‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 40 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comme Dassoucy, traversant la basse Provence, fut volé dans un bois.

Cette affaire vuidée, ils reprirent le chemin de leur jrand Clocher, et moy le chemin des Alpes ; mais, heas ! qu'il est difficile de faire de longs voyages sans faire [uelque mauvaise rencontre ! Ce même jour je fus cou- ;her dans une Hostellerie, située ù, l'orée ' d'une tresjrande Forest, qu'on disoit estre fort dangereuse à passer, à cause de quelques Compagnies do Dragons volans [ui, estant logez à un Bourg voisin de-là, détroussoient ous les passans et ne pardonnoient à personne. Mon loste qui estoit un tres-charitable Larron, m'en avertit Lussi fort charitablement; mais comme il ne manquoit »as aussi de charité pour luy môme, après m'avoir inpiré toute la peur qu'un homme qui n'a point envie de [lourir doit avoir pour sa vie, il me conseilla pour le dus seur de m'arrester dans son logis, et me dit que ans un mois tout au plus tard ces Troupes que le Roy

1 Au bord.

envoyoït en'Italie passeroient les Monts ; que durant ce petit espace de temps, je ferois bien de me tenir clos et couvert dans sa maison, et qu'après cela nous traverserions seurement cette Forest, et qu'il nous tiendroit compagnie : de sorte que voyant que d'un costé ou d'autre je ne pouvois pas manquer d'estre dévalisé, plutost que me laisser couper la gorge par cet Hostellier, qui estoit un parfait brigand, je me résolus de passer la Forest, Cependant toute cette nuit je ne fis que ruminer pour trouver quelque bon préservatif contre cette peste venimeuse de Dragons ; car j'estois bien embarassé de quatre vingts Pistoles, dont pourtant je n'eusse aucunement voulu estre debarassé dans cet embaras; je regardois mon argent, et je me contemplois depuis les pieds jusques à la teste, pour voir en quelle partie du corps humain je le pourrois cacher, mais je travaillois en vain; car d'avaler tant d'or, pour après le rendre et le recevoir en lieu secret, à moins que de rendre mon or potable, je ne me vojois point ny les tripes, ny le gozier assez large pour avaler vingt doublons et dix pièces de quatre Pistoles; l'ensevelir dans la semelle de mes souliers, j'avois trop de peur de perdre l'argent et les souliers. J'estois bien empeschô, et il estoit déjà grand jour avant que j'eusse encore résolu aucune chose, lors que l'ingénieux et subtil Pierrotin, qui sans doute avoit aussi bien que moy resvé toute la nuit sur le mesme sujet, après s'estre jeté en bas de son lict, vint à moy et me dit avec la plus grande allégresse du monde : — Courage, mon Maistre, nous avons dequoy faire la nique aux Larrons ; il ne faut que compter, payer et s'en aller. J'ay trouvé, dit-il, la plus belle invention du monde pour mettre nostre argent à couvert ; il ne faut sinon du filel et une esguille, et puis en coudre la moitié dans la ceinture de vostre haut de chausse, et l'autre dans le collei de vostre pourpoint. Il ne faut pas demander commt j'admiray son bel esprit, et combien je loiiay la subtilité de ses merveilleuses inventions; mais je luy dis qu(^ l'or ainsi appliqué sur ces parties engendroit la squi-j

nance * et la gravelle; et il me crût; mais pour moy qui n'étois pas si subtil, ny si fertil en inventions que Pierrotin, j'en trouvay une qui me sembla un peu plus seure; je jettay mes yeux sur mon Luth, et sçachant bien que ces Nobles Seigneurs, Messieurs les Larrons, se chargeroient plùtost d'un tirebours ou d'un crochet, que d'un Instrument de Musique, sans rien dire à personne de mon dessein, après m'estre enfermé dans ma chambre, j'employay une partie du jour, non à coudre mon argent dans la ceinture de mon haut de chausse, mais à le fourer entre le bois et la frise, dont l'estuy de mon Luth estoit bien doublé : puis me ressouvenant combien de mains ont perdu les doigts pour avoir porté dans de semblables rencontres des Bagues trop étrestes, combien dans Paris de Braves ont esté frétez pour avoir osé contredire aux Edits de Messieurs les Filoux, et porté des Boutons au collet de leurs Manteaux au préjudice de leurs ordonnances; sçachant bien que ces nobles Seigneurs qui ont tousjours de grandes affaires, n'ont point de temps à perdre, et qu'on ne leur sçauroit faire un plus grand plaisir que de depescher besogne, et de ne point faire de cérémonie avec eux pour estre plus prompt et plus préparé à obeïr a l'honneur de leurs commandemens; je pris dix-huit escus blancs sur moy pour en faire une gracieuse offrande au premier honneste homme qui me témoigneroit courtoisement sa nécessité, le Pistolet à la main, et avec cette honneste précaution je me mis en voyage à la garde de Dieu et de sa sainte Mère. J'avois fait déjà plus d'une lieue et demie dans ce Bois pans avoir trouvé d'autres Voleurs, que ceux que la Jusice, pour servir d'exemple aux autres, avoit fait attacher à quelque Gibet, et j'avois déjà quelque espérance lie salut, lors que je sentis redoubler toutes mes craintes, par une rencontre qui auroit fait trembler le Diable nesme s'il eust porté de l'argent sur soy : c'estoit quatre Cavaliers sans cravatte et sons colet, si noirs, si maigres

L'esquinancie.

et si secs, qu'à les voir on les eust pris pour quatre pendus évoquez par art magique du Gibet de Montfaucon. Pour moy, je les pris d'abord pour les cousins ou pour les frères de ces honnestes pendus que je venois de voir à ces beaux Gibets, si gentillement attachez; et je ne me trompois pas, car ils en avoient toute Tencolure, tous les traits, les lineamens et les attraits. A leur aspect je me tins pour mort, et comme on est tousjours créancier * de telles gens quand on les rencontre, je pris tous mes escus blancs à la main pour n'avoir pas le regret de mourir sans payer mes debtes; mais je fus fort estonné, car au lieu que je croyois qu'ils m'alloient emporter tout brandy ^, et me mettre tout vif dans leurs chausses, ils se contentèrent en passant de jetter sur moy quelques amoureuses œillades, qui dans ce moment firent une si puissante attraction sur mes biens, que j'en sentis diminuer de deux onces le passement d'or de ma Casaque. Cependant comme je n'estois pas encore trop asseuré, je faisois des vœux secrets, et je priois le bon Larron d'intercéder auprès de Dieu pour destourner cet orage ; car j'avois tousjours peur qu'il ne prist à ces Messieurs quelque nouveau désir de revoir mon visage, et que le Diable tentateur ne les tentast de rebrousser sur leurs pas, et n'excitast leur curiosité pour sçavoir au vray si cet or qu'ils avoient veu briller sur mon habit estoit de bon ou de mauvais alloy; j'eusse bien désiré pour lors que le père Apollon m'eust preste, seulement pour un quart d'heure, son cheval Pegaze pour mettre promptement ma vie en sûreté et ma bourse à couvert, car le temps estoit pluvieux, le chemin fort méchant et mon cheval encore pire. Je ne laissois pas pourtant d'aller de cul et de teste, de le presser de la voix, et le solliciter à grands coups d'éperons : mon voiturier do son côté faisoit tout son possible pour seconder mes bons desseins, et dans la passion aveugle qu'il avoit de me

1 C'est débiteur qu'il voulait écrirt

2 Tmif (l'un nniin.

2 Tout d'un coup

servir, frapant encore plus aveuglement son cheval, il n'est pas croyable combien de sensibles témoignages il me laissa de l'ardeur de son zèle sur les pieds, ny combien de grands coups de bastons il me donna sur les os des jambes pour me prouver sa fidélité; mais nous travaillions tous deux en vain : il faloit sans doute que ce cheval fût descendu en ligne directe de quelque Cavalle Espagnolle ; car on l'auroit plûtost tué que de le faire haster d'un pas, tant il avoit peur de perdre quelque chose de sa gravité. Au contraire, je croy qu'il estoit d'intelligence avec ces voleurs, car il alloit le plus souvent à reculons. Cependant, je sentois trembler la terre, et courir au grand galop derrière moy, quand, à peine m'estois-je recammandé à Dieu et à tous ses Saints, je fus abordé par un homme qu'il me sembloit avoir autrefois veu à Grosbois S faisant la mesme fonction dans une Compagnie de Bohèmes. Il avoit le visage noir et affreux, mais pourtant guerrier; les cheveux cours et crespus comme un More, les yeux enfoncez, et le nez eschancré et rongé, comme si les rats en eussent emporté la pièce. 11 me dit en m'abordant : — Demeurez là. Ce qui estoit un commandement superflu ; car mon cheval qui ne demandoit pas mieux qu'à faire pose, dés son arrivée, avoit déjà prévenu l'honneur de ses commandemens. Quoy que je ne l'eusse jamais offensé, il ne laissa pas de me demander avec un ton de voix d'un homme fort irrité, d'où je venois et où j'allois.

Je luy répondis avec une voix tremblante, accompagnée d'une très-profonde humilité, que je venois de Toulon et que j'allois à Nice. Après, un fort diligent valet qui m'avoit plié la toillete : — Vous estes un menteur, me dit-il, je voy bien que vous estes un espion. Puis prenant un de ses pistolets à la main : — Vite pied à terre. Je ne croy pas que jamais homme du monde ait

1 Village (lu département de Seine-et-Oise. — Dassoucy l'avait habité lorsqu'il était attaché au duc d'Angoulème, à qui appartenait le château de Grosbois.

esté obeï avec plus de promtitude que celuy-là; car de la grande frayeur que j'eus, je tombay du haut de mon cheval aussi soudainement que si j'eusse esté frapé d'un coup de foudre. M' étant relevé, croyant tousjours qu'il m'alloit décharger ce pistolet dans la teste, je fis toutes les bassesses que tout homme auroit fait dans une si pressante nécessité. Je luy embrassayles genoux, etluy demanday cent fois la vie; et je croy bien que pour pénétrer un homme tout habillé de fer, et toucher une ame si dure, que je n'en fis pas plus que de raison : car c'estoit un expérimenté voleur et un sçavant assassin. — Non, me dit-il, je ne vous tueray pas, mais dépeschons besogne; sus vite, où sont vos Lettres? Alors je commençay un peu à respirer; mais n'ayant point d'autres Lettres, que ces Lettres du Roy, que je portois gravées dans cette monnoye qui est alentour de son aimable Portrait, et que j'avois prises sur moy, pour dans une semblable rencontre m'en servir de Lettres de remission, je tiray promtement mes dix-huit écus blancs de ma poche, lesquels, après avoir étalez sur la paume de la main, je luy presentay, protestant que je n'avois point d'autres Lettres que celles qu'il pouvoit contempler sur cette monnoye, qui estoit fort à son service. A cet aspect, comme il estoit bon serviteur du Roy, et qu'il ne vouloit pas faire mauvaise mine à son Maistre, je vis rasséréner son beau visage, et je sentis aussi rassurer mon cœur ; et comme en cette occasion il ne s'agissoit pas du service de ce grand Monarque, pour luy témoigner encore plus de respect, il remit son pistolet dans le foureau. Aussi, comme dans la Musique la contrariété des mouvemens engendre les plus parfaits accords, moy dégainant d'un costé, et luy rengainant de l'autre, nous sentîmes tous deux couler dans nos âmes le gracieux eifet de ces deux mouvemens contraires, dont s'ensuivit entre nous deux un parfait accord : car pour me montrer combien il honorait son Roy, et estimoit mes presens, je ne vous sçaurois exprimer avec quelle grâce sa belle main de couleur d'ébene déchargea la mienne de ce pre-

cieux fardeau, ny avec quelle gentillesse cette mesme main, qui avoit les doigts crochus, et dupoiljusquesaux ongles, transfera mes Lettres d'abolition dans sa poche. Avec tout cela, n'en déplaise au bon Larron, si je dis que je ne croy pas que, dans tout le pais Larronnois, on ait jamais vu un Larron plus charitable, ny plus honneste : car comme il estoit de mon interest de faire le pauvre, afin qu'il ne crûst pas que j'eusse d'autre argent, je luy demanday un écupour dîner, qu'il m'accorda gracieusement : de sorte qu'estant déjà tout apprivoisé avec cette beste farouche, je fus assez téméraire pour luy demander encore une pièce de trente sols pour donner à mon voiturier ; et luy fut encore assez bon de me donner un autre écu blanc : de sorte que voyant contre toute sorte d'espérance, tant de générosité et de courtoisie dans cet honneste Larron, et contre toute sorte d'apparence, de la charité dans un voleur, et de la pitié dans un assassin, je ne pus pas m'empeecher de luy en montrer un véritable ressentiment par mille actions de grâces, et mille véritables remerciemens : car enfin il ne faut pas prendre garde si cet homme estoit bon ou méchant, il faut seulement considérer que cet homme estoit un Larron, et que sa profession estoit de voler le monde et de tuer les gens ; et que ma mauvaise fortune m'ayant exposé à l'honneur de sa rencontre, selon le droit de la force dont il faisoit son métier, et tiroit sa substance, que je n'avois plus rien à moy; mon habit aussi bien que mon argent estoit à luy acquis de bonne guerre, et au péril de sa vie. Cependant il me le laissa, et pour comble de générosité il m'ouvrit encore sa bourse, se défit de ses propres facultez, et me donna de son argent plus que je ne luy en avois demandé : c'est bien assurément ce que tout autre Larron que luy n'auroit pas fait, et que celuy-cy possible n'auroit pas fait à tout autre qu'à moy. Aussi, bien loin de me pouvoir jamais persuader que cet homme m'ait volé, je dis et soutiens que c'est moy qui l'ay volé, et qui par mes prières, mes soumissions et mes larmes, luy ay soustrait, em-

porté et dérobé ce que mon malheur et sa bonne fortune conjointement, et d'un commun accord, avoient incorporé à ses biens et à sa, propre substance. C'est pourquoy, bien loin de luy demander jamais aucune chose, comme tout vol est sujet à restitution, je confesse publiquement de luy devoir deux escus, lesquels je proteste et promets luy rendre en quelque part du monde que je le pourray jamais rencontrer.

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