'honnesteté, ny plus de franchise. Ma chambre répondoit sur ce beau jardin, et des fenestres, sans bouger de mon lict, je pouvois parcourir des yeux toute la mer, et contempler les Vaisseaux. Cette chambre estoit toute lambrissée, et toute parquetée, non pas de cèdre, n'y d'ébene, mais en guise d'une grotte, de Nacre de Perles, et de Pierres précieuses ^. Mon lict estoit tout de brocard, et tout le reste de l'ameublement si riche, que bien que ma casaque fust toute dorée comme un Calice, et mon pourpoint de toile d'argent, quand je me dépouillois pour aller au lict, je ne sçavois où mettre mes

1 Paul de Saumur, connu sous le nom de chevalier Paul. Tout fils de lavandière qu'il était, il parvint, à force d'exploits de toute sorte , au grade de vice-amiral des mers du Levant. Le grand maître de Malte l'avait remarqué le premier et l'avait nommé chevalier servant; de là le titre gardé toute sa vie par ce brave marin.

2 Le chevalier Paul, dit Chapelle, qui reçut aussi de lui une hospitalité splendide, était « le plus considérable du pays par son mérite et par sa dépense. » On cite un fait qui donne la mesure de ses prodigalités. Louis XIV étant allé à Toulon en 1660, le chevalier Paul dama le pion d'avance au duc d'Antin : il fit confire sur les arbres une grande partie des oranges de son jardin.

hardes, tant que j'avois peur (voyant ces meubles si rares et si précieux) de les offenser en leur honneur, et contaminer la propreté d'un si beau et si brillant réduit. Outre cela, comme je croy qu'il sçavoit qu'après le son du Luth il n'en est point qui me charme tant que celuy de trois Dez dans un cornet, il fit venir un cornet et des Dez, avec des Joiieurs et de l'argent. Tout de bon, je croy que ce généreux enfant de Mars n'eut pas esté fâché que j'eusse perdu mon argent, afin d'avoir le plaisir de m'en rendre d'autre; mais bien que je sortisse victorieux de ce dangereux combat, après m'avoir régalé magnifiquement, il ne laissa pas de régaler jusques à mon petit Marseillois, qui disoit toujours qu'il n'estoitpas sujet du Roy de France. Mais quoy que cette Vigne avec tous ses charmes fust pour moy un second Paradis, ne pouvant oublier la Vigne de leurs Altesses Royales, pour qui j'avois mesme oublié la Vigne du Seigneur, après avoir visité les Galères, et le grand Admirai de France, je pris congé de Toulon, et de son Héros, pour aller en cette Terre de promission, où de tout temps j'avois borné tous mes désirs, et fixé toutes mes espérances.

Mais bien que, pour flatter mon impatience et favoriser mon désir, le cheval Pegaze n'auroit pas eu à mon gré d'assez bonnes aisles, je ne laissay pas d'estre encore arresté dès le premier giste. Pour moy je croy que, comme une bonne mère pleure sur le visage de son fils, et le baise en luy disant adieu, la France, pour me faire ressentir plus amèrement l'aigreur de mes futures disgrâces, et me faire repentir de mon ingratitude, me combloit ainsi de la douceur de ses caresses. C'estoit environ le Soleil couchant que j'arrivay dans un Bourg, dont le Clocher me sembloit assez haut, et dans une Hostellerie, dont le vin me sembloit assez bon, où comme j'estois accoutumé aux bons morceaux, je fis tout mettre par cscuelles, et donner double avoine aux Chevaux : de sorte qu'après avoir bien soupe, et compté ma dépense par mes doigts, j'eusse bien voulu, selon ma supputation, en estre quitte pour six livres tournois, sans la

bonne andate \ et les espingues de la Servante ; le lendemain, comme c'est la coustume, je fis appeler l'Hostellier pour sçavoir ce que j'avois dépensé ; mais ayant pris quelque monnoye pour compter, il me dit que je n'en prisse pas la peine, que c'estoit une affaire faite, et que je pouvois me délivrer de ce soin, q'u'il venoit seulement pour m'avertir que dedans ce lieu mon argent n'estoit point de mise, et qu'attendant le disner qui s'aprestoit, le déjeuner estoit déjà tout préparé; de sorte que si je n'eusse eu es parties postérieures des témoignages trés-sensibles du chemin que j'avois fait à Cheval, j'eusse crû estre encore dans la Vigne de cet honneste Chevalier Pol. J'estois dans cette pensée , lorsque je vis entrer, dans ma Chambre, deux hommes vcstus de noir, qui après avoir espuisé tous les complimens de la basse Provence, pour m'assurer de leur estime, me dirent (tirans deux grosses bouteilles de vin de dessous leurs manteaux) que le Chapitre ^ qui avoit déjà payé ma dépense à l'Hostellerie, me vouloit encore defFrayer tout ce jour-là, qu'il me falloit résoudre à cette mortification, et que pour commencer cette Pénitence, j'estois condamné avenir disner chez Monsieur le Doyen, que j'y verrois toute la Musique en bon ordre, et que j'y entendrois de fort belles voix, et chanter mes airs par excellence ; et qu'en attendant il n'y auroit point de danger de décoiffer ces deux bouteilles, et d'en taster un petit doigt pour chasser le mauvais air. Ces Semonnours ^ estoient des Chantres, qui le soir précèdent ayant veu des Luths que je faisois porter avec moy, eurent la curiosité de sçavoir qui j'estois, et ayant apris du petit Marscillois, Valentin, mon nom qui leur estoit déj a connu, en avoient fait le raport à ce Doyen, qui estoit un gentil nourrisson des Muses ; car il estoit environ de la taille d'un muy. Après le disner, qui dura bien trois heures,

1 Le pourboire du garçon.

2 Le corps des chanoines.

3 On appelait semonneurs les gens dont l'emploi était de porter des billets de faire part pour les enterrements.

car parmy ces Messieurs de la Simphonie, le fort du repas c'est toujours entre la poire et le fromage, on emporta les assiettes et les plats ; mais on laissa les verres et les pots, car sans la pinte les Musiciens ne sçauroient chanter. Pourtant ils n'en chantèrent pas mieux ; car parmy cette sorte de Chantres on y void plus de Rossignols d'Arcadie que de Serains de Canarie ; mais comme il faloit payer mon écot, et que je ne pouvois pas leur payer de bonne grâce sans les admirer, ce fut alors que, pour me garantir de la plus fiere insulte qui jamais ait este faite à mes oreilles, faute d'un peu de bourre, de laine, ou de cotton, j'eus besoin de toute ma Philosophie et de toute ma patience ; car outre une Basse extrêmement rude, qui chantoit comme l'Asne de Sylene, et qui estant vis à vis de moy, me portoit de temps en temps en ligne directe des soupirs qui n'estoient point marquez dans sa Musique, j'estois posté justementau milieu de deux autres Chantres , qui crioient au meurtre, quoy qu'on ne leur fist aucun mal : celuy qui estoit destiné pour me rompre le cartillage de l'oreille droite, c'estoit une Taille qui crioit chantant un Cinicificus^ comme si luy même eut esté attaché à l'arbre de la Croix ; et celuy qui sans aucune miséricorde vouloit me tuer par l'oreille gauche, estoit une impitoyable voix de Cornet, si pénétrante et si aiguë, que je m'estonne comme il ne m'en coûta point une oreille comme à Malcus, ou du moins que je n'en demeuray sourd tout le reste de ma vie ; mais en récompense ils avoiont d'excellens dessus : c'estoit quatre petits Chats habillez de rouge, vulgairement appeliez des Enfans de Chœur, qui chantoient si cruellement mal, que je ne crois pas que les Chats de Monsieur Lambert ', qui sont nourris parmy les sons, ne miollent avec plus de grâce et de méthode. Pour celuy qui conduisoit la Musique, c'estoit un homme tout à fait vénérable ; mais non pas tant pour son antiquité, que pour la quantité de précieux Saphirs qui

^ Célèbre compositeur de motets, qui eut Lulli pour gendre.

reluisoient sur son visage, et rehaussoient l'éclat de son front, et qui, comme FAurore tout parsemé de Rubis, faisoient bien voir en l'honneur de la vigne, combien ce grand Musicien estoit excellent par dessus tous les autres en Fart d'entonner. Quoy que ses ongles fussent assez grands, ils n'étoient pas pourtant assez clairs pour servir de cornes de Lanternes, pour ce qu'il s'en servoit de Peigne pour peigner et décrasser ses Enfans de Chœur, qui sous les rudes atteintes de sa mesure , montrant un crâne aussi pelé que celuy de Monsieur

de faisoient assez voir que sous un tel Maître on

pouvoit devenir chauve avant le temps. Outre ces qualitez éclatantes, il estoit doiié d'une voix tout à fait Angélique, qui jointe aux autres parties de ce corps Musical, faisoit un concert arcadique si excellent, que je crûs que (comme il n'est point de Loup en Angleterre) il n'y avoit point d'Asne en ce Bourg; autrement, comme c'est le propre des Animaux de répondre à chaque animal de son espèce, ces Musiciens à grandes oreilles n'auroient pas manqué de leur répondre fraternellement, et de servir d'Echo aux gracieux accens de cette charmante Musique. Après avoir fait chanter plusieurs motez de sa façon capables de chasser tous les Saints de cette Eglise, ils chantèrent plusieurs de mes airs à quatre parties ; mais avec tant d'art et de politesse, que, si je ne les eusse veus imprimez par Ballard, et sous mon nom, je les eusse désavouez pour mes enfans; je n'y pus jamais rien reconnoistre, et je croy que lorsque Pierrotin les rechantant après eux leur rendit leur première forme, qu'ainsi que je les avois méconnus dans leur bouche, ils les méconnurent dans celle de Pierrotin : je ne laissay pas pourtant de leur en sçavoir gré, et de les estimer ; car s'il est quelque chose d'estimable dans un homme qui fait ce qu'il peut, c'est la bonne volonté ; je ne vis jamais des pauvres plus honnestes, ny de plus précieux ignorans. Tout le reste du jour ils ne m'abandonnèrent point d'un pas, ils me menèrent dans les plus beaux jardins, et me chargèrent de tous les plus beaux fruits

jui se trouvèrent ; et comme en l'honneur de mes \Iuses, ce jour estoit férié pour eux, ils jouèrent à la joule le souper qu'ils firent apprester splendidement à non Hostellerie, où il ne faut pas demander si Ton y 3ut et chanta; je ne diray pas jusques à minuit, mais usques à ce que leurs Toix se mêlèrent au chant du Coq jui annonce le jour. Le matin il falut encore déjeuner à eurs frais et dépens, et souffrir qu'ils m'accompagnassent encore à une grande lieuë de là, dans un Village )ù il fallut encore boire le vin de l'étrier ; car avec ces sortes de gens ce n'est jamais fait.

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