‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 66 sur 71 · LA PRISON · texte numérisé non relu

LA PRISON

DE

MONSIEUR DASSOUGY

Après avoir respiré durant six mois l'air infect de la plus puante Prison quifûtjamais(Pardonnez-moy, grand Chastelet, si j'ose parler de vous en des termes si peu respectueux, car je sçay que vous estes au Roy), après donc avoir servj mon semestre en qualité de Poëte et de Musicien de nostrés-illustrcs ettrés-renommezenfansde la Matte, Chevaliers de la Serpette ', je me promenois dans le jardin de Luxembourg; et je pensois alors au moyen de pouvoir reparer les ruines de mon Parnasse désolé, lors quejerencontray face à face mon amy Eraste, qui, après m'avoir embrassé tendrement : « Est-ce vous, Monsieur Dassoucy? me dit-il. Quoy, mon cher aniy, est-ce vous mesme, ou vostre ombre? Quoy donc, estes-vous sorty de Prison? — Vous vous mocquez, luy dis-je, voyez-vous pas bien que ce Dassoucy, que vous tenez embrassé dans Luxembourg, est encore prisonnier au Chastelet? — C'est grand cas, dit Eraste, que vous ne sçauriez vous empescher de railler. — C'est grand cas aussi, luy dis-jc, que vous ne sçauriez vous empescher de m'en donner sujet. N'estes-vous pas admirable de me demander si je suis moy, comme si je pouvois estre un

1 Coiipeurs de bourses et coupe-jarrets.

autre, et si je suis sorty de prison, moy que vous venez d'embrasser, et que vous voyez devant vos yeux? Trouvez-vous étrange que je n'aye demeure que six mois au Chastelet, moy qui n'y devois pas demeurer un jour? — Tout au contraire, dit-il, je m'étonne comme, après vos persécutions de Rome et de Montpellier, on a pu trouver des machines assez puissantes pour vous y faire entrer ; mais on parle ainsi, lorsque l'on veut exprimer le ravissement que l'on a de revoir ses amys, quand, après une longue et rude tempeste, on les voit échapez du naufrage ; mais laissons à part ces galanteries, qui, dans Testât où je vous vois réduit, ne sont pas, à mon avis, trop de saison; et parlons sérieusement de vostre Prison, qui, au grand scandale des Muses, a fait si grand bruit dans Paris, qui a donné tant de plaisir à tous les médians, et tant de compassion à tous les gens de bien. Comment est-il possible qu'estant de retour dans vostre Patrie, tout chargé des Lauriers de tant de victoires que vous avez remportées sur tant d'ennemys que vous avez confondus, que la calomnie ait esté assez effrontée pour attaquer dans un Illustre comme vous, une vertu tant de fois éprouvée? quoy! ne suffîsoit-il pas de vostre avanture de Rome, et de celle de Montpellier, dont vous rapportez à Paris des narrations à charmer toute la France, pour imposer un éternel silence à la calomnie, qui désormais devroit estre bien lasse de vous attaquer? Dites-moy, mon cher amy, de quel langage s'est-on pu servir pour persuader à des personnes si sages, si pieuses et si justes, que vostre petit appartement, où je ne me souviens pas de vous avoir jamais veu que le Luth ou la Plume à la main, pût estre chose que le Temple sacré d'un nouvel Apollon, où les Muses, éternellement occupées, sont toujours dans l'ardeur d'un céleste entousiasme, et dans une perpétuelle agitation d'esprit? Comment peut-on croire que le vice puisse loger où l'oisiveté n'a point d'entrée ; et comment se peut-on imaginer qu'un homme, qui tout seul peut exécuter ce que trois des plus habiles de l'Europe oseroient à peine entreprendre, qui

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excelle en tant de choses, et qui est remplj de tant de bonnes qualitez, ait pu trouver, ou dans son cœur ou dans son sang, assez de place pour loger tant de défauts? N'estes-vous pas le mosme Dassouc}^ qui à Viige de dixsept ans, donniez de la tablature aux plus grands Joiieurs de Luth de nostre siècle, et qui aujourd'huy avec vostre vieille main, faites encore adorer les charmes de tout ce que vous composez sur ce merveilleux instrument? N'est-ce pas vous qui, marchant par des routes inconnuëes, laissant lo chemin que la Musique ordinaire nous a frayé, faites entendre des tons que les plus habiles n'ont jamais ny connus, ny pratiquez, ny entendus,

Qui, merveilleux fabricateur Des chants du plus haut rafinage, Flatez si bien le cartillage Des oreilles de l'auditeur, Et qui dans cet art enchanteur N'avez, dans ce doux alliage, Qu'Apollon pour compétiteur ?

N'estes-vous pas ce Dassoucy, le plus divertissant de tous les hommes, que Momus ne sçauroit regarder sans envie, plus fort et plus plaisant dans vos admirables productions que le fameux Scarron, l'Amphion de nostre temps, le Prince des Poëtes burlesques, et pour comble de toute gloire et de tout honneur, le but de la haine de tous les sots et de tous les méchans? — Ma foy, Eraste, luy dis-je, je vous ay beaucoup d'obligation de m'avoir averty que c'est moy qui possède tant de beaux talens, car je vous jure que je ne m'en estois pas encore apperceu. En tout cas, s'il est vray ce que vous dites que je suis le Prince des Poëtes burlesques, vous me feriez un grand plaisir de me faire changer cette Prircipauté en quelque bonne Baronnie. Ce troc, dans Testât où je suis, accommoderoit bien mes affaires ; car il me semble qu'il vaut mieux estre un riche Baron qu'un Prince mal-aisé. Au reste, je vous suplie de modérer un peu cette ardeur qui vous rend si fort amoureux de mes Ouvrages, et si

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passionné pour ma gloire : car s'il est vrayque jene sois entré en prison que pour mes bonnes qualitez, comme il y a bien de l'apparence, puisque l'on ne m'en a pas trouvé (le mauvaises, vertubleu! Eraste, ne vous amusez pas à vanter mes bonnes qualitez, vous me feriez remettre dans la boëte aux cailloux, et m'exposant de nouveau à la fureur implacable des Bâchantes, vous me foriez déchirer en mille pièces comme un autre Orphée. Mais que vous estes trompé et que parlant ainsi de ces bagatelles, que le vulgaire improprement appelle vertus, il paroist bien, cher Eraste, que vous ne connoissez gueres la grandeur de mes défauts, et l'énormité de mes crimes ! — Quoy, dit Eraste tout estonné, estes-vous un brûleur de maisons, un assassin ou un voleur de grands chemins? — Voilà grand'chose, luy dis-je, ce ne sont là que des crimes ordinaires. — Quoy donc, estes-vous un Parricide, un sacrilège, ou un perturbateur du repos public? — Voire, voire; luy dis-je, je suis bien un autre homme que tout cela. — Dites-moy donc, répondit Eraste, quelle est la grandeur de vos défauts, et l'énormité de vos crimes, car je ne vois pas que les plus Scélérats puissent porter leurs méfaits au delà du plus haut période où puisse aller l'iniquité. — La grandeur de mes crimes, luy dis-je, puisque vous le voulez sçavoir, c'est que je n'ay point de chaussons en mes bas, de pain dans mon armoire, de chemise en mon dos, ny de semelles à mes souliers. — Vous ne m'avez pas si fort surpris, ditEraste, que vous pensez, je me suis toujours bien douté que vostre raillerie aboutirait en cette agréable chute. — Non, Eraste, luy dis-je, je parle très sérieusement. — Vous voulez dire, reprit Eraste, que vous estes pauvre ; mais appelez-vous un crime ce qui fut autrefois la vertu et la gloire des Philosophes? — Cela étoit bon, luy disje, du temps que l'on se mouchoit sur la manche, il n'en est pas de mesme aujourd'huy. Apprenez, Eraste, que la pauvreté, dans un homme spirituel et vertueux, est le plus grand de tous les maux et de tous les crimes : on la supporte dans les personnes communes, mais on ne la

souffre point dans les personnes extraordinaires. — Hé pourquoj cela? dit Eraste. — Parce que l'esprit attire la haine, la vertu produit l'envie, et la pauvreté le mépris ; de sorte que tant plus l'homme spirituel qui est né pauvre se charge de vertu, plus il se charge de haine et d'envie, à laquelle il peut d'autant moins résister qu'estant né pauvre et dépouillé il n'a point d'armes à l'épreuve de sa fureur. Et si dans cette dernière persécution, la plus epouventable qui fut jamais, cette puissante ennemje ne m'a sceu précipiter, ne croyez pas, cher Eraste, que j'en aye l'obligation au pouvoir d'un Roy, ny à la faveur d'un Prince, non plus qu'à mes bonnes qualitez ; je n'en dois rendre grâces qu'à la puissante main de Dieu, à mon innocence, et à la rare incorruptibilité de mes Juges. — Je le crois bien ainsi, dit Eraste; car si la comparaison que Von fait des Loix avec les toiles d'araignées est juste, et que les gros taons passent au travers, et les petits moucherons y demeurent attrapez, si vous eussiez esté digne de la rigueur des Loix, ou que vos Juges eussent été moins équitables, hélas ! pauvre petit moucheron, qu'eussiez-YOus fait pour vous développer de la plus forte toile, et la mieux ourdie qui fust jamais? C'est pourquoy vous avez bien raison de remercier Dieu et de vanter la rare intégrité de vos Juges, qui, comme des expérimentez Pilotes, resistans aux vents impétueux qui vous menaçoient du Naufrage, ont si sagement conduit vostre barque dans un si glorieux port, et, d'un mesme coup, obligé tous les gens de bien, et fait éclater par toute la terre le prix et le mérite de leur vertu. — Il est vrai, dis-je, que, protégeant mon innocence et secondant les intentions de ce Juge suprême, qui m'a toujours conservé, mes Juges ont obligé tout ce qu'il y a de gens de biens et d'honneur en France. Mais, comme parmy une centaine d'animaux, qui n'ont de l'humain que l'habit et la figure, il y a ordinairement bien prés de quatre-vingt-dix-neuf coquins contre un honneste homme, ah ! cher Eraste, que mes Juges en eussent obligé bien d'autres, s'ils n'eussent point esté si hon-

nestes gens, si, comme un autre Esope, l'artifice et la calomnie eust esté assez forte pour me précipiter! Quel doux spectacle pour tous les sots et pour tous les médians ! Quel friand repas pour toutes ces sortes d'insectes! Néron, sur le Mont Aventin, regardant à travers une Emeraude l'embrasement de Rome, eut-il jamais tant de plaisir, que cette vermine eust eu de joye à l'aspect de la conflagration des Muses? Quel plaisir à un pied plat, de voir les flammes de cranerun tel Occiput, et se faire un passage dans un cerveau tout lardé de belles pensées, et tout farcy de tons cromatiques, de voir griller une docte et sçavante main, rostir un quartier de Caliope et de Clio ! ha ! qu'un poëte bien rostj, et prest d'estre boucanné au gré d'un riche impertinent, est un mets savovireux et délicat! Les Dieux en cette rencontre eussent esté jaloux de la félicité des Coquins; il n'y eust eu point de Cloris et d'Amarilis qui n'y eust apporté son fagot, ny de si laide et si vieille megere qui, pour venger le beau sexe, n'eust fait la dépense d'un cottret ; mon Dieu!

Quel ravissement extatique !

Qu'elle eust eu de joye à son tour, Venus et sa troupe arcacHquo, De voir ardre en place publique Un hérétique en fait d'amour !

Toutes les Nymphes du faubour Qu'on ne veut point dans l'Amérique \ A qui le Pont-Neuf fait la cour, Pour voir ce spectacle angcliquo, Eussent demeuré sans pratique, Sans soldat et sans castadour ; Et pour fester un si beau jour, Iris eust fermé sa boutique, Et n'eust pas mis la paste au four.

— Je n'en doute point, dit Eraste ; mais si ce malheur vous fust arrivé, comme il peut arriver au plus innocent

1 A cette époque, on transporta au delà des mers le trop-plein des mauvais lieux.

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de tous les humains, je croy que les flammes, plus raisonnables et moins cruelles que les hpmmes, eussent respecté vostre mérite, et auroient eu honte de vous approcher. — Ma foy, dis-je à Eraste, je ne m'y voudrois pas fier ; car si ce farouche élément étoit capable de ce que vous dites, il auroit épargné la ville de Londres, la Sorbonne et le Palais du Roy. — Je crois, dit Eraste, que vous avez raison ; mais dites-moy, je vous supplie, quelque chose de vostre Prison ; car je m'imagine que le récit en doit estre agréable, et les circonstances curieuses. — Je suis tout prest, luy dis-je, de satisfaire à vostre désir ; mais je me sens un peu lassé de la promenade, et le soleil me semble un peu chaud, c'est pourquoyje serois d'avis que nous allassions discourir sur l'un de ces bancs, et nous reposer un peu à l'ombre. — C'est bien avisé , dit Eraste , mais je croy que nous ferions encore mieux de nous aller reposer entre deux tréteaux, et chercher cet ombre dans un bon cabaret. J'ay une chaise roulante ^ à la porte, qui nous conduira tous deux fort doucement jusques à la Galère ^ — Quoy que je n'ayme pas le Cabaret, luy dis-je, et que les grands vins me soient suspects, je vous suivray de bon cœur à ce fameux Cabaret. Ce n'est pas un grand mal à ccluy que l'on avoit destiné pour le poteau, de faire un petit tour en Galère. Nous montasmes donc en Calesche, et de là en Galère, où après avoir repu du plus beau et du meilleur qui s'y trouve, sans attendre qu'il me priast de l'entretenir de ma prison, je commençay ainsi : J'avois fait afficher par tout Paris mes Concerts Cromatiques, et traité avec un libraire du Palais de mes avantures, et j'estois sur le point de joiiir de la gloire de mes persécutions, et de recueillir les fruits de mes travaux, lors qu'un coup de foudre inopiné ruina toutes mes espérances, et, du haut de ma gloire, me précipita dans les plus profonds abysraes de la honte et du desespoir. Il y avoit trois jours que j'avois veu en songe mon

1 Sorte (le petit coupé.

2 Cabaret foraeux, situé inie Saint-Thomas-du-Louvre.

Parnasse sans dessus dessous, et, la nuit du jour que je fus arresté, l'un de mes Enfans de Musique avoit songé que luy et son camarade m'accompagnoient à la mort. Croyez, Eraste, que je ne demeuraj pas longtemps sans voir l'effet de mon songe : le matin mesmo je vis entrer dans ma chambre un Commissaire, suivj de plusieurs Satelites, tous Grands amys des Muses, comme vous pouvez penser. Ha ! cher Eraste, si vous sçaviez à quoy sert la Philosophie, et combien elle est nécessaire en ces funestes rencontres ! Je regarday tous ces gens-là avec dédain, et tout cet appareil avec mépris; et me voyant, après tant de persécutions passées, persécuté tout de nouveau, je regarday le monde comme un enfer, et les hommes comme des diables incarnez. Dans cette juste indignation, j'eus toutes les pensées du Misantrope, et considérant la barbare iniquité de mes ennemys, une prompte et honneste mort m'auroit semblé bien douce, pour m'exempter de la honte qu'il y a de vivre avec des hommes si mechans et si pervers. Cette juste colère n'empeschoit pas que mon cœur ne donnast entrée aux traits d'une juste pitié, et que je ne fusse touché sensiblement de voir injustement enveloppez dans un si prodigieux malheur mes deux Enfans de Musique, que leurs Pères m'avoient confiez dans Rome si généreusement, et ne m'avoient abandonnez pour venir en France qu'avec des larmes. — Quoy, dit Eraste, sont-ce ces Enfans que vous aviez il y a deux ans â Saint-Germain? il me souvient de les avoir oiiys chanter huit jours tout de suite devant Monseigneur le Dauphin; ce grand Prince ne se pouvoit lasser de les voir et de les entendre. — Ce sont les mesmes, luy dis-je, qui depuis ont paru devant leurs Maj estez, et charmé toute la Cour. — Vrayement, dit Eraste, c'est une chose tout à fait pitoyable ; mais, poursuivez, s'il vous plaist, car j'ay du plaisir à vous entendre. — La première chose, dis-je, que firent ces Archers des Muses, ce fut de sceller tous mes coffres, après s'estre saisis de mon argent. Ce premier acte tragicomique estant finy, il fallut sans intermède passer au se-

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cond. Un huisser trés-dispos et trés-allaigre vint à moy avec une gaillarde troupe d'Archers,

Lesquels, avec peu de raison, Comme un coquin patibulaire, Se jetterent sur ma toison.

Pour me loger en la maison.

Où l'on ne boit que de l'eau claire.

Des pleurs que l'on verse à foison ; Quoyque sans aucun Emissaire, Le seul valet du Commissaire M'eust fort bien conduit en prison,

car je ne suis pas de ceux qui se battent contre les Archers : comme je suis d'un naturel de brebis, j'ay trop de révérence pour les loups, et trop de respect pour leurs pattes, pour m'aller jouer à leurs griffes, aussi je me laissay mener comme un mouton, sans demander qui estoit ma partie, ou par quel ordre on m'arrestoit; je ne m'avisaj pas seulement de prendre mon peigne, ny mon bonnet de nuit. On me conduit donc au petit Chastelet, où du Guischet, estant passé dans la Morgue *, un hommo gros, court et carré, vint à moy, qui, avec un visage farouche, après m'avoir mis la main dans les chausses, et défait mon éguillette, tira de sa poche un grand couteau, dont le tranchant me paroissoit bien affilé.

Lors voyant d'un œil effaré Cet homme gros, court et carré, Mettre la main où se retire Le fruit à l'amour consacré.

Je crus que cet étrange siro Vouloit, à ce fait préparé.

Punir par un nouveau martyre.

Avec ce tranchant acéré, Le délinquant qu'on vouloit frire.

Qui, n'en déplaise à l'ouïr dire, Estoit alors fort retiré.

' « Le second guichet, où l'on tient quelque temps ceux qui entrent en prison, afin que les guichetiers les regardent fixement et s'impriment si bien l'idée de leur visage dans leur imagination, qu'ils ne puissent manquer de les reconnaître. » {Dict. de Trévoî(x).

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Mais je revins incontinent de cette défaillance ; car il me fit bien connoistre qu'il n'en vouloit qu'au ruban de mes chausses, qu'il me coupa, après avoir pris le cordon de mon chapeau. Cette cérémonie se fait ordinairement, pour ôter le moyen à un misérable de s'étrangler, quand on le conduit au lieu du desespoir. Il me mena donc dans le cachot, d'où après y avoir été vingt et un jours, on me tira pour me mettre sur le Preau. — N'allons pas si viste, ditEraste; quoy! à peine estes-vous entré dans les Enfers, que vous voulez passer aux Champs Eljsées: arrestons-nous un peu, s'il vous plaist, dans ce poste ; car il me semble que vous y devez faire une fort agréable figure. — Quoy qu'il n'y ait pas beaucoup de plaisir, luy dis-je, de demeurer en Enfer, je ne laisseray pas de m'y arrester un peu, pour m'accommoder à vostre désir. Cet homme donc court et carré, après avoir ouvert plusieurs portes dans un escalier fort obscur, m'enferma, comme j'ay dit, dans une Spelonque, encore plus obscure, où le premier objet qui parut à mes yeux, ce fust un homme vêtu de long, avec une barbe qui lui venoit jusques à la ceinture : je le pris pour une copie du docteur Videria, ou pour quelque Philosophe Saint, qui m'attendoit là de pied ferme, pour me préparer à la mort. En eff'et, je n'avois pas tant mauvaise raison ; car ce Geôlier court et carré, qui étoit jeune et fort, sans considérer ny la saison ny la qualité du lieu, ny la grandeur de mon âge, ra'osta, sans avoir pitié de mes cheveux blancs, mon manteau, qui estoit autant que de m'oster la vie. Aussi dans la juste appréhension que j'avois de la mort, je me jettai à genoux devant luy, pour l'émouvoir à compassion ; mais les grandes âmes, comme estoit celle de ce Guichetier, ne sont point capables de ces tendresses, il emporta généreusement mon manteau sur ses épaules, et me dit que cet ordre lui avoit esté donné. Cette rigueur; qui ne se pratique gueres en France, me remplit l'imagination do mille étranges pensées, touchant la puissance de mes ennemys. Enfin le froid m'ayant saisi par tout le corps, pour ce que j'étois presque tout nud, dans un lieu très

froid et très humide, je me jettay sur un peu de paille, que je regardaj, non pas comme mon lit, mais comme mon tombeau, que la fortune m'avoit préparé pour finir ma misérable destinée. Je m'ensevelis donc dans cotte couche de paille, ou plutost dans cette couche de fumier, où comme dans un Sépulcre, étendu de mon long, comme un homme frapé de la foudre, je demeuray quatre jours, sans remuer ny pieds ny mains, ny sans prendre aucun aliment :

Car pour entretenir la mourante langueur. Dans un corps accablé et d'ans et de malheur, Le bon pain du grand Roy n'estoit pas assez tendre, Ny l'eau d'assez bon goust pour cette vieille sœur D'Apollon, que Vulcan vouloit réduire en cendre. Qui n'ayant sur la peau ny pauvre habit à vendre, Ny de chemise en dos pour pouvoir engager Dans cet humain climat, où, l'on dût enrager. On ne trouvcroit pas un cordeau pour se pendre, Se fust laissé mourir plutost que de manger.

— Mais, dit Eraste, ne vient-il pas de temps en temps quelque joyeuse marmite pour réjouir les tripes de ces pauvres Prisonniers?

— Une pieuse compagnie.

Toute de charité remplie.

Chaque semaine au moins deux fois, Pour nous guérir de la popie, Nous portoit en cérémonie Dans un flacon chopine à trois, Et pour nous faire chcrc lye, Et nous traiter en petits Rois, La vieille main d'une harpie Nous regalloit de quatre noix.

Non pour nous conserver la vie ; Mais pour nous conserver la voix, Et de très-beaux et très-bons pois, Propi'es à nostre Infanterie, Pour tuer tous les HoUandois.

Il ne laissoit pas, le bonhomme à la grande barbe,

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de les avaler comme pois gris, les engloutir tout murmurant, et d'enfarcir ses tripes indignées. Mais moy, qui, pour tout Tor du monde, nepourrois pas digérer une balle de mousquet, plutost que de luy tenir compagnie à un si friand repas, je les laissois dévorer à cet homme Austruche, qui en recompense me regalloit tous les matins d'une musique très harmonieuse, et d'un parfum tout à fait odoriférant.

Car ce barbon de pois crevé, Aussi tost qu'il estoit levé, Vcnoist justement sur ma creste Décharger la fiere tempeste Des vents dont il estoit grevé, Qui, jour ouvrable et jour de foste, Règlement tcnoit abreuve Mon pauvre nez ; car un prive Estoit à trois doigts de ma teste, Qui reposoit sur un pavé.

— Ce n'estoit pas le moyen de dormir d'un bon somme, dit Eraste. — Je ne laissois pas pourtant de dormir, ce luy dis-je, mais d'un sommeil interrompu d'effroyables songes. — Et que faisiez-vous, dit Eraste, durant ces fascheux intervalles? — J'interrogeois ma conscience, luy dis-je, et je me demandois cequej'avois fait aux hommes pour les porter à de si étranges extremitez; et pensant à l'ingratitude de ma Patrie, qui au lieu de me recevoir à bras ouverts, me vouloit si injustement étouffer, je luy composay cette plainte, que je fis dans mon grabat, et qhe j'appris par cœur, faute de papier et d'encre; c'est pourquoy je n'auray pas de la peine à vous la reciter :

A LA FRANŒ.

Que vous ay-je fait, ma Patrie, Pour mériter vostre courroux?

Helas ! qu ay-je fait contre vous?

Quel démon plein de barbarie Me tient en la boëte aux cailloux, Enfermé sous tant de verroux ?

Ma foy, je vous trouve jolie; Quoy ! pour embrasser vos genoux, J'auray donc quitté l'Italie, Son beau Soleil et son vin doux.

Pour estre en proye à la furie De vos mechans et de vos fous; Que vous ay-je fait, ma Patrie?

Hclas! pu'ay-je fait contre vous ?

Moy, de qui la Muse bouffonne

A vostre espi-it entretenu.

Et de qui le chant ingénu

Jamais ne déplut à personne,

Ma petite maman pouponne,

Qui m'avez fait naistre, et tout nu

Entre vos bras m'avez tenu.

Vous qui devez une couronne

A mon destin trop combattu,

Helas! qui l'auroit jamais cru,

Apres m'avoir esté si bonne.

Vous voir, comme une Persephonc*,

Animer contre ma vertu

Tous les serpens de Tiziphone

Pour estouffer la triste voix

D'un Cygne mourant qui soupire.

Et mettre une Musc aux abois,

Qui tant de fois vous a fait rire.

Et qui sceut charmer tant de fois.

Par les doux accens de sa Lyre,

Les deux plus grands de tous vos Rois.

Ha ! je vois bien que les accords

De ma Muse facétieuse

Ont fasché la troupe envieuse

De vos scribes croque-rcforts.

Jaloux du mérite des morts :

Pourquoy, troupe séditieuse,

Prenez-vous l'ombre pour le corps?

O fortune capricieuse.

Ombre pour moy trop malheureux.

C'est bien moy qui, dans ce lieu sombre.

1 Proserpine.

Ne suis désormais plus qu'un ombre,

Et qu'un phantosme ténébreux,

Sur le point d'accroistre le nombre

De mes triomphes glorieux,

Tout prest de produire en ces lieux

La ravissante mélodie

De mes concerts harmonieux,

Mes Avantures d'Italie,

Et tous les talens précieux

Qu'a receus mon humble génie

Des liberalitez des Cieux :

Faut-il, ô sort plein de furie !

Faut-il, 6 prodige nouveau !

Que pour esteindre le flambeau

De ma triste et mourante vie.

Ma marastre soit ma Patrie,

Que ma prison soit mon tombeau,

Que ma vertu soit ma partie.

Et mon esprit soit mon bourreau?

Oiiy, traistre, perfide, vilain.

Bourreau d'esprit, qui fais le vain, Petit Auteur en mignature; Ouy, oiiy, c'est toy, bel Ecrivain, Qui, plus fallnt que Neuf-Germain S Cause les peines que j'endure 5 Esprit fat, esprit mal appris, Pourquoy fascher ces beaux Esprits, Et choquer tant de doctes Plumes?

Que feroient-elles dans Paris, Les Beurrières sans leurs escrits, Les Charcuitiers sans leurs volumes, Et leurs vers qui n'ont point de prix?

Petit gueux, petit morfondu.

Esprit qui ne sçaurois écrire Un petit mot sans me détruire, Fais maintenant de l'entendu.

Bel avorton de la satyre ; Pour toy, coquin, j'ay tout perdu.

Anche et Rebec, Archet et Lyre,

Poëte grotesque, dont Voiture s'est tant moqué.

Tout est flambé, tout est fondu, Marmite et plat, et poislc à frire, Tout vivant, je suis descendu En dos enfers, où, pour tout dire.

Sur un peu de paille estendu.

Le bon pain du Roy. nostre Sire, N'est qu'un mets pour moy défondu; D'horreur je suis tout esperdu.

Et dans ce ténébreux empire.

Où, languissant, pauvre et tout nu. Maint piéton, qui, pince sans rire, Déchire mon individu.

Hors d'un peu d'air que je respire, Je n'ay rien pris ny rien mordu.

Et si j'ay parfois un peu bu, C'est de cette eau, quand je soupire.

Que mon triste œil a répandu.

Parmy le doux charivaris De l'agroable compagnie D'un gros de rats et de souris, Qui sur ma pance dégarnie.

Pour dissiper mes longs ennuis.

Et chasser ma mélancolie.

Me donne icy toutes les nuits La Musique et la Comédie, Je pense à la Palidonie Qu'un tas do gueux aux pieds pourris.

Plus amys de la calomnie Que de mes faits et de mes dits, Parlant de moy, font dans Paris.

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