CHAPITRE XVI
Dassoucy est vendu par un Avignonois, et ensuite pipé par son meilleur amy, qui le dépouille nud comme la main en jouant au quinze.
Le premier démon qui mit la main à rœiivre pour me détruire fut un Provençal, qui au retour du siège d'Alexandrie de soy-mesme s'estoit introduit à ma table, et que je nourrissois depuis six mois sans presque m'en estre appcrcou. Il estoit d'Avignon ; c'est pourquoy il ne
faut pas s'étonner si, après avoir este volé par doux fois par les gens de cette ville, je fus volé encore par celuy-cj, puisqu'estant d'Avignon, il estoit en possession de me couper la bourse en tous lieux, et en toute saison. Ce fut un soir que je luy donnois à souper pour la dernière fois, dans un cabaret avec force bon poulets, et force bons pigeons ; où, pour me faire honneur, il convia deux grands filoux portant cravates, tous vestus de peau, dont le seul aspect estoit capable de faire trembler, non le cœur mais l'argent dans la bourse du plus assuré spadassin. Après le soupe l'un d'eux me pria de joiier une partie au Piquet, non pas pour tuer le temps comme l'autre, qui fut tué; mais pour tuer ma bourse, qui estoit plus aisée à tuer que le temps. Ce qu'ils firent ; car après avoir joué (non sans scrupule) contre cette étrange sorte de gens, et m'estre tiré du jeu avec deux pistoles de perte, l'un d'eux voyant que ce n'estoit pas la raison que je leur emportasse ainsi leur argent, parce que, selon leur supputation, après avoir soupe à mes dépens, ils dévoient avoir soupe chacun pour leur part au moins cinquante pistoles de reste, l'un d'eux tira de. sa poche un jeu de cartes, disant qu'il ne vouloit rien du mien, et que, si je voulois, il me donneroit ma revanche au trente et quarante : ce que j'acceptay d'autant plus volontiers que j'estois piqué ; et que, n'ayant autre intention que de bazarder encore deux pistoles à la première couche, pour les perdre, ou pour m'acquitter, je m'imaginois que, quand j'aurois eu affaire avec des filoux, ils ne seroient pas assez justes pour me les gagner du premier coup; mais je fus trompé : car, ayant perdu ces deux pistoles avec ces gens qui, tirant les cartes par dessous, ne manquoient pas quand j'avois trente de trouver une figure pour me donner quarante, pour ravoir ces deux autres dernières, j'en perdis encore six autres : de sorte que, me voyant insensiblement engagé dans la perte, qui aux plus sages et aux plus retenus este le jugement et la raison, je perdis quarante pistoles sans gagner une seule fois, dont je me tiens trés-satisfait et trés-content,
et, bien loin de leur demander jamais cet argent, je confesse publiquement que je leur en dois encore cent autres que j'avois de reste : parce que, n'ajantpas voulu joiier sur ma parole, ils m'épargnèrent cet argent. Cette perte considérable m'engagea ensuite dans le jeu; où je fis si bien, qu'en moins de quinze jours je vis mon fonds réduit à trente pistoles, qui ne durèrent guère; car je trouvay bien tost un autre amy aussi méchant et aussi perfide que celuy-cy, qui, sans employer d'autre filou que soy-mesme, me les sceut bien attraper sans l'aide d'autruy. C'estoit un Violon de Son Altesse Royale, en qui j'avois une entière confiance; c'estoit luy qui ordonnoit et regloit tout dans mon logis ; et qui, faisant ainsi le bon valet, avoit décoiffé plus de bouteilles de vin avec moy qu'il n'avoit de cheveux en la teste. Il y avoit plus d'un an qu'il me persecutoit pour me montrer à joiier au Quinze; et, quoy que je m'en défendisse vaillamment en luy disant que je ne sçavois que trop de jeux pour perdre mon argent, il vouloit absolument que j'apprisse àjoiier au Quinze : de sorte qu'un jour, m'ayant trouvé les cartes à la main dans un lieu où j'allois joiier tous les jours, il me pria tant de luy faire ce plaisir, qu'autant pour luy complaire que pour me délivrer de son importunité, j'appris à jouùer au Quinze. Mais Dieu garde tout bon et fidelle Chrestien de tels Maistres ; car il me montra le jeu, mais il s'en réserva les secrets. Nous jouâmes premièrement pour plaisir, comme c'est la coutume, et puis il me pria de joiier une pièce de cinq sols. Je joiie donc avec luy cette pièce de cinq sols, qu'il me laissa gagner avec dix ou douze autres ensuite, aussi facilement que si j'eusse joiié contre un enfant : de sorte qu'outre que je connoissois cet homme pour estre tout à fait éloigné de tout commerce du jeu, et qu'il estoit naturellement matériel et grossier, je croyois avoir trouvé une dupe ; et comme il estoit mon amy, loin de vouloir profiter de l'avantage que je croyois avoir sur luy, je joiiois avec intention de luy rendre mon argent. Mais il me fit bien tost connoistre que si j'estois son amy il n'estoit pas le
mien, et qu'il n'estoit point ma duppe, mais que j'estois la sienne ; car, feignant d'estre piqué, après avoir tiré force argent, et cave plus gros jeu, il me sceut si bien ménager, et me tira de si furieuses bottes, qu'après avoir d'un seul coup regagné tout ce qu'il avoit perdu, il fit d'un seul r'envy * passer encore deux pistoles des miennes de son costé, et ne me laissa point qu'il ne m'en eust tiré encore huit autres, qu'il m'emporta aussi froidement que s'il ne m'eust jamais connu. Pour moy, je me allay si scandalisé de la barbarie de ce faux amy, que je ne pus fermer l'œil toute la nuit.
Le lendemain, au lieu que dans l'extrémité où j'estois j'aurois fait pitié à tout autre, il vint au mesme lieu, non pas pour me donner ma revanche comme un amy, mais pour me ravir comme un loup affamé le peu de substance qui me restoit. Je eçay qu'on dira que j'estois un fou de joiier davantage contre luy; mais qui n'est pas fou, et qui n'est pas aveugle quand Dieu nous veut punir, et que pour nous perdre dans les orages du monde, il nous oste la boussole, l'ancre et le timon ? Ouy, cher Lecteur, Dieu m'avoit ôté le jugement et la raison : car quoy que jo connusse visiblement que cet homme n'estoit autre chose qu'un fléau que le Ciel m'envoyoit comme l'instrument de son ire, j'estois si fort hors de moy de voir tant de cruauté dans une personne que par tant de bons offices il me sembloit avoir acquise, et j'estois si étrangement indigné contre moy-mesme, après la faute que j'avois faite, que je ne luy eusse pas seulement ouvert ma bourse pour luy donner le reste de mon argent, mais encore mes veines pour luy donner tout mon sang. Car cet homme ne joiioit point avec moy comme un autre, qui auroit eu quelque modération en gagnant l'argent à son amy, mais comme un Lestrigon * plus af-
* Renvy, « argent qu'on met au jeu pour enchérir sur son compagnon. » Dict. de Furcticre.
* Les Lestrygons habitaient , dit-on , la Sicile orientale. Ces géants passent pour avoir dévoré une partie des compagnons 4'Ulysse.
famé de mon sang que de mon argent, avec une voix menaçante, et un visage toujours enflammé de fureur : aussi, ne pouvant croire une si étrange métamorphose et ne reconnoissant plus en luy aucun vestige de cette ancienne amitié, il me vint plusieurs fois en la pensée que c'estoit un diable, qui sous le visage de cet homme estoit sorti de l'enfer pour m'exterminer. Il ne fut pas pourtant si terrible cette seconde fois, car il eut la bonté de ne me gagner que cinq pistoles, parce que je n'en avois pas apporté davantage. Mais, comme le gain de cette journée estoit peu digne de luj, il revint le jour d'après pour se recompenser de ses peines, et ensuite fit tant par ses journées, qu'il eut tout le sang de mes veines. Mais ce que je trouve de plus barbare dans ce bourreau, et que tout autre qu'un mortel ennemy n'eust jamais fait, c'est qu'après m'avoir gagné encore toutes mes nipes jusques à mes habits, et n'ayant plus rien au monde qu'un baudrier de six pistoles que j'avois donné à ce fol garçon, il eut bien le cœur de le gagner encore, ou pour mieux dire, de me le dérober : car, outre qu'il connoissoit les figures au toucher, j'ay sceu depuis qu'un homme, qui estoit d'intelligence avec luy, luy faisoit signe de mon jeu. Ce barbare, m'ayant ainsi traité à la Turcque, chargé de mon argent et de mes dépoiiilles, s'en alla sans m'ofFrir aucune assistance, ny sans jamais plus me regarder. Et moy je m'en retournay dans mon logis d'autant plus misérable et désespéré qu'après cette faute, qui fut incontinent sceuë de toute cette Cour, bien loin d'en oser jamais rien espérer, ny d'oser jamais y paroistre, il me falloit aller noyer. Aussi, dans les transports d'un si cruel desespoir, si je ne suivis pas l'intention de mon mauvais génie, qui, me représentant à toute heure ma folie et ma honte, me conseilloit do me pendre, on peut croire que ce ne fut pas faute de bonne volonté, mais faute d'argent pour acheter une corde.