CHAPITRE XIV
Dassoucy montre le danger qu'il y a de se mesler de tant de choses, et s'accuse de folie et d'imprudence d'avoir attaqué la faveur dans un poëte.
Cette Pièce fut bien receiie de Madame, mais non pas de ces Médecins, non plus que ma Musique de Messieurs les Musiciens, qui n'estoient pas moins fâchez contre mes Chansons que mon Poëte estoit en colère contre mes vers ; quoy qu'à la vérité j'aurois tort de m'en plaindre, puisqu'avec toute lajalouzie que je pouvois causer à ces illustres enfans de la Simphonie, ils ne m'ont jamais té-
moigné ouvertement qu'ils fussent mes envieux, quoy qu'ils en eussent beaucoup de sujet; car, avec des airs qui partoient d'un génie assez gracieux, fécondez de la plus belle voix du monde, chacun adoroit mes chants et se rendoit à mes sons, j'estois le Boësset de cette Cour, où tenant par tout le haut bout, et paroissant dans toutes les belles occasions, ils estoient contraints de me révérer comme leur Amphion ; mais la rencontre qui me fit plus d'honneur, et par conséquent qui les fâcha le plus, ce fut à la Messe de minuit où Madame voulut mettre la Musique Françoise et la Musique Italienne en concurrence : la Messe se disoit dans sa chambre, et nous chantions devant elle à trois pas les uns des autres. Je ne diraj rien de la réiissite : seulement je me souviens fort bien qu'après la Messe on nous mena tous ensemble manger à une fort bonne table, où, quoy que l'on y beust à la santé de Madame Royale, et que parmy l'abondance des mets et des vins exquis, il y eust quelque occasion de se rejoiiir, je les trouvay pourtant fort mélancoliques. Depuis, Madame, durant trois jours, ne parla quasi d'autre chose que de ma Musique; ainsi je travaillois jour et nuit pour me faire des ennemys dans cette Cour, où je me pouvois bien faire considérer, mais non pas me faire aimer; parce qu'il est impossible que celuy qui se mesle de tant de choses, et qui réussit à plus d'un art, ne s'expose à la haine et à l'envie de la multitude; outre cela, comme je n'avois autre but que de plaire à leurs Altesses Royales, pour ce que, selon mon peu d'ambition, il me sembloit que c'estoit assez pour le petit bien que je pourchassois, de mériter leur estime, au lieu de faire ma Cour à ceux qui me pouvoient aider, et plus encore à ceux qui me pouvoient nuire, je ne voyois pas seulement Madame la Marquise de Lans, ny Madame Servien, ma principale protectrice; mais je negligeois encore tous ceux de la faveur et le Favory mesme : grande folie vrayment et bien digne du châtiment que j'en receus et que receveronttous ceux qui, comme moy, seront assez fiers pour vouloir escheller le Ciel et entrer
en Paradis malgré les Saints. Grande folie de confier sa fortune à son mérite auprès des Princes, et d'autant plus grande que la plus part des Princes qui se croyent libres (parce qu'ils commandent aux autres), ne voyant que fort peu, et encore par les yeux d'autruy, et ne commandant quasi jamais que ce qu'on leur ordonne de commander, ils sont le plus souvent esclaves de leurs esclaves, et par conséquent les plus esclaves de tous les humains: je l'esprouvay bien dans cette Cour, quand, au lieu de frotter les bottes à tous ceux de la faveur, baiser les mains et les pieds à mon Poëte, admirer son esprit et ses vers, et les faire imprimer en lettres d'or, moy, pauvre mirmidon combattant contre un géant de la faveur, je combattois contre moy mesme, puis qu'autant de victoires que j'emportois sur sa plume, c'estoient autant de trophées que j'érigeois à sa gloire, et autant de précipices que je creusois à ma fortune, moy pauvre sot, plus sot que Jean des Vignes, qui au lieu de m'abstenir de faire des Vers, ou d'en faire comme mon Curé, qui ne fâchoit personne, voulois mesurer ma plume avec un Poëte portant espée, noble comme le Roy, et vaillant comme un César. Maudite plume, maudite Poésie, maudite Muse, quand seras-tu lasse d'envoyer tes pauvres enfants à l'Hospital ? Ainsi faisant des Vers contre les Poètes, des airs contre les Musiciens, des pièces contre les Médecins, haï de plusieurs, envié de tout le monde, et peu aimé des grands, les Princes, qui, comme j'ay déjà dit, ne voyant le plus souvent que parautruy, et ne considérant les personnes qu'autant qu'ils sont aimez de ceux qu'ils aiment, si je ne me vis pas tout à fait abandonné, pour le moins je me vis autant négligé quej'avois négligé les autres. Les presens qui avoient accoustumé de venir toutes les semaines ne venoient plus que tous les mois, et parmy les ordinaires bontez de ces Astres bénins, remarquant une certaine froideur, qui ne s'accordoit point avec l'espérance que j'avois de mon établissement, ne pouvant plus vivre dans cette incertitude, je fis donner une Lettre à Madame Royale, par laquelle
je luy demandois mon congé ou mon établissement. Qiioy que cette Lettre fust des plus longues, cette Princesse toute adorable ne laissa pas de la lire depuis le commencement jusques à la jfin; et, comme elle estoit naturellement pitoyable, elle estima mon affection, et approuva mon zèle; mais, soit que mon peu de mérite n'eust pas assez de poids pour faire pancher la balance de son costé, ou que les aifaires de cette Cour ne le permissent pas, ne voyant aucune espérance pour mon établissement, je suppliay Madame de trouver bon que je retournasse en France; et, parce que je ne voulois pas partir sans luy témoigner l'estime que j'avois de sa Cour, ou plûtost, afin qu'elle ne doutast aucunement de ma mauvaise conduite et de ma sotte vanité, je fis imprimer une pièce sous le nom de Pierrotin, pour luy montrer, opposant une personne de cette sorte à ce Poëte, qu'il n'étoit pas digne d'entrer en lice avec moy.