‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 41 sur 71 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La rencontre que fit Dassoucy à Antibes d'un marchand, que les mesmes voleurs avoient volé, lequel préféroit son argent

Cet honneste voleur estant party trés-content de moy, et moy trés-content de luy, je poursuivis mon chemin, et estant arrivé à Antibes à la disnée, j'aperceus dans l'Hostellerie un homme à qui un bandage qu'il avoit à la teste n'empeschoit pas de joiier fort gentillement des mâchoires. Je demanday à l'Hoste du logis qui estoit cet homme ; il me dit que c'estoit un Marchand qui venoit d'estre volé. — Ma foy, dis-je, il aura de quoy se consoler avec moy. Et là-dessus espérant de me consoler encore avec luy, je fis porter mon disner, et me mis à table avec ce compagnon de ma disgrâce. Il me conta son avanture, et je luy contay la mienne; mais il n'en avoit pas esté quitte à si bon marché que moy. Il me dit qu'après avoir donné à ces quatre Messieurs tout ce qu'il avoit en sa bourse, on l'avoit encore foiiillé jusques sous les aisselles. Je lui demanday pourquoy il avoit la teste ainsi embeguinée ; il me dit qu'aymant autant mourir que de perdre son argent, il s'estoit voulu mettre en défonce, et que l'un de ces quatre voleurs, qui avoit le nez mangé d'un chancre, l'avoit ainsi ajusté. — Mais, luy dis-je, il me semble que vous estiez bien fol de

DE DASSOUCY. 2zo

vouloir résister tout seul avec une meschaixte espée roiiillée, à quatre hommes armez jusques aux dents, cela estoit bon à ces paladins du temps jadis, qui d'un seul revers coupoient quatre hommes par le milieu du corps, armez de toutes pièces ; qui d'un seul taillant fendoient homme et cheval, et défaisoient tout seuls des armées toutes entières. Mais quand vous auriez este aussi vaillant que César, nos Césars d'aujourd'huy ne sont pas si méchans : nous avons veu des plus grands Capitaines de nostre siècle, et mesme jusques à des Conquerans rendre la bourse fort courtoisement au partj le plus fort, et mesme accompagner leur argent de très-belles et trés-mielleuses paroles. Qui fait autrement, mon cher amy, n'est qu'un sot : et quand par miracle un homme auroit conservé sa bourse par l'excès d'une semblable témérité, comme Dieu ne fait pas tousj ours des miracles, cet homme ne laisseroit pas d'estre tousj ours un sot, et bien digne des petites Maisons , d'avoir préféré son argent à sa vie. — Vous avez raison, me dit-il, mais vous sçavez, Monsieur, que qui perd son bien, perd son sens, et qu'il y a des gens qui aiment autant mourir que de perdre leur argent; et je suis de ce nombre. — Vous parlez ainsi, luy dis-je, parce que vous n'avez jamais esté mort ; mais si vous aviez esté mort seulement un petit quart d'heure, croyez-moy, vous changeriez bien de langage. Je confesse qu'il est fort glorieux de mourir son corps défendant; mais quand on se défend mal à propos, il me semble qu'il est encore bien plus glorieux de ne s'estre point défendu, et estre encore en vie, et principalement quand il ne s'agit que de l'argent.

— Vous parlez d'or, Monsieur, me dit-il, mais il me semble que l'argent est une autre vie, et que la privation de ce métal est une seconde mort. Pour moy je croy que cet homme estoit de la race de ce Pâtissier, qui se pendit à Paris pour avoir perdu son argent : ou de cet autre, qui se laissa mourir pour avoir esté mis aux aisez * : do

* Qui étaient soumis à une taxe. »

226 LES AVANTUREIS

sorte que ne luy pouvant persuader que la vie estoit préférable à l'argent, pour m'accommoder à son humeur, je luy en vantaj le mérite ; et après disner, sa blessure ne l'empeschant point d'aller à cheval, luy tousjours soupirant après son denier, et moy tousjours riant du mien, nous prîmes tous ensemble le chemin de Nice, où l'ayant laissé dans sa boutique qui valoit encore plus de dix mille francs, et dans les bras d'une femme qui en valoit davantage , admirant l'imprudence des hommes dans la sotte avarice de ce Nissard, je laissai ce pleurard pour poursuivre mon malheureux voyage.

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