CHAPITRE XV
Dassoucy obtient son congé avec beaucoup d'argent, mais encore avec beaucoup de regret qu'il témoigne à toute cette cour par l'effusion de ses larmes, et fait ses adieux à leurs Altesses Royales par la plus lugubre chanson qui fut jamais.
Mais, quoy que dans cette pièce je fisse dire à ma Muse des merveilles de Thurin, je ne disois que trop bien pour ceux qui n'estoient pas amoureux de mon bien dire. Aussi, trois jours après j'obtins (à mon grand regret) ce que j'avois demandé; on me donna mon congé, et on me compta de l'argent. Et quoy qu'après avoir affligé tant d'honnestes gens, je ne méritasse point un si bon traitement, au bout de deux jours Monsieur de Surville vint à moy avec cent pistoles, qu'il me donna de la part de Madame Royale, que je ne pus pas recevoir sans
luj témoigner ma douleur par une grande effusion de mes larmes. J'en eus encore presque autant, ou de son Altesse Royale ou de mes Dames ses sœurs : mais toutes ces grâces ne servoient qu'à augmenter mon regret, et à percer de ses plus mortelles atteintes un cœur qui estoit déjà assez percé par la douceur de tant d'autres charmes, et par le souvenir de tant d'autres bienfaits. Je fus plus de huit jours sans pouvoir essuyer mes larmes, qui, coulant à la veuë de tout le monde, donnèrent de la compassion jusques à mes envieux : car en vérité quittant ces Royales personnes, ou plûtost ces Divinitez mortelles, mon affliction estoit si grande, que je n'eusse point reculé quand j'eusse veu la mort devant mes yeux. Aussi, pour leur témoigner par un dernier acte de ma reconnoissauce la grandeur de mon affection et de mon regret, comme un Cygne mourant, je leur fis entendre cette plainte mortelle; et, n'espérant plus revoir ces Astres qui pour moy sont pour jamais éclypsez, je leur fis mes derniers adieux par cette chanson, la plus lugubre que j'aye jamais composée, qui ne me fut point inspirée par Apollon, ny par ses Muses, comme l'on pourroit croire, mais par l'esprit de prophétie, qui depuis trente ans a le soin de m'avertir ponctuellement de l'avenir, quand il veut que je sçache la grandeur de mes disgrâces futures.