SUR LA MORT DE MONSEIGNEUR LE PRINCE MAURICE
Ne pleurez plus, belle Uranie, Finissez ce deiiil nompareil, Vostre Alcandre est encore en vie. Il brille au-dessus du Soleil Dans le divin Palais des Charmes ; Le Ciel contente ses désirs, Et rien ne trouble ses plaisirs Que vos soupirs et que vos larmes.
Si cet Astre qui vous adore Pouvoit retourner icy-bas, Vous le verriez brûler encore Du feu de vos divins appas; Son esprit, touché de vos larmes, Auroit bientost quitté les Cieux, Pour adorer en vos beaux yeux Tant de vertus et tant de charmes.
Mais les mortels n'ont point d'Empire,
Dessus ces Bienheureux Esprits,
Et, quoy qu'on pleure et qu'on soupire.
Aucun ne répond à nos cris ;
Dans le brillant Palais des Charmes,
Le Ciel contente leurs désirs.
Et rien^e trouble leurs plaisirs
Que nos soupirs et que nos larmes.
Ne traversez donc plus sa joye, Las ! à quoy servent tant de pleurs?
Pourquoy sans fin donner en proye Tant d'appas à tant de douleurs ?
Dans le divin Palais des Charmes, Le Ciel contente ses désirs,
1 Le prince mourut en 1657.
Et rien no trouble ses plaisirs Que vos soupirs et que vos larmes.
Tandis que des Cieux il contemple, Sur vostre visage abattu, Vostro douleur qui, sans exemple, Fournit d'exemple à la vertu ; Suffit-il pas qu'en sa mémoire Tous les cœurs, en ce bas séjour.
Dressent un Temple à son amour, Et des Autels à vostre gloire?
Au milieu des troupes divines.
Il goûte les pures douceurs;
Et nous marchons sur les espines.
Tandis qu'il marche sur les fleurs :
Du haut de ses brillantes Sphères,
Où dure encor son amitié,
Les plus grands Roys luy font pitié ;
Il triomple de leurs misères.
Quand dans le Ciel il se transporte,
De gloire et d'éclat revestu.
Cette douleur qui nous emporte
Fait un outrage à sa vertu ;
Nous craignons, il n'a plus à craindre.
Il est content, il est heureux :
Qui doit plus estre plaint des deux?
Sommes-nous pas les plus à plaindre?
Toujours, au milieu des naufrages.
Dans une mer d'afflictions.
Battus des vents et des orages. Que soulèvent nos passions, En vain nous employons la rame, Pour attraper cet heureux port.
Qu'il a rencontré dans la mort, Sitost qu'elle a coupé sa trame.
Aussi l'homme prudent et sage, Qui connoist que ces tristes lieux Ne luy servent que de passage.
Pour le ramener dans les Cieux,
Tandis qu'on pleure et que l'on crie, Quand la mort l'en vient déloger, Il en part comme un étranger Qui retourne dans sa patrie.
Tout cède à la Parque cruelle ; Et ces triomphans passagers, Les Rois, quand sa voix les appelle, Y courent comme les Bergers ; Les ans entraînent toutes choses, Et les chesnes les plus puissans Trébuchent sous le faix du temps.
Comme les œillets et les roses.
Ce corps, qui marche et qui respire,
N'est qu'une funeste prison.
Où l'âme languit et soupire
Loin de son illustre maison,
Un fresle don de la nature.
Toujours de misère agité.
Un pauvre logis emprunté,
Qui vient fondre en la sépulture.
Cette clarté tant adorée,
Dont la splendeur nous éblouît,
N'est que la peinture dorée
D'un songe qui s'évanouît;
Et, quoy que l'ame en soit charmée.
Qui s'en fait son bien plus charmant
N'adore qu'un enchantement
Que le temps réduit en fumée.
Ainsi, dans la nuit éternelle.
Tout un jour s'évanouira, Et cette machine si belle Dans son néant retournera :
Les Elemens dans leur dispute Finiront, le jour finira.
Et l'Univers entraînera Le soleil même dans sa chute.
Mais, avant cette heure dernière.
Le Ciel ne nous refuse pas
DE DASSOUCY. 2Ci
Les beaux rayons de sa lumière, Les astres éclairent nos pas, Et, quoy que toute chose meure, Le jour, qui donne les couleurs, N'oste point l'esmail à nos fleurs, Quand elles ne vivroient qu'une heure.
Princesse, faites-en de mesme.
Faites ce que les astres font, Chassez cette douleur extrême, Qui flestrit vostre auguste front :
On pardonne à l'ame commune Qui suit la fortune et ses lois.
Mais rillustre Sang de nos Rois Se rid des coups de la fortune.
Quittez donc. Princesse divine, Quittez ce funeste devoir.
Sans luy la vertu de Christine En vous se fait assez bien voir :
Quand vos pleurs sur vostre visage N'auroient point effacé les lys, Tant do tourmens et tant d'ennuys Dementiroient vostre courage.
Cette jeune et vermeille Aurore, Qui sans fin pleure comme vous, S'étonne de vous voir encore Pleurer ce bien-heureux espoux; Aussi, quoy qu'on remarque en elle, Comme en vous les mesmes appas.
Nous sçavons bien qu'elle n'est pas Ny si sainte, ny si fidellc.
Ouvrez donc ces douces lumières.
Pour qui ce Prince eut tant d'amour.
Rendez le jour à nos paupières.
Rendez l'éclat à cette Cour :
Icy le cœur le moins passible A vostre deuil a partagé ; C'est un crime d'estre insensible.
Lors que le Prince est affligé.
Cô bel esprit, par malheur, n'eut aucun bel esprit de son costé ; au contraire, tous les beaux esprits disoient que ces Vers meritoient d'estre appris par cœur, mais ils en parloient ainsi plutost, je croy, pour le respect qu'ils dévoient aux mannes de ce Prince que pour ce qu'ils fussent d'aucune valeur. Un peu de temps après, son Altesse Royale, Prince intrépide, revint de la Chasse blessé à la cuisse et à la teste, et d'autant que Madame Royalle, qui avec beaucoup de raison craignoit pour sa personne, en témoignoit une extraordinaire affliction, je crus que je ne pouvois pas mieux luy faire ma Cour qu'en écrivant sur ce sujet : et, comme il est permis aux bouffons de tout dire, j'employai ma Muse bouffonne pour l'avertir de son salut par ces Vers burlesques :
A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR LE DUC DE SAVOYE PRINCE DE PIEDMONT* ET ROY DE CYPRE.
Grand Duc, preux, fort, bon, bel et sage,
Qui portez sur vostre visage
Tous les attraits de Cupidon,
Ce joly Dieu dont le brandon
Peut échauffer un grand courage,
Et quelque chose davantage ;
Grand Duc, cent fois plus beau qu'Adon,
Bien qu'il fust cent fois, ce dit-on.
Plus beau que l'amant de Clytie ^ :
Mais qu'un maudit enfant de Truye,
Un Porc par grande trahison,
Occit en sa jeune saison ' ;
Beau Roy du Paradis terrestre,
Que je ne sers que par semestre,
Charles le Grand, Roy des bons vins.
Dont, grâce à Dieu, les membres sains,
' Charles-Emmanuel II.
2 Apollon.
3 Adonis mourut, comme on sait, des blessures que lui fit un sanglier qui n'était autre que le dieu Mars, jaloux de sa grande beauté.
Les poulmons, le cœur ot la ratte, En àéint du siour Hypocrato, Font la nicque à tous les bassins De nos Seigneurs les Médecins :
Prince cher, à qui je souhaite Gloire, joye et santé parfaite, Belle Maistresse et bon cheval, Bien autre que feu Bucephal, Cheval sur tout, car pour Maistresse A blanc tetin et blonde tresse, Baste encor on en trouvcroit!
Mais de cheval on ne pourroit Qui fust digne de Vostre Altesse, De qui la brillante jeunesse.
Comparable dedans son cours Au beau Dieu qui donne les jours.
Pleine d'ardeur et de souplesse, Autant que de force et d'adresse.
De vigueur et d'agilité.
Fait bien connoistre, en vérité, Tant sur la terre que sur l'onde.
Qu'il est plus d'un Soleil au monde.
Et que vous estes dans ces lieux Ce que Phœbus est dans les Cieux :
Ne manquant à vostre courage Qu'un peu de ce fier attelage.
De ces grands chevaux indomptez.
Que fort peu de gens ont montez.
Que ce beau Dieu qui tout esclaire, Attache au char de sa lumière ; Car, pour le merveilleux Dada, Qui secourut Andromeda, Qui, sans son bel amy Percée ', Estoit, ma foy, bien bas percée, Et le bidet tant joliet Du feu Seigneur de Paccolet,
i Cassiopée, mère d'Andromède, ayant eu l'imprudence de dire que celle-ci était supérieure en beauté aux Néréides , filles de Neptune, ce Dieu suscita un monstre qui ravagea l'Ethiopie. Andromède était sur le point d'en être dévorée, quand elle fut délivrée par Pei-sée.
Tous ces chevaux, comme on peut croire,
Ne vivent plus que dans l'histoire ;
Et de tous ces courciers fameux.
Rien que leurs basts ne restent d'eux,
Qu'on voit encor, chose notoire,
Dedans le temple de mémoire ;
C'est pourquoy, depuis ce temps-là,
Chacun se sert de ce qu'il a;
Et nos Dieux dans cette disette,
Contrains de picquer la masette *,
Sont bien aises d'aller tout doux.
Comme les mortels comme nous,
Car tout ce que Dieux on appelle
N'est pas de la race immortelle ;
Et tous vous autres, demy-Dieux, •
Que nous rêverons en ces lieux,
Quoy que les Rois des autres hommes.
N'estes rien que ce que nous sommes;
C'est à dire des Dieux humains.
Garnis de jambes et de mains,
De cul, de ventre et de caboches.
Et de deux pieds portans galoches.
De peau, de trippe et de boudins,
Et, comme nous autres gredins.
Sujets à maintes hanicrochcs,
A maints truts ^ et maintes taloches,
Playe, bosse et contusion,
Rupture et dislocation ;
C'est pourquoy, quand je considère
Qu'ainsi que Victor, vostre pcrc.
Vous avez des bras et des mains.
Et, comme nous autres humains,
Les plus beaux dons de la nature.
Que cache l'honneste peinture.
Je jurerois, dessus l'Autel,
Que vous n'estes qu'un Dieu mortel :
Quoy que d'un courage intrépide.
Vous voyant, comme un autre Alcide,
Ne craindre feu, ny bois, ny fer,
' Cheval éreinté.
2 Du latin truderc, pousser avec violence.
Ny Loupgarou, ny Lucifer, Ny diable gris, ny diable jaune, Taner*, Tesin, ny Po, ny Rosne, Ny croc, ny mur, ny lac, ny roc, Ny pic, ny truc, ny tac, ny choc, Garrot, ny trait, lance, ny picque, Je jurerois, par sainte Afrique, Que vous estes en ce bas lieu, Où je me donne au diable, un Dieu ; Mais un Dieu qui la destinée Et la Parque tient enchaisnée, Pour en faire soir et matin.
Comme des choux de son jardin; Car autrement vous n'auriez garde De muguettcr cette camarde.
Laquelle à mon avis n'a pas Pour les mortels aucun appas :
Car enfin, hors de Vostre Altesse, Qui la presse et qui la caresse, Et qui la suit au grand galop, Pas un ne se haste par trop De la chercher, ny de la suivre ; Chacun est bien content de vivre, Et se trouve fort bien icy, Aussi bien que moy, Dieu mercy, Qui, de la Parque n'ayant cure, De tombe ny de sépulture, Voudrois bien vivre seulement Jusques au jour du Jugement, Attendant sans inquiétude L'immortelle béatitude.
Il n'est point de Richard sans peur A qui la mort n'ait fait horreur ; Jésus, Nostre Seigneur et Maistre, Eut peur de son visage traître, Et les hommes les plus hardis Tremblent allant en Paradis, Quoy que la campagne Elisée Soit de fort bon laict arrozée.
Qu'on y gouste mille douceurs,
1 Tanaro, l'un des affluents du Pô.
Et qu'on s'y veautre sur les fleurs, A l'aspect de cette bourrue, Je ne voy pas qu'on s'entretuë A qui portera le premier A cet avare Nautonnier Le tribut qu'on doit à sa barque, Ny celuy qu'on doit à la Parque, Laquelle n'a point icy bas.
Comme j'ay dit, aucuns appas, Pour nous obliger à la suivre ; Car qu'un Prince soit las do vivre.
C'est ce qu'aussi point je ne croy.
Trop bon vivre il fait, sur ma foy :
On mange, on boit, on rid, on chasse, On chante, on danse et l'on fricasse.
On s'entrejouë, on s'entremord.
Puis on met ses flûtes d'accord.
On s'entre-gatte, on s'entre-touche, On s'entre-fintaille-fretouche ; Ma foy, le monde il fait beau voir.
Et le beau jour qui n'est pas noir.
On y void de belles besognes.
Et des amantes fort mignonnes.
Comme l'Aurore au teint vermeil ; La Lune avecque le Soleil, Les Planettes et les Estoilles, Et plusieurs autres Damoiselles, Qui comme elles parfont leurs cours, Fort doucement dedans nos cours; On y void des marionnettes, Des harlequins et des sonnettes.
Des singes verds, des mattasins, Des marmots et des marcassins.
Des bilboquets, des pirouettes.
Des gazettes, des chansonnettes.
Des chats, des rats et des souris, Des grivans et des vivangris; On y void de belles cassines.
Grands celiers et larges cuisines.
Gras potages et succulans. Grands pastez odoriferans.
De beuf salle grands pièces tendres.
Rosty, bouUy parmi les cendres,
Flûtes, tambours, cartes et dcz.
Poulets, pigeons, chapons bardez ;
On y ravaude, on y cousine,
On y cbatouïllo sa voisine ;
Bref, tant en Esté qu'en Hiver,
On fait le diable do vauvor * ;
Or, bien qu'en ladite campagne.
Ainsi qu'au païs de Cocagne,
On puisse estraquer en tout temps,
Sans se crotcr en souliers blancs.
Très bon il fait, parmi les crottes.
User ici ses grosses bottes.
Suivant ce qu'on dit ici-bas
Qu'un tien vaut mieux qu'un tu l'auras
Parquoi, Seigneur portant couronne,
Usez de ce que Dieu vous donne,
Et, pour Dieu, ne méprisez point
Le moule de vostre pourpoint *,
Pour qui dedans ce bas empire
Tout se tourmante et tout soupire ;
En quelles si joyeuses parts
Que soient aujourd'huy les Césars,
Il n'en est pas un qui n'envie
Le doux bonheur de vostre vie.
Et qui, dans ce mortel séjour.
Ne voulût revenir au jour.
Pour dessus leur gloire passée
Vuider vostre chaire percée.
Donner de l'avoine aux oisons.
Et se chauffer à vos tisons.
Cette noble et riche matière
De vostre corps, dont la lumière
Esclaire tout en ce bas lieu.
N'est point à vous, elle est à Dieu.
C'est son travail et son ouvrage.
Gardez la bien. Prince trés-sage;
» Voy. plus haut, note 2 de la page 78.
2 On disait « conserver le moule du pourpoint, pour dire se conserver, se ménager dans les périls de la guerre. » Dictionnaire (le Trévoux.
Voir coucher sur nostre horison
Un Astre en sa jeune saison.
Ma foy, ce seroit dure esclandre ;
Grand Duc, qui pouvez tout comprendre,
Si vous sçaviez que les destins
Sont meschans, traîtres et mutins,
Et qu'il ne faut qu'un coup de fronde
Pour envoyer en l'autre monde
Le plus grand Roy de l'univers,
Qu'il ne faut qu'un petit revers,
Un petit par terre, une chute,
Un faux pas, une cullebute,
Sur un pavé traître et pervers.
Pour jeter un Prince à l'envers,
Sans courir à bride abattue.
Comme un esclair qui fend la nuë,
Vous iriez la bride à la main,
Comme vostre cousin germain %
Sur tout passant par nostre rue,
Où, si je n'ay perdu la veuë,
Ces traistres de pavez susdits
Sont très-meschans et très-maudits ;
Qui dedans ce siècle prophane
Est amy de son pericrane ^,
Trop ne doit se fier meshuy.
Tant es pieds qu'es jambes d'autruy,
Ny pas trop en ses jambes mesmes,
Tesmoin Remus, que la mort blesme
Sur son chien de col emporta.
Quand fossé trop large il sauta.
Dont Romule en eut deiiil extrême,
Car chacun pleure ce qu'il aime.
Aussi vous voyant fendre l'air
Aussi promptement qu'un éclair,
Sur un cheval qui n'a l'adresse,
L'agilité, ny la souplesse
De faire un joyeux entrechas
Pour se sauver d'un mauvais pas,
D'horreur tout le monde frissonne,
1 Louis IV.
' Membrane qui enveloppe le crâne.
Et tromblo pour vostre personne,
Qa'aj)r6s cent miracles contez
D'autant do périls évitez,
Du Ciel méprisant les oracles,
Le Ciel après tant de miracles,
Lassé de vous favoriser.
Cesse de miraculiser,
Et ne fasse quelque journée
Voir en Vostre Altesse affoUée
Quelque os démis ou disloqué.
Jambes et bras, et cou qnoque,
Ce qui seroit mort assurée,
Car quoy qu'à jambe concassée
N'arrive mort et passion,
Du cou la conquassation
Rend la personne trépassée.
Alors nostre ame dispersée.
Laissant ledit corps in pace.
Ne revient plus en cou cassé,
Et prise qu'elle a sa volée ;
Toute la science d'Orphée,
Tout son beau chant, et son harper
Ne la sçauroit plus ratraper.
Et de sa grandeur étouffée
La mort s'en érige un trophée.
Quand une fois par male-mort
Dans la bière un homme s'endort.
Toutes les cloches d'une ville,
Ny pour cent francs, ny pour cent mille,
Ne le pourroient pas réveiller,
Ny mesmc le faire bâiller;
Et des deux mains la plus habile
De Tevenot, ou de Survillo,
Quoy qu'elle pust exécuter,
Ne le pourroit ressusciter.
Pour Royaume ny pour Empire ;
Y pensant je pleure et soupire,
Pensez-y bien aussi, Seigneur :
0 deuil ! ô regret ! ô douleur !
Helas ! je me meurs quand j'y pense.
Si vous mouriez sans l'ordonnance
De Monsieur vostre Médecin,
Je m'irois rendre Capucin.
Dans cette tristesse publique, Vostre bon chien mélancolique Dans peu de jours s'amaigriroit, Et je croy bien qu'il en mourroit.
Sans tabac on verroit vos Gardes, Et vos Suisses sans hallebardes; En ce deiiil qui n'arracheroit Barbe, c'est que barbe n'auroit, Car les barbons, par Sainte Barbe, S'arracheroient tretous la barbe :
Ce qui seroit un piteux cas.
Voyant tant de barbes à bas Dans une si belle contrée.
Si piteusement débarbée.
Ce que pouvant bien éviter, Grand Charles, qu'on ne peut quitter, Moy très-petit, Charles, supplie Humblement vostre Seigneurie De vouloir icy-bas durer.
Et de daigner nous honorer De vostre chère compagnie Cent ans encore en cette vie, Et tous vos Sujets enterrer; Ce que vous pouvez espérer Allant à l'aise et sans affanno ', Car qui va pianno va sano.
Pianno allez donc désormais Comme le grand de Piannés, Dont la sagesse et la prudence, Le sçavoir et l'expérience Font bien connoistre en vérité Le prix d'un festina lente.
Prince qui vient, qui va, qui vole, Un peu de trêve à caracole ; Toujours ainsi caracoler, Mieux vaudroit Nicole acoler Depuis Thurin jusqu'à Rivolle ^, Voire jusques à Carraagnolle; Belle bouche à bouche coler,
1 Peine.
2 Rivoli.
Qu'ainsi volant so déceler.
Quoy que soyez bon, bel et sage, Soyez-lo encore davantage, Et plus cncor si vous pouvez, Allant sur ces chiens de pavez Qui n'ont pas l'esprit de connoistre Un si bon Prince et si bon Maistre, Cessez de nous faire mourir De peur, en vous voyant courir.
Las ! cessez de donner la fièvre A moy qui, plus peureux qu'un lièvre, Porte un cœur qui ne pourroit pas, Sans trembler, voir un Prince à bas, Contaminer dans la poussière Tant d'éclat et tant de lumière, Ou, sur un malheureux verglas, Faire un malheureux patatras.
Verglas sur qui, c'est chose claire.
Le plus pressé de son affaire Ne doit aller qu'à petits pas.
Bien mesurez et par compas.
Si donc point nostre compagnie, .
Prince adoré, ne vous ennuyé, De grâce, par compassion, Un peu de conservation.
Outre qu'en ce bas territoire, Où toute chose est transitoire, Besoin avons sans fiction De vostre propagation *, Pour un jour à jupe Françoise Accrocher gregue Piedmontoise, Et vivre en jubilation, In secula seculorum. Amen.
1 Voici comment cette pièce se termine dans les Ri7ncs redoublées, où elle est reproduite :
Pour un jour à gregue françoise Accrocher Juppé piedmontoise, Tant qu'en lœtification Los, gloire et jubilation, Ledit proux duc, bon, bel et sage, Vivo joyeux en bon mesnage, Avec son cousin de Bourbon.
Im SiScuLA, etc.
272 LES AYANTURES
Ces vers furent bien receus de son Altesse Royalle, et parurent galans à toute cette galante Cour; mais, comme il n'est rien qui offense plus et qui irrite davantage l'esprit Pédant que l'esprit galant, ces vers ne firent qu'irriter ce Rimailleur Archi Pédant qui, tout herrissé de Grec et tout farcy de Latinjusques aux tripes, n'avoit garde d'entendre mon ramage si différent de son jargon; ainsi la nuit fit encore le procès à la lumière : et mon Poëte, qui, dans ce mestier, estoit aussi aveugle qu'une taupe, parla aussi de ce burlesque aussi aveuglement que depuis en a parlé notre arcbisatirique,
Qui, pour mettre tous les esprits Et tous les vers à mesme prix, Fait un fagot assez crotesque Du galand et du pédante sque Des bons et des mauvais escris.
Du bon et du mauvais burlesque.
Comme il fait assez paroistre par ces deux vers, où sans faire aucune différence entre le langage des Halles, et le langage des Dieux, parlant du Burlesque, pour qui il a plus de haine que de mépris, il dit :
Qu'enfin la Cour desabusée Méprisa de ces vers l'extravagance aisée ^
Pour moy, sij'avois l'honneur de luy donner un jour à dîner, puis qu'il a le goust si dépravé que tout luy est égal, je ne luy ferois boire que de la piquette. Il est vray que la Cour a toujours méprisé l'extravagance aisée de plusieurs méchans vers, qui ont dégénéré de l'excellence de leur source; mais elle n'a jamais cessé d'admirer les Vers, qui dans cette nature ont esté dignes de son estime et de son admiration. C'est pourquoy il a grand tort de dire qu'enfin elle s'est desabusée ; il fau-
* Art poétique, ch, i.
droit à ce compte qu'elle eust esté abusée, et que, comme une personne qui a perdu le sens rid de tout sans connoissance de cause, durant plus de trente ans, cette Cour eust rj sans sçavoir pourquoy de ce qu'il ne faloit pas rire, et qu'elle n'a commencé à recouvrer le sens que depuis que cet Astre nouveau, pour luy dessiller les yeux, et luy restituer la raison, a paru sur nostre hémisphère. Mais c'est luy mesme qui se trompe : une Cour si fine et si éclairée ne s'abuse pas si facilement; et, si elle a pu estre abusée, ce n'est que depuis qu'elle a preste l'oreille à la médisance de ses vers, dont le venin (suivant la malignité de sa nature, accoustumant les hommes par ce dangereux exemple à s'entredechirer) doit avoir bien plûtost infecté tout Paris et toutes nos Provinces que nostre innocent burlesque, qui n'a ny fiel ny venin, et qui n'est ny séducteur, ny extravagant, ny eifronté, comme il dit, mais un bon enfant, et un bon Chrestien, aussi ingénu que Jean Doucet, qui dans son patois, avec sa naïveté crotesque, n'a jamais ny fâché ny offensé personne, ny éventé les deffauts que les hommes sont bien aises de cacher; mais, s'il déchire si cruellement ce pauvre burlesque, qui ne l'a jamais offensé, c'est qu'il le craint non seulement en moy qui ne suis tantost plus qu'un ombre ; mais encore dans l'ombre de Scarron qu'il redoute plus que tous les ombres de ceux qu'il a offensez, et que les manos de Démarets *, et qu'il sçait bien qu'il n'y a que ce diable de burlesque qui puisse contrecarrer son deraon, qui est si en colère, non seulement contre tous les genres d'escrire, mais encore contre tout le genre humain ; c'est pourquoy, comme un Tyran qui à quelque prix que ce soit veut régner, laisse vivre ceux qui ne luy peuvent nuire, et sacrifie tout ce qui luy peut faire teste, do mesme ce Tyran des esprits laisse en paix tous les reptiles du Parnasse, et immole tout ce qui peut servir d'obstacle et de digue au torrent
« Desmarets de Saint-Sorlin, dont le poëme intitulé Clovis, ou la France chrétienne, a été l'objet des railleries de Boileau.
de son ambition ; et pour cet eifet il attaque le Burlesque dans sa source, dont il infecte Teau claire et coulante par la bourbe de son encre, et par le poison de ses écrits. Comme Scarron est l'original de cette plaisante façon d'écrire, il attaque Scarron, et, quoy qu'il soit aussi bien en Cour que jamais, il le bannit de la Cour; et, pour faire place à son impérieux Lutin, il renvoyé son Typhon * aux Nobles de Provinces : et, comme après luy il ne reste guère plus que moy en France qui se puisse soutenir dans ce très-difficile genre d'écrire, afin que l'on ne parle jamais plus de moy ny de mes productions, en recompense de l'encens que je luy ay donné, il m'étouffe de la fumée du flambeau que luy preste son agréable furie, et, sans attendre que la Parque m'ait déchaussé les souliers et tiré les bas, il m'ensevelit tout chaussé et tout vestu, et m'enterre tout vif dans ses écrits : cela s'appelle estre bon machiaveliste ; mais il n'est pas raisonnable de laisser ce pauvre Burlesque en proye à sa férocité, et je serois un père dénaturé si je voyois déchirer si cruellement de si jolis enfans sans leur donner quelque secours. Je diray donc que le Burlesque, comme il nous le décrit, est sans doute (comme il dit) bien facile à faire : car il n'est rien plus aisé que de mal écrire, et on en pourroit encore dire autant de la Satire, car il est encore plus aisé de médire que de mal écrire : mais, quand un esprit ne se sent pas assez fort pour aller jusques à ce point de malignité, et que cette matière qui est la mieux receiie dans le monde vient à luy manquer, croyez moy qu'il est bien difficile de faire des progrés dans l'estime d'une Cour qui ne pardonne point aux sottises, et qui, estant accoustumée de ne se nourir que de précieux alimens, n'en pourroit pas supporter de fades sans les rejetter : c'est pourquoy, comme on ne change pas d'esprit comme l'on change
1 Boileau dit que la cour
Distingua le naïf du plat et du bouffon, Et laissa la Province admirer le Typhon.
d'habit, ot que les Vers ne sont pas si sujets au changement que les rubans à la mode, il j a bien de Tapparenco de croire que la Cour (qui, après avoir eu durant trente ans le loisir de juger de ce burlesque, l'ayant si longtemps approuvé, ne pourroit pas sans honte démordre de l'estime qu'elle a toujours fait de son mérite) l'estimera toujours autant qu'elle le trouvera digne de son esprit : mais ce n'est pas une petite affaire de le rendre digne de son esprit : il est bien aisé de toucher un faquin qui rid de toute chose, mais il est bien malaisé d'émouvoir un Stoïque constipé qui ne rid de rien ; c'est pourquoy, quoy qu'on die do l'héroïque, il s'en faut bien qu'il soit de sidifficille accez que le fin Burlesque, qui est le dernier effort de l'imagination et la pierre de touche du bel esprit, et non pas encore do tout esprit ; car pour j réussir il ne suffit pas d'avoir de l'esprit comme un autre, il faut estre doiié d'un génie tout particulier, qui est si rare principalement en nostre climat, que, hors de deux personnes, dont la France veut que je sois l'une, chacun sçait que tout ce qui s'est meslé de ce Burlesque n'a fait que barbouiller du papier, et c'est sous la foj de cette multitude de meschans vers, qui pourtant, tous meschans qu'ils soient, n'ont point infecté ny donné la peste à personne, mais qui ont ennuyé et importuné bien des gens, que ce terrible ennemy du Burlesque a dit que nostro Parnasse p'arloit le langage des halles aussi malicieusement que si, confondant son bien dire avec l'éloquence d'un Pocto de la Samaritaine (à cause que ce Rimailleur auroit satyrisé à sa mode), je disois, au préjudice de ces excellons vers, que la Satyre auroit parlé le langage du Pontneuf; mais ny Scarron ny moy n'avons jamais parlé ce langage, et, si par hasard nous l'avons quelquefois employé, ce n'a pas été par ignorance, mais par jugement, par choix, et de propos délibéré, comme on peut voir par cet exemple où je descris la métamorphose de Sirinx * en Rozeaux poursuivy par le Dieu Pan :
» Syrinx, nymphe d'Ai'cadie, fille du fleuve Ladon et l'une des
Ce dit, il l'alloit déflorer, Mais, quand ce vint au perforer, Embrassant la Nymphe trotiere, Il ne trouva plus que flutiere.
Cecy est sans doute bien pire que le langage des halles ; mais je défie le François le plus pur d'exprimer si bien cette action que ce langage de Larty \ qui n'est commun qu'à ceux qui entriment sur le Ligourt et le passe Ligourt; tout est bon dans le Burlesque, pourveu qu'il soit bien mis en oeuvre, et qu'il soit bien appliqué; mais cette sorte de composition est sujette à des Loix bien plus sévères qu'on ne pense. On dit que voyageant en Espagne il faut faire dix lieues avant que de trouver un Clocher; mais, dans le pais Burlesque, au lieu que la Satyre n'a pour tout sel que sa malignité et son coup de dent, il faut que ce sel se trouve par tout, et que le bon mot se rencontre à chaque pas : outre cela, ce n'est pas encore assez qu'il soit fin dans ses pensées et plaisant dans ses rencontres, il faut que, sur peine de servir de bouffon aux Laquais et de divertissement aux Servantes, il suive de bien prés l'héroïque, non-seulement dans la pureté de la diction, mais dans la force de l'expression, qu'il soit concis, figuré, et encore mistique, s'il est possible, comme on peut voir dans tous mes ouvrages burlesques, où le sens qui est caché vaut souvent mieux que le sens littéral. En voicy un exemple dans cette description que je fay du Chaos :
Alors il n'estoit point de monde.
Point de Miroir ny de rotonde.
D'heure, de jour, de mois ny d'an, Point d'Horloge ny de Cadran,
compagnes de Diane. Pan, qui en était épris, la poursuivait sur les bords du Ladon, lorsqu'elle disparut ; et le dieu, au lieu d'une nymphe, n'embrassa que des roseaux dont il fit cette flûte à sept tuyaux, qui porte le nom de Syrinx. — Voy. VOvide en belle humeur.
1 L'argot.
Ny do Contrcpois ny d'Eguille, Par conséquent ny fils ny fille, Ny plantes, ny fruits, car encor Ce Dieu fait en Platine d'or, Phebus, pour mourir nos cerises, Sécher nos draps et nos chemises, N'avoit dans la route des Cieux, Porté son casque radieux*.
€1 est certain que la moitié du monde qui a lu ces vers n'a pas pénétré dans ma pensée ; aussi ce n'est pas pour tout le monde que j'escris ainsi, mais seulement pour ceux qui ont assez de finesse pour me déchiffrer. Ce n'est pas encore tout, car comme il n'est rien de plus ennuyeux que d'oiiir toujours une mesme Chanson, il faut que le niaïs, le naïf, le fin et le plaisant, comme le Trivelin, le Docteur, le Ilarlequin et le Briguelle, y montrent leur caractère différent, et fassent leur personnage tour à tour; et si l'on me demande pourquoy ce Burlesque qui a tant de parties excellentes et de détours agréables, après avoir si longtemps diverty la France, a cessé de divertir nostre Cour, c'est que Scarron a cessé de vivre, et que j'ay cessé d'escrire; et, si je voulois continuer mon Ovide en belle humeur, cette mesme Cour, qui se divertit encore aujourd'hui des vers que je luj présente, s'en divertiroit comme auparavant, et mes Libraires qui ont r'imprimé tant de fois cet ouvrage en feroient encore autant d'éditions * ; cependant vous voyez comme il défigure ce pauvre Burlesque qui ne luy a jamais rien fait. Dieu 1 est-il possible qu'un si sage et si sçavant Pilote, qui croit avoir assez d'expérience pour enseigner à ceux qui s'embarquent sur cette mer Poétique l'art d'y voguer seurement, et d'y éviter les Caribdes, parlant do ce gracieux genre d'escrire, ait pu faire, à la veiie de tout le monde, un si solemnel et si célèbre naufrage ? et que, parlant de moy, au lieu qu'a-
1 Ovide en belle humeur, Fable i.
Voyez la Notice bibliographique.
vec tous les autres il a pris quelque mesure et quelque milieu, il ne m'ait pas voulu faire aucun quartier, à moy qui me serois mis en quatre quartiers pour sa gloire ? Encore s'il m'avoit préparé quelque honneste tombeau, et qu'il eust inséré mon nom dans quelques beaux vers : mais Voyez ce Vers :
Et jusqu'à Dassoucy tout trouva des Lecteurs '.
Ha ! cher Lecteur, si tu sçavois comme ce tout trouva me tient au cœur, tu plaindrois ma destinée : je suis inconsolable, et je ne puis revenir de ma pâmoison, principalement quand je pense qu'au préjudice de mes titres dans ce vers, qui me tient lieu d'un Arrest de la Cour de Parlement, je me voy descbeu de tous mes honneurs, et que ce Charles Dassoucy, d'Empereur du Burlesque qu'il estoit, premier de ce nom, il n'est aujourd'huy, si on le veut croire, que le dernier reptile du Parnasse, et le marmiton des Muses; que faire, Lecteur, en cette extrémité après l'excommunication qu'il a jettée sur ce pauvre Burlesque si disgratié ? qui daignera le lire, ny seulement le regarder dans le monde sur peine de sa malédiction? Voila, cher Lecteur, ce que l'on gagne à faire de bons vers burlesques, car si j'en eusse fait d'aussi meschans que mon Poëte, il m'auroit laissé vivre aussi bien que l'autheur de l'Ovide bouffon ^ ; mais quoy, il n'est pas nouveau de voir des esprits jaloux pester contre les choses excellentes, et de blâmer ce qui surpasse leur capacité. Tel estoit mon Poëte, qui, ennemy de toutes les choses bonnes, critiquoit aveuglement si peu de bon que je faisois paroistre en cette Cour; mais, quoy que ses misérables productions offrissent à mon ressentiment un champ assez spacieux pour le contre-critiquer, comme sa critique no me faisoit guerre plus de mal que les insultes de celuy-
* Art poétique, cliap. i*^^.
2 Richer.
DE DASSOUCT. 279
cy, je le laissois aboyer à la Lune et critiquer tout son sou. Ce n'est pas que je ne peusse employer mon encre à un si bas employ aussi bien qu'un autre ; mais je ne suis ny vindicatif ny malin ; au contraire, j'ay tousjours mille ans d'indulgence pour les fautes d'autruy : ce n'est pas qu'il ne soit d'un habille homme de les connoistre, mais il est d'un honneste homme de les cacher ; car enfin, à quoy sert de glozer sur les bons ou les mauvais ouvrages, si ce n'est pour montrer que Vort a de l'esprit, ou plutost que l'on a de la vanité, puisqu'on fin le temps et le bon sens justifient toutes choses ? Aussi comme les Critiques n'agissent guère que par un mouvement d'envie ou de vanité, vous ne verrez quasi jamais de grands génies s'amuser à un si bas employ, pour ce qu'ils sont sans vanité et sans envie. Quoy que le monde ne fasse quasi autre chose que de barbouiller du papier, ils laissent au monde la liberté d'en barboiiiller tout autant qu'il luy plaist, pource qu'ils sçavent bien qu'ils en auront toujours de reste pour le peu qu'ils en ont afl'aire. Un homme, pour ne pas faire des bons Vers, n'est pas moins honneste homme : il est permis à chacun d'en faire des plus meschans, et tant qu'il luy plaira.
Sans choquer l'interest du Marchand Papetier, On peut gaster en paix encre, plume et papier, Chacun en cet estât, sans offencer le Code, Peut composer des vers et rimer à sa mode. Et remplir tout Paris, voire tout l'univers, Do ses foibles escrits et de ses meschans vers.
Ce n'est pas un crime de leze-Majesté ; mais, quand on les fait ainsi, c'est un grand mal de s'en piquer, et encore un plus grand mal de les faire paroître : car, quand un homme est réduit à ces termes, il a bean paroistre sage au monde dans tout le reste de ses actions, il n'y passe que pour un fol, d'autant plus à plaindre, que cette folie de toutes les folies est la plus incurable, et par conséquent la plus digne de pitié ; car à tous les maux il y a quelque remède, fors à celuy-cy,
contre qui la terre n'a point d'Antidote ny de préservatif. Quand une fois l'homme en est atteint, il n'est avis, ny conseil, ny remontrance qui tienne ; on a beau luy donner des bons bouillons et luy faire prendre des consommez : comme la Poésie est une fureur, il court comme un furieux de toute sa force, et va sans s'arrêter, jusques à ce qu'il soit parvenu à l'Hospital ou aux petites Maisons ; où, quand il y est arrivé, sans connoître le mal qui l'y a conduit, ny désirer sa guerison, il ne laisse pas de rimer tout le reste de sa vie , et de faire des Vers jusques à la mort.