‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 60 sur 71 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Dassoucy revient de son désespoir par la prise de Trin, sur laquelle ayant fait entendre à Madame Royalle une chanson, il se rétablit en ses bonnes grâces plus que jamais, et les perd presque aussi-tost par son malheur et par son ignorance.

Je ne sçay pas pourtant ce qu'il fust arrivé de moy dans un si étrange accessoire, sans l'heureuse nouvelle de la prise de Trin *, qui remplit son Altesse Royalle et toute sa Cour de tant de joye, que le Ciel, qui sçavoit bien où me ratraper, ne voulut pas permettre que dans cette commune allégresse je demeurasse désespéré. Il m'inspira de faire une chanson sur ce sujet qui fut trouvée si plaisante, que Madame Royalle la voulut entendre. J'eus donc ordre de venir à son Palais de la Vigne, où, ayant trouve Madame au haut bout d'une table de cinquante couverts, où elle traitoit les principaux de sa Cour, je luy fis entendre ma chanson, qui fut tellement applaudie de tout ce beau monde, que je ne pouvois pas souhaiter davantage : et, parce que cette Princesse estoit naturellement pitoyable, elle eut la bonté de me faire dire par Monsieur de Surville, qui m'apporta quinze pistoles de sa part, que je ne me misse en peine de rien, et qu'elle prendroit soin de moy plus que jamais. Ces paroles consolatives, avec cet argent qui dans la nécessité où j'estois me parut encore assez consolatif, me remirent le cœur au ventre. Mais t'ozerois-je dire, cher Lecteur, ce que je fis de cet argent? Non, car si je te Pavois dit, tu ne conserverois plus d'estime pour moy, et, me prenant plutost pour un furieux que pour un insensé, tu me chercherois par tout pour me battre, et, ne me trouvant pas au moins, tu m'arracherois les yeux dans mon Portrait, et tu te moquerois de moy et de mes ouvrages ; tant y a

1 La ville de Trino fut reprise en 1658 sur les Espagnols.

que je sceus si bien ménager cet argent, qu'au bout de deux jours je me trouvay justement au mesme estât que j'estois auparavant que de l'avoir receu; mais, comme cette affaire ne fit point de bruit, pource que mon barbare amy eut la bonté de ne la pas divulguer, je pouvois encore tout espérer, si ce Pierrotin, plus cruel que je n'avois esté à moy-mesme, et plus encore que tous mes envieux et tous mes ennemis, n'eust par son insolence et son indiscrétion donné le dernier coup à ma disgrâce ; et si moj encore plus cruel à moy-mesme que tous mes envieux et que ce fol, je ne luy eusse encore aydé de toute ma puissance à me précipiter : mais, hélas! je n'en demande point pardon, ny à Dieu, ny aux hommes, puisque ma faute ne fut point un effet de ma malice, mais de ma simplicité ; car, recherchant dans mes vieux airs quelque chose qui parust nouveau aux oreilles de cette Princesse, sans considérer que dans cette Cour, où on exarainoit jusques à mes pensées, on pouvoit bien encore examiner mes paroles, je fus assez malheureux pour faire chanter un air à son petit coucher, dont les paroles équivoques, prises à contre-sens par ceux qui cherchoient toutes les occasions de me nuire, fâchèrent tellement cette Princesse, que, lors que j'y pensois le moins, et que je croyois avoir tout gagné, je vis venir à moy Monsieur de Surville, qui, m'ayant tiré à part, me dit que Madame n'estoit point aucunement satisfaite de ces sortes de Musiques, et qu'elle luy avoit donné charge de me dire que je ferois bien de me retirer, et que, pour faciliter ma retraite, elle luy avoit commandé de me donner encore vingt pistoles qu'il avoit déjà données à Pierrotin. Ce fut en cet instant que ce mauvais gueux me donna les arres de tous les maux où sa cruelle ingratitude m'alloit précipiter.

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