CHAPITRE XI
Dassoucy, au lieu de borner son ambition à la musique, s'amuse à faire des vers, et ensuite est attaqué par un rimailleur, dont il fait la plaisante description.
Au lieu de m'en tenir à ma Musique, qui ne me donnoit déjà que trop d'occupation, et de laisser rimailler en paix un pauvre Rimailleur, qui, n'ayant pu faire ses affaires à composer des Noëls dans les montagnes d'Auvergne, venoit pour les faire en cette Cour, je voulus composer des Vers. Cet homme venoit du Siège d'Alexandrie *, et estoit, ce disoit-il, trés-vaillant de sa personne. Mais comme la vertu a ce malheur que, pour charmer les yeux de ses attraits, elle se plaist bien souvent d'aller toute nuë, et que de la guerre on neraporte gueres que des coups, entre autres pièces de son habit de rapport, il en avoit rapporté un pourpoint qui montroit assez, par les mortelles estafilades qu'il avoit en plusieurs parties de son corps, le grand risque que sou valeureux Maistre avoit couru à ce Siège : pour son chapeau, il n'estoit pas moins off'ensé dans la dignité de sa personne ; par où Ton pouvoit voir le peu de respect que
1 Les Français firent le siège d'Alexandrie en 1657, et furent repoussés.
les Ennemis avoient eu pour une si bonne teste. Pour son manteau, qui, couvrant les épaules d'un esprit tout céleste, devoit bien estre de la couleur des Cieux, il faisoit connoistre par son coloris qu'il avoit esté jadis d'un fort beau bleu-mourant; mais il falloit qu'il eust esté des premiers qui ont esté jamais teints en bleu; car il estoit si blanc par la suite des années, qu'il auroit fort bien servi à un Frère do l'Ordre des Blancs-Manteaux : avec tout cela, il estoit encore si fidelle à son Maistre, que, bien que pour tout ornement il ne luy restast que trois boutons, il les tenoit si constamment attachez à un imperceptible fil d'Epinay *, que l'on prenoit cela pour un miracle aussi étonnant que celuj que l'on voit à la Meque. Outre son équipage, qui estoit assez remarquable, comme il estoit Soldat et Poëte, il ne faut pas demander s'il avoit du cœur et de l'esprit. Aussi chacun disoit qu'il avoit du cœur comme un Pocte, et de l'esprit comme un Soldat ; mais d'autant qu'il y a trois parties de l'esprit, et qu'il est difficile d'exceller en ces trois parties, il se contentoit de la mémoire, qu'il avoit si heureuse, qu'il ne disoit jamais rien de bon que ce qu'il avoit apris par cœur, qu'il debitoit toujours trés-fidelement, et mot à mot, comme il l'avoit lu dans les Livres ; mais, quoy que ses productions fussent aussi froides qu'il avoit le sang chaud, et que sa rimaille fust aussi plate qu'il avoit le ventre rond, il n'estoit pas pourtant un Poëte de Basle * ; car il estoit un Poëte d'Auvergne ; ny moins encore un Poëte à la douzaine, car il faisoit des Vers à milliers, qui luy coutoicnt si peu, qu'il avoit plus de peine à les écrire qu'à les composer : c'est pourquoy, depuis trois mois qu'il estoit dans cette Cour, il ne s'en faloit que le travers d'un pouce qu'il n'en eust déjà fait la hauteur d'une pique en carré.
* Fil très-délié, fabriqué au bourg d'Épinay, entre Anvers et Malines.
2 Dassoucy joue sur ce mot. « On appelle rimeur de balle, dit le Dictionnaire de Trévoux, un poëte dont les vers sont si mauvais, qu'ils ne servent qu'à envelopper des marchandises. »
Outre cettô fluidité,
Qui de sa diligente veine
Couloit plus viste en vérité
Que l'eau de la Samaritaine,
Il avoit cette qualité
D'écrire avecque moins de peine
Qu'oncques Soldat ou Capitaine,
Sur le double Mont emporté,
Courant toujours la pretanteine,
Sur le sieur Pcgaze ait troté.
One esprit ne parut en France,
Avec tant de vivacité ;
Car au lieu que plus que je repense
A mon vers par nécessité,
Mon vers en est mieux raboté,
Quand cet esprit précipité.
Qu'à bon droit le Piémont encense,
A penser s'estoit arresté,
0 rigoureuse extravagance.
De son sort plein de cruauté !
C'est lors que tout estoit gâté.
Aussi, contre toute espérance,
S'il tiroit de son fonds glacé
Quelque ouvrage mieux repassé.
Qui du bon eust quelque apparence
Aussitost on estoit forcé.
Voyant quelque trait bien tracé.
De tirer cette conséquence
Que ce grand homme d'importance,
A ce trait n'avoit pas pensé.
En effet cet homme d'importance ne se piquoit que do faire des impromptus ; une Comédie ne luy coutoit qu'une nuit, une Elégie un quart d'heure, et un sonnet un moment : outre ces dons particuliers, il en avoit encore un plus admirable; car, au lieu que l'excessive vanité dans les hommes est une qualité insuportable, la sienne qui surpassoit tout excès se faisoit admirer par son propre excès, pour ce qu'il est impossible de ne pas admirer les choses estranges ; il n'y avoit point d'Auteur ancien ny moderne, qui a son égard no fust tout plci.
de doffauts : Homère et Virj^ille en beaucoup d'endroits n'estoient pas suportables, et pour les modernes, hors de Corneille, à qui, ce disoit-il, il avoit pris la peine de montrer à faire des Vers, il n'en trouvoit pas un qui eust une once de bon sens; les vers du Monusior * n'estoient qu'un pur galimatias ; tout ostoit escollier auprès de ce grand Arehj-rimaillour, qui, pour montrer qu'il estoit encore plus archy-fou, concluoit diffinitivemont qu'il n'y avoit rien dans le monde d'achevé que ses ouvrages, qui pourtant n'estoient pas seulement bien commencez, et dont le monde no verra jamais ny le commencement, ny la fin ; quoy qu'il n'eust pas encore trente-cinq ans, il n'avoit point de honte de dire qu'il avoit apporté à la France l'invention do faire des Sonnets, et pour faire voir qu'il estoit universel, et qu'il n'estoit pas seulement Poëte et Soldat, mais encore Historien, Géographe, Médecin, Théologien et Jurisconsulte, il disoit qu'il en faisoit des leçons à tous les Religieux de la Province, à tous les Légistes, et à tous les Médecins de l'Estat. C'estoit avec ces belles qualitez que cet homme, qui n'eust pas trouve à boire do l'eau dans Paris, se faisoit estimer do quelques personnes dans Thurin : et ce fut avec ces belles qualitez que cet homme, qui en tout autre endroit n'auroit pas seulement osé paroistre devant un moindre que moy, m'obligea dans cette Cour, après m'y estre surpassé moy-mesme dans mes ouvrages, de demander mon congé à fou Madame Royalle pour m'aller précipiter dans les Abismes des misères qui m'attendoient on Italie. Le premier ouvrage qui luy, dépleut, et que pourtant je n'avois point fait pour luy, déplaire, mais pour plaire à Madiime Royalle, fut une pièce héroïque qui plut beaucoup à, cette grande Princesse, et qui, je croy, n'auroit pas déplu à. ceux qui se connoissent à cette sorte de marchandise, si j'eusse trouvé à propos do les insérer dans cet Ouvrage ; cela n'empeschera pas pourtant que je ne laisse voir le jour à cette pièce que je fis
1 Adam Billaut.
à Madame la Princesse Maurice sur la mort du Prince Maurice, son mary *.