CHAPITRE VI
Comme Dassoucy arriva à Thurin, où estant crû mort, d'abord il fut pris pour un ombre : il insulte * contre Loret, et la tolérance des libelles.
Estant arrivé à Thurin et descendu de cheval, à peine avois-je fait deux pas dans la rue, que je trouvay un homme qui estoit si fort imbu du mérite de cette Gazette qui m'avoit réduit en cendre , que dans cette rencontre inopinée qui le fit pallir, et puis chanceler, peu s'en falut qu'il ne tombast de son haut à la renverse, croyant sans doute que je fusse quelque fantosme, ou l'ame vengeresse des mauvais offices qu'il m'avoit autrefois rendus dans cette Cour. Je trouvay encore plusieurs autres de mes amys , qui, sur la foy de ce mauvais Gazetier, m'asseurerent sérieusement que j'estois mort. De sorte qu'autant pour les desabuser, que pour les remercier du souvenir qu'ils avoient eu de moy, priant Dieu pour les âmes des Trépassez, il me falut, pour me rendre palpable, boire avec eux et les mener au Cabaret ; si cet imposteur eust vescu, possible qu'aujourd'huy il seroit bien estonné de me voir aux pieds du Roy luy demander Justice ; je m'asseure que ce Grand et Juste Monarque, le protecteur des bons et le fléau des meschans, ne me l'auroit pas refusée ; car enfin est-il rien de plus juste que de punir de tels attentats, ny de plus injuste que de les laisser impunis ? Faut-il
^ S'élève.
estoufFer un homme pour avoir dérobé une juppe ou un manteau, et laisser vivre ceux qui, outre les biens, nous ostent encore l'honneur, cent fois préférable à la vie ? Faut-il pendre, roiier et escarteler des gens que la faim et le desespoir a rendus voleurs et assassins , et laisser régner ceux qui , de gayeté de cœur, assassinent le pauvre monde, et qui, sans aucune nécessité que celle qu'ils ont de satisfaire à leur vengeance, à leur envie et à leur vanité, volent ce que les hommes ont de plus précieux et de plus cher ? Qu'avois-je fait à ce beau rimeur des halles , pour insulter si fièrement contre l'honneur de mes Muses, plus éclairées et plus honnestes que les siennes ? Quoy que son mestier de piper au jeu le put bien dispencer de faire de si meschans vers, l'avois-je. appelle filou ? l'avois-je appelle Poëte de balle ? ne l'avois-je pas toujours nommé Loret? Quoy donc! jouant contre luj chez feu Monsieur le Mareschal de Chombert *, ne m'avoit-il.pas dérobé assez d'argent avec ses fausses cartes, sans dérober encore mon honneur et ma fortune avec ses fausses rimes ? Quoj, mon Ovide en belle humeur l'avoit-il pu rendre assez chagrin pour se venger de mes Vers au préjudice de mes mœurs ? Cependant ce barbare Rimeur s'en est bien vengé , puisque c'est sur cette baze que la sotte canaille, encore plus barbare que luj, a depuis fondé sa médisance pour m'en persécuter par toute la terre, aussi bien que tant d'honnestes gens qui croiroient jusques au Jugement final que j'aurois esté boucanné ^ par les Sauvages de Montpellier, si mes écris, pour le moins aussi durables que les siens, ne verifioient le contraire. Oiij, ce pied plat s'en est bien vengé ; puisque c'est luy qui a fourny des armes à tous mes ennemys, et de prétexte à la calomnie de tous mes envieux, qui a ravagé ma fortune et ruiné mes espérances, qui de mon meilleur amy en a
1 Armand-Frédéric de Schomberg, qui se distingua en Espagne et dans les Pays-Bas.
2 Rôti.
fait mon persécuteur, et qui enfin m'a expose 'à tant de périls et à tant de mortelles disgrâces. Dieu ! peut-on voir sans frémir de tels assassinats ? et la France peutelle souffrir sans honte de tels assassins ? Car, enfin, je ne fus pas long-temps sans en ressentir les ameres atteintes, et si je n'eusse oppose à cette extraordinaire calomnie une extraordinaire vertu, j'avois beau montrer en cette Cour que j'estois encore en vie, et Pierrotin auroit eu beau bien chanter, j'y demeurois ensevely sous les ruynes de ma fortune et de mes bonnes qualitez. La première personne illustre que je vis à Thurin, ce fut Madame Servien *, l'Ambassadrisse ; cette Dame toute bonne et toute charmante, après avoir ouj mes airs exécutez par la voix de Pierrotin, n'eust pas de peine à se rendre au mérite de sa voix, et aux charmes de mes chansons. Aussi cette bonne Dame me fit paroistre mille bontez, et ne se contenta pas de m'honorer de son estime, elle daigna bien encore m'honorer de sa table et prendre ma protection dans cette Cour. Mais comme je me preparois à porter mon encens à leurs Altesses Royalles, et joiiir de la vision céleste de mes Anges et de mes Dieux, il arriva un accident à Pierrotin, que je puis mettre au nombre de mes plus cruelles disgrâces.