CHAPITRE XVIII
Pierrotin retient à Dassoucy une partie de son argent ; il en est châtié. Ensuite il attente à la vie de son maistre, et pour se vanger de ce qu'il luy baptize son vin, il lui présente le poison.
M'estant apperceu que ce petit serpent que je nourrissois dans mon sein, au lieu de compatir à mes misères et me soulager dans ma pauvreté, m'avoit retenu une partie de cet argent, je ne fus pas assez maistre de mon ressentiment pour pouvoir supporter une telle indignité ; car, au lieu que dans ses plus grandes fautes, je l'avois tousjours chastié comme père, ne le regardant plus alors comme ma créature, mais comme un estranger détaché de tous mes interests, je le traittay à coups de baston : de sorte que, lors que j'y pensois le moins, je vis le jour d'après venir à moy mon Valet, qui, m'ayant tiré à part, me dit en raillant : Je vous apporte une nouvelle que vous ne pourrez jamais croire, c'est que vous estes mort. — Tu as raison, luy dis-je, car un homme sans argent est un corps sans ame, et par conséquent il est mort au monde : si tu Fentens ainsi, à la bonne heure ; autrement je t'assure que je me porte bien. — Non, Monsieur, repUqua-t-il, fiez-vous à ma parole, je vous dis encore une fois que vous estes mort. — Tu te moques, luy dis-je, et tu ferois mieux de ne point raillfr sur un sujet qui ne soufl're point de raillerie. — Je ne raille point, dit-il, je parle tout de bon : Pierrotin vous veut empoisonner, et c'est moy qui dois estre le principal ministre de cette honorable exécution. — Cela est-il bien véritable? luy dis-je tout étonné ? voila une estrange resolution pour un enfant de treize ans. Mais qui l'oblige à un si cruel ressentiment; — Monsieur, dit-il, ce sont les coups de baston que vous luy avez donnez sur les espaules qui luy tiennent au cœur, il ne sçauroit aucunement digérer cet
affront; il dit qu'il ne vous le pardonnera jamais. — Vrayment, luy dis-je, tu me fais un estrange conte ; mais explique-toj un peu plus au long. — Monsieur, me ditil, comme je suis le grand amy de Pierrotin, et que je le console toujours dans ses disgrâces, hier au soir après nous estre mis au lict, il jettoit de grands soupirs et se plaignoit amèrement à moy du mauvais traittement qu'il avoit receu de vous, et à ses plaintes, il y adjoustoit encore des menaces; de sorte que le voyant si outré, et craignant, comme tous les fols sont à craindre, que ce fol ne se laissast emporter à quelque dangereuse extravagance, comme il se confie entièrement en moy, je crus qu'il faloit encore luy montrer une entière confiance pour essayer de tirer ce qu'il auroit dans l'ame; et pour cet effet, au lieu de prendre vostre party, je pris le sien, et luy dis qu'il avoit toutes les raisons du monde de se plaindre, que vous aviez grand tort de l'avoir traitté si indignement, et que, si vous m'en aviez fait autant, tout pauvre valet que je suis, je trouverois bien le moyen de m'en vanger : et qu'enfin les coups de baston sont pour les chiens et non pour les Chrétiens ; de sorte que, Pierrotin voyant que j'estois si fort dans ses interests, il s'ouvrit à moy de cette sorte. Si je sçavois, me dit-il, que tu me fusses secret, je te-dirois une admirable pensée qui m'est venue dans l'esprit, et qui seroit autant pour ton profit que pour le mien. Veus seavez, luy dis-je, que je vous ay toujours esté fidelle ; c'est pourquoy vo«s pouvez vous confier en moy, et vous assurer que je vous serviray aveuglement, et de toute ma puissance, non seulement contre mon Maistre, mais encore contre mon propre père, s'il en estoit besoin : aussi bien, pour vous parler librement, je suis bien dégoûté de ce vieux Roquantin; je travaille incessamment comme un pauvre chien sans en recevoir aucun profit : il a perdu depuis huit jours plus de cent pistolcs, sans qu'il ait eu seulement le courage de me faire ressemeller mes souliers. Il est vray, dit Pierrotin, mais à cette heure qu'il n'a plus d'argent, ce sera bien pire, il faudra bien te résoudre
d'aller nuds pieds tout à fait, et te passer de pain aussi bien que de souliers ; car comme il ne sçait plus où en trouver, et qu'il est désespéré, il parle d'aller en Bavière, qui est autant que d'aller à tous les diables, ce qui fait bien voir qu'il ne sçait plus où donner de la teste ; c'est pourquoy, comme je le vois un homme perdu, je serois d'avis (plutost que de nous aller perdre avec luj) d'achever de le perdre luy-mesme : il a encore de l'argent et des bardes; si tu veux, nous partagerons ce petit butin, nous ferons gentiment un petit fagot de ses nippes, et nous nous en retournerons joyeusement en. France, où il ne faut pas que tu craignes de manquer d'aucune chose ; car, quand on ne me prendroit pas chez le Roy, qui m'a déjà voulu avoir pour sa Musique, ma voix me fournira assez pour te maintenir auprès de moy mieux qu'il te maintient auprès de soy. Cela est bien, luy dis-je, mais après avoir fait le coup, quelle seureté pourrons-nous prendre pour nous mettre à couvert de ses poursuites? car vous sçavez que par tout le monde on pend les larrons, principalement les voleurs domestiques ; comment pourrons-nous l'empescher de nous suivre et de courir après nous? Ne voyez-vous pas que, pour retourner en France, il faut nécessairement repasser les Monts, et que n'ayant point d'autre chemin à choisir, nous serons pris dans le col de ces Montagnes, comme dans un blé, et, possible, ratrapez au premier giste? Tu as raison, dit-il, aussi ce n'est pas mon intention de le laisser en estât de nous poursuivre ; quelque sot le laisseroit vivre pour après se faire pendre. Mais pour moy j'en ay ordonné d'une autre sorte, il faut qu'il meure; il m'a eu la peau assez de fois pour avoir une fois la sienne à mon tour. Et comment ferez-vous pour luy avoir la peau comme vous dites ? Il n'est rien de plus aisé, dit-il, il ne faut qu'avoir un peu de mort aux rats, et luy en mettre dans son potage. De la mort aux rats! luy dis-je tout étonné. Oiiy, de la mort aux rats, dit-il, n'est-ce pas du poison? Sans doute, luy dis-je, c'est du poison pour les rats, comme la noix vomique est du poison pour
les chiens; mais je ne suis pas certain que ce soit du poison pour les hommes : et quand mesme ce seroit du poison, il faudroit, à mon avis, avoir quelque chose de plus expeditif, comme du Sublimé, ou de l'Arsenic; car, avec un grain de Tune de ces drogues, il seroit troussé dans un quart d'heure. Est-il vray? dit-il en m'embrassant; hé! mon Dieu, comment ferons-nous pour en recouvrer un peu? Cela est difficile, luy dis-je, mais laissez-moj faire, souvenez-vous seulement de ce que vous m'avez promis, et voyez combien je hazarde en vostre considération. Cela conclu, nous nous endormîmes; et ce matin, si-tost qu'il a esté éveillé, il n'a cessé de me solliciter pour luy trouver un peu de ce Sublimé et de cet Arsenic. Voilà, Monsieur, ce qui n'est que trop véritable; et, si vous en voulez estre encore mieux éclaircy, vous n'avez qu'à vous relever cette nuit, et passer de vostre chambre dans la nostre, et vous verrez comme il dégoisera. — C'est bien avisé, luy dis-je; mais cependant entretiens-le toujours dans cette admirable pensée, et dis-luy que demain, tout au plus tard, tu luy fourniras le poison qu'il t'a demandé. Cela dit, je l'envoyay à ses aifaires; et moy, ne pouvant qu'à peine me persuader une telle chose, j'employois tous mes soins à observer Pierrotin, pour essayer de découvrir par ses paroles ou par ses actions quelque chose qui eust du rapport avec son mauvais dessein : mais je ne vis jamais rien de plus ferme, déplus accord, nyrien de plus dissimulé. Jamais il ne me servit avec tant de respect et d'assiduité. De mon costé il n'y avoit rien aussi que je ne fisse pour répondre à ses carrosses. Je luy donnay des cartes et de l'argent; et, comme je sçavois qu'après l'argent le vin estoit la chose du monde la plus capable de le faire revenir et luy gagner le cœur, je luy en fis boire jusqu'aux larmes ; et, afin de l'éprouver davantage, je luy dis que pour le présent il pouvoit bien boire avec moy, parce que nous ne boirions plus jamais ensemble, et que j'avois eu la nuit précédente un songe qui me menaçoit d'un grand accident, et m'aver-
tissoit que je n'avois pas encore trois jours à vivre ; et ce qui dans cette rencontre m'affligeoit le plus, c'est que, l'ayant élevé comme mon propre fils et considéré toujours comme l'héritier de mon bien et de ma vertu, je ne me voyois point en estât de luy laisser pour tout bien qu'un peu de vertu avec quelque peu de l'eau de mes larmes. Ainsi j'essayois par ces inventions patetiques d'émouvoir à compassion ce petit barbare : et, dans l'impatience que j'avois de sçavoir quel progrès j'avois fait auprès de ce malheureux, les heures me sembloient des journées toutes entières. Enfin, la nuit estant venue, et chacun s'estant retiré, je me relevay tout doucement; et m'estant introduit dans leur chambre, et parvenu à la faveur des ombres à leur lit, j'entendis mon valet qui disoit à Pierrotin : — J'avoiie que les coups de baston sont bien sensibles, mais il faut avoiier aussi que vous aviez un peu de tort de retenir cet argent, qui n'estoit pas à vous, et principalement dans un temps où vostre pauvre Maistre en avoit si grand besoin. — Tu m'en contes bien, dit Pierrotin, crois-tu que je me ressouvienne encore de ses coups de baston? Ha! François, ce n'est pas ce qui me tient le plus au cœur, mon père m'en donnoit bien d'autres, et l'on en donnoit bien d'autres à mon père. — Qu'est-ce donc, disoit mon Valet, qui vous chagrine si fort ? — Ha ! si tu le sçavois ! disoit Pierrotin. — Quoy, disoit mon valet, est-ce qu'il vous enferme quelquefois ? qu'il vous fait jeûner, et qu'il vous donne les étrivieres ? — Non, dit Pierrotin, c'est pire que tout cela : c'est qu'il baptize mon vin, et c'est ce que je ne luy pardonneray jamais. — Quoy! il baptize vostre vin, dit mon valet, est-il possible? Sans mentir c'est une chose horrible, et qui crie vengeance à Dieu : mais il me semble pourtant qu'il vous a traité fort honnestement ce soir, et qu'à vostre soupe (si je ne me trompe), vous avez avalé dix ou douze bonnes razades de vin sans eau. — Il est vray, dit-il, mais c'est qu'il luy a esté révélé un songe qu'il n'a plus guère à vivre, et c'est pour cette raison qu'il souffre que je boive mon vin pur, parce qu'il
ne croit plus avoir besoin de ma voix; autrement, croyez qu'il me traiteroit à la Tureque. C'est pourquoy il a beau m'amadoiier et me carresser, ce qui est résolu est résolu, il faut qu'il passe le pas; car, comme je suis obligé àluy pour dix ans, je ne trouve point d'autre expédient, pour me soustraire à sa tyrannie et l'empescher de baptizer mon vin, que de l'envoyer en l'autre monde baptizer lo vin à tous les Diables.
Ainsi par un faux témoignage On vit jadis Grizigoulin, Plus cruel qu'un Antropophage, Faire griller comme un boudin Son compagnon Grilloboudin, Pour avoir mangé son fromage, Bû la graisse de son potage, Et mis de l'eau dedans son vin.
— Vous avez grande raison, disoit à Pierrotin ce fidelle valet, de vouloir faire mourir ces diables de baptizeurs de vin, qui ne laissent pas boire le pauvre monde en repos : il les faudroit tous dôbaptizer, et en exterminer la race jusques à la troisiesme génération. Mais ce n'est pas tout, quand nous aurons fait boire celuy-cy, comment pourrons-nous empescher qu'il ne nous soupçonne de l'avoir empoisonné, puis que c'est vous qui luy donnerez le poison ? — Voire, voire, dit Pierrotin , je n'ay pas peur qu'il m'en soupçonne, ne vois-tu pas comme je le caresse, afin de luy ester tout ombrage? Et puis ne sçais-tu pas que je n'ay pas besoin d'avoir de l'oignon pour me faire pleurer, et que les larmes ne me coûtent rien? Quand il sera aux abois, tu me verras jetter sur son corps, et pleurer sur son visage, ny plus ny moins que si j'estois son fils. Je m'arracheray les cheveux, je feray semblant de me vouloir tuer, et feindray si bien mon desespoir, que le diable n'y verra goûte. — Après cela, ditmon valet, il faut tirer l'échelle, et il n'y a plus rien à dire. Mais dites-moy un peu, que ferons-nous de Valentin? — Ce que nous en ferons.
dit-il, nous le mènerons avec nous; et, quand nous serons bien avant dans ces montagnes, nous le jetterons bravement dans un précipice; aussi bien j'ay grande envie d'avoir son manteau d'écarlatte, avec quoy il fait tant le Monsieur : peste ! il est encore aussi beau comme neuf, et le passement d'or qui est dessus vaut encore pour le moins quatre bonnes pistoles : aussi bien n'est-ce qu'un glorieux. Ha! que j'auray de plaisir de le voir dégringoler du haut d'un rocher ! — Mais, disoit ce Valet, il me semble pourtant un assez bon enfant, il n'a rien à luy. — Voire, disoit Pierrotin, a-t-il jamais eu le cœur de payer seulement une pauvre fois à boire? et ne te souvient-il pas que, quand mon Maistre m'enferma, il ne me voulut jamais assister d'une goutte de vin, non plus que le Lazarre le mauvais riche. — Il est vray, je m'en souviens, disoit ce Valet, c'est estre bientygre. Or sus, il en sera ce qu'il vous plaira, et dés demain au matin je vous apporteray ce que je vous ay promis; c'est trop lantiponner le beurre, il faut mettre la main à l'œuvre et expédier besogne. Mais dites-moy. Monsieur Pierrotin, aurez-vous bien la hardiesse de luy présenter le poison? et la main comme le cœur ne vous tr^mblerat-elle pas à l'aspect d'un Maistre qui vous a servi de père, qui vous a élevé, nourri, et enseigné comme son propre fils, et qui du fumier dont il vous a tiré vous a transféré et fait paroistre jusques dans le Cabinet des Rois? — Tu es un bon sot, disoit Pierrotin, aye-moy seulement la drogue, et tu verras si Pierrotin est une coccigruë de mer * ou une poule mouillée. — Mais au moins, disoit ce pieux Valet, il faudroit faire dire après sa mort quelque Messe pour le salut de son ame. — Des cornes! dit Pierrotin, qu'il aille, s'il veut, à tous les Diables, je ne luy dirois pas seulement un De Profundis /je n'en ay pas dit pour mon père.
* « A Paris , on appelle coquesignie les coquilles de mer. Quelques-uns se servent de ce mot pour signifier qpelque chose Tivolc ou chimérique. » Dictlounaire de Trdrour.
Tandis que j'écoutois ce beau discours, je ne sçavois si je devois plûtost admirer l'intrépidité d'un si jeune et si hardj méchant que rire de son impertinence et de sa naïveté. Enfin, le sommeil leur ayant lié la langue et sillé les yeux, ils s'endormirent, et moy je me retiray tout confus dedans mon lict; et le lendemain dés qu'il fut jour je fus à la boutique d'un Epicier, oùjen'achetay pas du Sublimé ny de l'Arsenic; mais du sucre candy et du jus de reglisse que je portay aussi-tost à mon Valet, et luy dis qu'il fist à croire à Pierrotin que ce sucre candy estoit du sublimé, et ce jus de reglisse de l'antimoine, qu'il le mist en poudre devant luy, et qu'il se gardast bien d'en rien laisser en sa disposition, que lors que ce seroit au fait et au prendre, et que je luy demanderois à boire.
Cependant l'incomparable et merveilleux Pierrotin me faisoit toutes les amitiez du monde; je ne luy vis jamais pour moy un zèle plus respectueux, ny des soins plus obligeans, et sur tout quand il s'agissoit de courir au flacon ou d'aller au buffet. Je faisois aussi des merveilles de mon costé, et dans le désir que j'avois de me pacifier avec ce séditieux démon de la grappe qui m'avoit si injustement brouillé avec son amy Pierrotin, il n'est pas croyable combien de gracieuses visites je luy rendis ce jour-là dans tous les Cabarets de Thurin, où il ne faut pas demander combien par ses amoureux baisers Pierrotin luy rendit le verre au point de témoignages affectueux de sa révérence et de son amour. Enfin, l'heure du souper estant venue, nous nous retirasmes au logis, où, ayant trouvé le vin au frais et la nape mise, jugeant qu'il estoit à propos de donner du temps à Pierrotin pour conférer avec mon Valet, au lieu de me mettre à table, je pris mon Luth et j'en joùay jusques à tant que je crûs que tout estoit en ordre ; puis, feignant d'estre altéré par la débauche que j'avois faite en beuvant beaucoup de vin sans eau, je commanday à Pierrotin de me rincer bien un verre et de m'apporter à boire. Tandis qu'il me rinçoit ce verre, et que dans la chambre prochaine où l'on
tenoit le vin à la glace il m'aprestoit ce breuvage, j'étois dans une grande perplexité, car je ne pouvois m'imaginer que cette créature, sur qui j'avois répandu tant de bien-faits et tant de grâces, pust jamais devenir assez ingrate et assez méchante pour détruire pour si peu de chose, et par une voje si cruelle et si lâche, celuj qu'aprés Dieu il devoit considérer comme son créateur; et, dans cette pensée, quoy que mon Valet me donnast le signal, dont nous estions convenus, pour m'avertir quand ce prétendu poison seroit dans le verre, je ne pouvois pourtant me le persuader; mais ce qui me remplissoit tout à coup d'admiration, de douleur et d'estonnement, c'estoit de voir l'intrépidité avec laquelle ce jeune assassin, le plus hardy de tous les assassins du monde, venoit à moj les armes à la main pour anéantir celuj qui Tavoit tiré du néant, et pour trancher le fil d'une vie qui avoit si long-temps maintenu la sienne, et qu'il devoit racheter au prix de son propre sang : car, enfin, je ne vis jamais un front plus uny, un œil plus gay, ny un visage plus serein. Quand il fut auprès de moy, il me présenta le verre sans trembler, et moy qui tremblois pour luy je ne le pus prendre de sa main parricide qu'en tremblant, et avec autant d'horreur comme si le poison eust esté véritable. Cependant je le regardois fixement entre les deux yeux pour voir si, approchant le verre de mes lèvres, il ne changeroit point de couleur; mais je ne vis jamais dans un scélérat plus effronté une contenance plus assurée. Enfin je luy dis en portant le verre à la bouche : A vostre santé. Signer Pierrotin, et de bon du cœur! et puis je me mis à boire. Durant que je beuvois, j'avois toujours les yeux attachez sur son visage, pour voir si je n'y verrois point ce trouble de l'ame, qui est inséparable des actions criminelles; et luy les tenoit aussi fixement attachez sur le mien, pour y voir dans l'effet mortifère de ce poison prétendu la réussite de son mauvais dessein ; mais, quoy que ce breuvage ne fust autre chose qu'un trés-bon vin, doux et piquant, trésagreable et trés-nourrissant, je me sentois les «heveux
dresser en la teste par l'horreur que j'avois d'une barbarie si extraordinaire, d'un bourreau si rare et d'un crime si inusité. Enfin, après avoir bû environ la juste moitié de cette liqueur, voyant le temps propre pour commencer le jeu que j'avois prémédité, je dis à Pierrotin en luy présentant le verre : Or sus j'ay bûàvostre santé, il est bien raisonnable que vous buviez à la mienne; allons, Signor Pierrotin, faites-moy raison! Qui a veu le visage d'un criminel à qui l'on prononce son Arrest do mort, ou un Soldat que l'on va passer par les armes, a veu ce que dans cet instant devint le visage de Pierrotin. Comme c'est le propre de la crainte de renvoyer le sang au cœur, il devint premièrement pasle comme la mort, et puis changea d'autant de couleurs que son esprit estoit agité de passions contraires : jamais on n'a veu un misérable ny plus confus, ny plus interdit. Quoy! luy dis-je, il semble que vous tombiez en deffaillance? quel mal, mon amy Pierrotin, vous a si soudainement surpris? Quoy, il semble que vous n'ayez pas la force de me faire raison ? vous n'avez pas accoustumé de vous faire prier pour de semblables fonctions? je sçay que vous avez toujours une aulne de boyau vuide pour vos amis, et que vous estes comme Pantagruel toiijours prest à boire : sus, buvez à ma santé et de bon cœur, car je sçay que vous m'aimez comme vous-mesme ; buvez et depeschez; car autrement je feray comme en Allemagne, je vous feray boire par force : de sorte que, se voyant réduit à l'extrémité, ou de boire ou de se déclarer, il aima mieux se déclarer que de boire, et choisit plutost le party de s'abandonner à ma miséricorde que de s'exposer à une mort certaine, avalant ce breuvage empoisonné : si bien qu'au lieu de prendre le verre que je luy presentois, après avoir répandu une grande abondance de larmes, dont la moindre estoit aussi grosse qu'un œuf d'Autruche, il se jetta à mes pieds, et, comme un pénitent qui n'a pas encore perdu toute espérance de salut, il me dit avec une po.role entrecoupée d'une multitude de sanglots : — Je vous demande pardon, mon
cher Maistre, miséricorde, j'ay failly, et je mérite la mort; mais je ne suis pas le seul complice de ce crime : voila, dit-il, montrant mon Valet, celuy qui m'a porté à faire ce mauvais coup. — Quel mauvais coup? et quel Valet? luj dis-je, quel mystère est celuy-cy? expliquezvous mieux, si vous voulez que je vous entende. — C'est dit Pierrotin, qu'il y a du poison meslé dans le vin que je vous ay présenté. — Quoy! luy dis-je, vous m'avez donc empoisonné ? seroit-il bien possible que vous fussiez devenu l'assassin de vostre Maistre, ou plutost le bourreau de vostre père ? je ne le sçaurois croire ; mais, quoy qu'il en soit, vous boirez à ma santé, puisque j'en ay plus de besoin que jamais : en tout cas, si vous avez fait la faute, vous la boirez ; car pour moy (prenant en grande haste une prise d'Orvietan, dont pour cet effet je tenois une boette dans ma poche) voici de quoi me garantir de vos insultes ; mais pour vous qui avez esté assez hardi et assez cruel pour attenter à ma vie, préparez-vous à mourir par les mesmes armes que vous aviez préparées pour ma mort, recommandez-vous à Dieu, la pierre en est jettée, il faut mourir. De sorte que, le désolé Pierrotin voyant qu'il n'y avoit rien à espérer du costé de ma miséricorde, pour ne point dégénérer dans ce dernier moment aux grandes actions de sa vie, il se résolut de mourir comme il avoit vescu, c'est à dire le gobelet à la main, et pour faire voir qu'il n'étoit pas moins Philosophe que Socrate, il n'est pas croyable avec quelle tranquillité d'esprit il but jusqu'à la dernière goutte de cette charmante liqueur, ny combien de choses touchantes il me dit dans ce dernier adieu. Cependant moy qui ne voulois pas perdre cette Syrene de qui la cruauté ne m'estoit point si redoutable que les charmes de sa voix m'estoient nécessaires, et qui, à l'exemple de César qui pardonna à son conjurateur, voulois essayer de faire un amy de mon ennemy, en luy laissant la vie que je ne voulois pas luy ester, après luy avoir fait un beau discours de contemptu mundi, luy avoir fait voir l'e-xcés de mes bontez dans la longue suite de mes bien-faits, et luy avoir représenté
rénormité de son ingratitude, par l'enfilade de ses crimes, je luj dis que, bien qu'il fust tout à fait indigne de ma pitié, pourtant je ne voulois point tremper mes mains dans le sang de ma créature, et que je m'en remettois à la Justice divine, à qui seule apartient de chastier de si monstrueuses ingratitudes : ce disant, je détrempai de cet Antidote que je luy presentay dans mon verre ; mais ce qui est admirable en cette histoire, c'est qu'au lieu que je m'imaginois que Pierrotin engloutiroit incontinent cette contre-poison, avec d'autant plus d'avidité qu'il estoit plus que tout autre amy du jour et des plaisirs de la vie, après avoir pris le verre de ma main il demeura aussi interdit que si je luy eusse présenté encore une fois du poison, si bien que, voyant qu'il ne se preparoit point à boire cet Antidote, je luy demanday pourquoy il differoit ainsi à user de la grâce que je luy faisois. Il me répondit que je luy faisois plus de bien qu'il ne meritoit; mais qu'il ne se pouvoit résoudre à boire de l'eau rougie, et qu'il aimoit autant mourir que vivre dans cette austérité; et qu'enfin il me suplioit de ne plus baptizer son vin. Je luy promis, et luy, avec une allégresse incroyable, comme si je luy eusse fait un présent beaucoup préférable à la vie, il se desempoisonna sur-le-champ comme je m'estois desempoisonné. Mais d'autant que cette aff'aire estoit scandaleuse, et que je ne pouvois pas l'introduire auprès des Grands avec une si vilaine tache, je fis tres-expresses inhibitions et deffenses â Valentin et à mon Valet de parler jamais de ce qui s'estoit passé ; ainsi la chose demeura secrette entre nous, et a depuis toujours esté gardée sous le sceau du silence. Je sortis donc ainsi des mains de ce précieux assassin; mais d'autant qu'en ce païs perdu je ne pouvois espérer du pain que de la main de mon bourreau, et que, pour avoir ce pain, il faloit luy en donner, dans un temps où je n'en avois pas pour moy-mesme, ne voulant point rapporter en France mon desespoir et ma pauvreté, je suppliay premièrement Monsieur de Surville d'excuser auprès de Madame mon erreur, par mon igno-
rance, pour ensuite obtenir quelques lettres de faveur pour Madame la Princesse de Bavière, sa fille, qui dés le lendemain me furent accordées. Après donc avoir fait un habit de campagne, et pris congé de ce peu d'amis que j'avois de reste, avec des nouvelles larmes, je partis de cette Cour, non pas pour aller en Bavière, mais pour aller dans l'antre du Cyclope, où. Lecteur humain , si tu daignes voir la pitoyable suite de mes disgrâces, tu apprendras dans la continuation de cette Histoire Testrange avanturo qui m'j arriva.
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