‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 42 sur 71 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comme Dassoucy alla voir le prince de Morgues. La description de son palais, et comme il y fut traité.

Mais comme je ne pouvois sans crime me dispenser de rendre une visite au généreux prince de Morgues *, à cause de la proximité des lieux, je pris le chemin de terre pour aller à Monacho, où, quoy que l'étroit sentier qui conduit à cette fameuse Forteresse soit le plus détestable de tous les chemins du monde, j'irois encore, au hazard de m'y rompre le col, si ce Prince courtois autant que généreux estoit encore en vie ^. Après estre parvenu par ce chemin de Paradis jusques au pied de ce Rocher, et laissé mes bardes dans une Hostellerie, qui est si grande et si belle, que le plus grand Roy du monde y pourroit loger, je montay dans cette Place de guerre,

1 Pour : Mourgues, qui n'est autre que Monaco. Le prince régnant, dont parle Dassoucy, est Honoré Grimaldi H, qui chassa les Espagnols de Monaco en 1641, et mit sa principauté sous la protection de la France.

2 II était mort dès 1662.

OÙ Messieurs de THospital * commandoient alors la soldatesque pour le Roy : ces Messieurs, dont j'avois l'honneur d'estre connu, ne tardèrent guère de me faire connoistre à cette Altesse, qui à mesme temps me fit introduire dans sa chambre par un de ses Gentilhommes. Abordant ce Prince, il eut la bonté de me faire donner un siège, et de s'entretenir plus d'une heure avec moy, avant que de parler de joiier du Luth, ny de chanter. Enfin, ayant fait tomber adroitement le discours sur la Musique , il me pria de faire chanter Pierrotin ; et ce fut en cet instant que je connus que ce Prince n'estoit pas moins intelligent dans les beaux arts, que dans le métier de la guerre ; car il dit de Pierrotin , non-seulement qu'il avoit la plus belle voix du monde, mais qu'il sçavoit encore toutes les ruses du chant. Après l'avoir entretenu prés d'uue bonne heure de mes chansons, je pris congé de luy pour retourner à cette Hostellerie, où j'avois laissé mes hardes ; mais comme je me disposois à la retraite, je fus arresté au sortir de la chambre par un Gentilhomme, qui me dit qu'il avoit ordre de son Altesse de me faire voir son Palais. Il me mena donc par toutes les chambres, et me fit voir tant de différentes sortes d'ameublemens, avec une si grande quantité d'argenterie que, bien que j'aye vu la Foire Saint-Germain, et les Galleries du Grand Duc, je ne me souviens point d'en avoir vu tant pour une fois en toute ma vie ; mais ce que dans ce lieu j'y trouvay de plus singulier et de plus admirable, c'estoit un parterre tout de marbre blanc, construit avec tant d'artifice que, n'en pouvant découvrir le secret, j'ay depuis tousjours creu que la stérilité des marbres qui ne produisent rien en aucun endroit du monde, produisoient à Monacho des feuilles, des fleurs et des fruits. Après avoir vu cent choses rares, qui sont à voir dans ce merveilleux Chasteau , un Page me vint

1 Les souvenirs de Dassoucy le servent mal : il n'a pu voir à Monaco que François de l'Hôpital, frère de Nicolas de l'Hôpital. Ce dernier, connu sous le nom de maréchal de Vitry, était mort le 26 septembre 1645.

dire que son Altesse m'attendoit à sa Chapelle, et qu'il me prioit de venir entendre sa Musique. Je fus donc à cette Chapelle encore toute revestuë de marbre blanc ; où, après y avoir oiij bien dévotement le Salut, je remerciay mon conducteur de ses soins, pour me retirer à mon logis ; mais il me retint, et me dit que je n'avois pas encore vu le principal. Il me mena donc dans un fort joly appartement, où je fus fort surpris de voir d'un costé toutes mes hardes en fort belle ordonnance, et de l'autre du vin au frais, avec une table dont le linge plié et damasquiné estoit un gracieux pronostic d'un splendide et magnifique souper : — Voicj, ce dit mon gentil conducteur des Muses, le Cabaret où son Altesse a accoutumé de loger les gens de vostre sorte, où quelque dépense que vous fassiez, je vous assure que vous n'aurez point de dispute avec l'Hoste. Ce disant, je vis entrer un homme avec une serviette sur l'épaule et un baston â la main, suivi d'un régiment d'Estafiers, tous chargez de plats, qui remplirent incontinent cette chambre d'une odeur véritablement aromatique ; car, n'en déplaise au musc et à l'ambre, je parle à ceux qui ont l'appétit ouvert, et le nez fin, l'odeur do la cuisine conforte tout autrement le cerveau que tous les parfums de l'Arabie. Incontinent la table fut couverte, non pas pour moy seulement, mais pour trois ou quatre Musiciens, que cet autre Jupiter Hammon m'envoyoit pour me tenir compagnie. Tout le temps que je demeuray dans ce Temple de la générosité, je vis sans aucune diminution briller sur ma table la splendeur de ce Prince, amy de tous les honnestes gens et de toutes les vertus; je fus tousjours servi par ses Officiers, et honoré de la compagnie de ses Musiciens. Le troisième jour, sur la fin du souper, au ieu que par tout la poire et le fromage font ordinairement la conclusion du repas, on m'apporta un bien plus friand et plus savoureux dessert : c'estoit trente pistoles, que ce généreux Souverain m'envoyoit en deux pièces d'or, qui estoient si grandes, que j'eus de la peine à les faire entrer dans mes pochettes : présent qui à la vérité

estoit trop considérable pour moy, puis que Iv.j disant adieu, je ne luy pus laisser pour tant de grâces que ce misérable Sonnet:

Superbe bâtiment d'une riche structure, Riches ameubleraens, alcôves précieux, Retraite des Héros, où l'art et la nature, Farcissant à l'envi, brillent à qui mieux mieux ;

Riches appartemens, où l'or et la peinture,

Dans des planchers plus beaux que le lambris des Cieux,

Conservent la splendeur à la race future

Du généreux mortel qui règne dans ces lieux ;

Riche et belle Maison, adorable séjour

De toutes les vertus, de Mars et de l'amour.

Où, comme dans le Ciel, la vertu se contemplé;

Qui vous voit est contraint de vous considérer, Et vous méritez bien qu'on vous nomme le Temple Du plus digne Héros que l'on puisse adorer.

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