‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 52 sur 71 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dassoucy, après avoir montré rexcellence de son burlesque, pour jfaire voir le danger qu'il y a de vouloir grimper sur le Parnasse sans la licence d'Apollon, fait une plaisante description de quatre poëtes fous.

Entre plusieurs que j'ay vu entachez de ce mauvais mal, je me souviens d'en avoir connu trois ou quatre, qui valent bien la peine d'estre immortalisez dans mes escrits. Le premier estoit mon allié, c'est pourquoy ilne faut pas s'étonner si je ne suis pas trop sage. Celuy-cy étoit un fameux Apoticaire de Paris, qui avoit acquis du. bien, et qui s'estoit mis à couvert sous les Enseignes d'Esculape, mais qui le perdit à l'ombre des lauriers d'Apollon. C'estoit un homme grave et modeste, sage en apparence, et fol en effet; mais pourtant réglé et retenu dans toutes ses actions. Il estoit Grec et Latin, et ne parloit jamais que par Sentences et par Aphorismes : de sorte qu'avec une grande barbe d'Opérateur faite en queue de carpe, on l'auroit pris pour un Hypocrate, s'il se fust abstenu de faire des Vers. La première Pièce qu'il arracha de sa Veine poétique, ce fut un Achrostiche, où il n'y avoit ny rime ny raison , qu'il me montra sur

l'heure comme une production de son esprit tout à fait excellente : mais il fut bien étonné, quand, au lieu do l'applaudissement qu'il esperoit d'en recevoir, je luj dis franchement que le tout n'en valoit rien , et qu'il se gardast bien de tels Vers , ny^ d'en faire ostentation ; autrement, qu'on se moqueroit de luy, et que cela nuiroit à son honneur et à sa profession : mais, au lieu de prendre en bonne part cet avis (que comme son allié ■je luj donnois en conscience), il se mit en une si furieuse colère, qu'après m'avoir dit plusieurs injures, etm'avoir renié pour parent, il fut plus d'un mois sans me pouvoir regarder; et dès le lendemain, pour me faire dépit, il fit encore d'autres Vers plus méchans que les premiers : de sorte qu'en moins de quinze jours on vid sa boutique toute placardée de Sonnetz entrelassez d'Achrostiches et de vers coupez en croix de Saint-André, environnez des plus beaux lauriers du monde, avec de belles couronnes d'or, soutenues de beaux Anges, et de beaux Chérubins bien dorez et bien enluminez. Enfin, il n'est pas croyable la grande dépense qu'il faisoit, pour se faire déclarer fol autentique et achevé. Je suis bien marry que le temps ennemi des belles choses ait enseveli ses rares productions, et que je ne me puisse ressouvenir que du dernier Vers d'un Sonnet qu'il avoit composé pour le Roy, qui finissoit par cette pointe :

Membre d'un mesme corps, ne vous étonnez, Sire.

Pour moy, je donnerois de bon cœur treize escus aux pauvres, et avoir les treize autres Vers qui faisoient le corps de ce Sonnet ; car, après avoir resté plus de cent fois sur ce Membre d'un mesme corps, ne vous ét07inez. Sire, à moins que cet Apoticaire ne ressuscite, . et ne vienne luy-mesme en personne pour l'achever, je défie tout le monde ensemble de pouvoir jamais donner au monde l'accomplissement de ce merveilleux Sonnet. Enfin, qu'avint-il de ce Rimeur? Il advint que chacun voyant sa folie si bien écrite, et en si gros caractères, chacun l'abandonna. Ses parens et ses amis voyant cet

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