‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 43 sur 71 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comme Dassoucy passa les monts.

Après avoir pris congé de ce Prince , qui pour nous avoir fait libéralité, et employé ses trésors à faire du bien et du plaisir à tout le monde, n'en est pas, je croy, moins riche aujourd'huy dans le Ciel, ny son digne fils plus pauvre sur la terre, nous reprîmes le chemin do Nice, pour de là passer le col de Tende, qui de toutes les montagnes du monde est, je croy, la plus difficile; et pour moy je ne scay par quel art les chevaux de ce pais là se peuvent dispenser honnestement de se rompre le col, aussi-bien que ceux qu'ils portent par des détroits si dangereux, et des pas si étranges; cela me feroit

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quasi croire ce que l'on dit de ces elephans qui avoient appris à danser sur la corde. Pour moy qui me dispose à les repasser, je n'y puis penser sans horreur, et je m'étonne comment les Dieux de ces Appenins, qui jadis ont tant consommé d'or et d'argent, et employé tant de fer et de feu pour se faire des passages à travers l'une de ces montagnes, ne font encore aujourd'huy quelque dépense en faveur des misérables passagers , quand ce ne seroit que pour les guérir de la peur. Enfin, après avoir franchy mille Caribdes ; c'est-à-dire, les Bandits et les précipices, je vis, non sans une extrême joye paroistre ces agréables collines qui régnent le long des rives du Po, qu'il semble que la nature n'ait rendues si fertiles, que pour faire voir, à la honte de ces sourcilleuses montagnes, que ce qui dans le monde est le plus excellent, n'est pas toujours ce qui paroist le plus relevé : et m'approchant toujours plus prés de mon centre, je vis l'adorable séjour de mes Anges et de mes Dieux, que j'avois préféré, non-seulement aux douceurs de ma patrie, mais encore aux grâces de mon Roy. Je vis ce céleste réduit du plus beau sang de nos Rois, pour qui j'avois tant soupiré. Enfin, je vis, non sans extaze, avec les Tours de Thurin, ce beau Palais Saint Jean, ou plutost, ce Temple de la gloire et de la générosité, qui dans l'espace d'un bien petit cabinet, contenoit ce que le monde avoit alors de plus précieux, de plus auguste et de plus grand. Mais quoy qu'à l'aspect de ce lieu où j'avois borné toute mon ambition, et fixé toutes mes espérances, je sentisse tout mon sang s'émouvoir, et que ma joye fust extrême, je sentis pourtant peu à peu modérer beaucoup cette joye par la crainte que j'avois de l'iniquité des hommes méchans, qui sont ceux qui bien souvent ont le plus de crédit auprès des Princes. Je n'en avois déjà que trop éprouvé les fatales atteintes, et pour m'en garantir je ne portois plus, comme à mon premier voyage, des recommandations. Comme c'est le propre de la calomnie de laisser par tout où elle s'attache quelque impression de sa rage, je craignois

que cet homme, qui, possible, souffre aujourd'hui les peines qu'il m'a fait si injustement souffrir dans sa G-azette, ne m'eust scandalisé dans cette Cour, ce qui n'estoit que trop véritable, comme vous allez ouyr.

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