‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 58 sur 71 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

Je ne suis plus un corps, je ne suis plus qu'un ombre

Qui viens vous dire adieu ; Retournant pour jamais dans sa demeure sombre,

Au partir de ce lieu,

Mon ame prisonnière

Va rompre tous ses fers :

Je quitte la lumière,

Et retourne aux enfers.

Mais, bien que pour jamais dans cette nuit obscure

Je demeure éperdu, J'ay de la voix encore, et, malgré la nature.

Je n'ay pas tout perdu :

Sus donc fendons les arbres, Sus, mon Luth, sus, mes airs.

Touchons, perçons les marbres, La terre et les enfers.

Pensez-vous, Roy des cœurs, et vous. Reine des charmes,

Que mes yeux vous quittant Vous redonnent des pleurs? J'ay trop versé de larmes,

Je n'ay plus que mon sang.

Déjà pour le répandre

La mort perce mon cœur ;

Mais avant que luy rendre

Ecoutez ma douleur.

Eloigné des clartez de l'Astre que j'adore.

Qui m'assuroit du port, Où me dois-je ranger? dois-je courir encore

A la mercy du sort?

0 vaines espérances !

0 mon Luth ! ô mes airs !

Rentrez en vos souffrances.

Retournez aux enfers.

Non, mourez en ces lieux, mourez aux pieds des Anges;

Hélas! où courez-vous?

Pensez-vous rencontrer des terres moins étranges,

Ou des Astres plus doux?

Touchons nos Dieux visibles,

0 mon Luth ! ô mes airs !

Mais ils sont insensibles,

Rotournez aux enfers.

Allez, tristes enfans, allez fraper aux portes

Des malheureux Esprits, Pleurez, pleurez sans fin vos espérances mortes,

Vous n'aurez plus de prix :

Ce tyran inflexible,

Qui jadis à vos sons

Ne fut pas insensible.

Ecoute les chansons.

Noir cffroy des mortels ! à mort i qui sans demeure Me contrains de partir,

Tu demandes mon sang, tu l'auras à cette heure, Il est prest à sortir :

Seulement, ô cruelle!

Laisse courir au vent Cette plainte mortelle, Et je pars à l'instant.

Allons, c'est trop tarder, c'est trop verser de larmes.

Nos pleurs sont superflus, Adieu, Prince des cœurs, adieu. Reine des charmes,

Je ne vous verray plus,

Clarté que j'ay suivie

Et du cœur et des yeux,

En finissant ma vie,

Je finis mes adieux.

Cette triste chanson, chantée par la merveilleuse voix de Pierrotin, ne toucha point les marbres ny ne perça point les enfers, mais elle toucha mes Dieux et mes Anges, et leur perça le cœur; et je croy que j'aurois recouvert mon Euridice, comme un autre Orphée, si, comme luy, je ne l'eusse perdue une autre fois par ma mauvaise conduite, ou, pour mieux dire, par la perfidie de ceux que j'avois le plus obligez, et que je comptois pour amys.

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