DIALOGUE
COLIN
Il sera demain sur le gris.
PIERRE DU PUIS
Hé qui?
COLIN
Ce demou, cet impie; Sa Musiclo, sa Symphonie,
Et tous SOS flûtiaux sont saisis.
Qu'on verra, par sainte Marie, De biaux rébus en ses escrits !
C'est grand cas que ces biaux esprits Ont à tou leur Philosophie Tourjou quelque brin de folie.
PIERRE DU PUIS
Il est vray, quand on versifie.
Qu'on n'a pas trop le sang rassis.
COLIN
On dit qu'en l'an cinquante-six, Il fut pris, une matinée, Par un Prévost vostu de gris.
PIERRE DU PUIS
Ce fust en cette mesrae année Qu'il s'enfuit par la cheminée, En forme de chauve-soilris.
COLIN
Il sçait donc la Negromantie ?
PIERRE DU PUIS
Il est pire qu'un Circoncis, An ne sçait s'il croit au Messie.
COLIN
Et mesmement en son logis On n'y voit point de Crucifîs.
PIERRE DU PUIS
Tant pis, Colin ; Colin, tant pis.
COLIN
Mais que fait-il de ces beaux fils, Dont le plus grand a la pépie ?
On dit qu'ils sont fort bien appris.
PIERRE DU PUIS
0 que la demande est jolie!
Ce qu'on en fait en Italie.
COLIN
On en marmuze dans Paris ; Mais ce Monsieur de l'Assoucie Est pourtant, quoy que l'on en dio,
Aussi blanc que le Mont Senis :
Il a des ans soixante et dix.
Quand on est de la confrairie De la chapelle d^ Transis, Et qu'on est réduit à la mie, Faute de dents, adieu, ma mie.
Relie dame, fermez vostre huis.
Je n'ay plus de seau, de poulie, Ny de corde pour vostre puis.
PIERRK DU PUIS.
C'est un vieux Enfant de Cypris, Vous en parlez comme une pie :
A vie matou tendre souris.
Cette chanson n'a point de prix Pour des Rossignols d'Arcadie ; Mais, dites-moy, Pierre du Puis, Et vous. Colin, je vous suplie.
Si le Saint Père, en qui je croy, L'Eglise, nostre Sainte Mère, Et nos seigneurs les gens du Roy.
A la coupe la plus severe, M'ont trouvé tous de bon aloy, Sans macule et sans vitupère.
Proche de cette heure dernière Où chacun doit songer à soy, Ay-je changé de sang, d'artcre, D'habitude et de caractère.
Pour m'appliquer au vil cmploy Dont le crédule populaire Se fait mon vice imaginaire ?
Osez-vous bien, en bonne foy, Choquer l'Estre que tout révère, Le Ciel, la Nature et la Loy?
Mais, las! en vain je m'evertuë, Je resve et ne dors qu'à demy Pour trouver le fier ennemy De ma vertu trop combattue ; Possible ô mon ame abbatué !
Prens-tu Paul pour Maistro Rcray ?
Possible, qu'allant par la rue,
Cent fois fléchissant les genous, J'ay baisé la main qui me tuë, Que mesme au sortir de ces trous, Encor tout percé de ses coups, Je luy feray le pied de grue; Venez, paroissez à ma veuë.
Fiers concurrens, accourez tous, Oyseaux de nuit, tristes hybous, Monstrez vostre patte velue.
Quoy ! vous n'osez, esprits jaloux, Monstrer qu'à travers une nuë Les éclats de vostre courroux !
Grand Roy, de qui l'esprit sublime Pénètre et voit tout icy-bas, Invincible Dieu des combats, De qui la vertu magnanime.
Qui tout maintient et tout anime, Sert de modelle et de compas A tous les autres Potentats, Si pour vous mon chant et ma rime Eut autrefois quelques appas.
Grand Monarque, ne souffrez pas Qu'un attentat illégitime Souille vos bienheureux Estats, Ny qu'une innocente victime, Dont les vertus ont fait son crime.
Souffre en un jour mille trespas.
Et vous, Arbitre de mon sort, Qui, pour punir le maléfice.
Jour et nuit, travaillez si fort, Vous qui, des vertus le sujjport.
Faites si bien la guerre au vice, Seigneur trés-sage et trés-acort.
Ne souffrez pas qu'en ce vieux fort.
Où mes membres ont la jaunisse, Ma pauvre carcasse languisse Entre le naufrage et le port.
Qu'on m'absolve ou qu'on me punisse, Et n'attendez pas, si j'ay tort.
Qu'une lente et cruelle mort.
Me dérobe à vostre justice; De ce froid et baveux caveau
Où jo n'ay pas peur, faute d'eau, Que ma pauvre barque périsse, S'il vous plaist que je reverdisse, Plantez-moy sur vostre Preau, Quoy que je ne sois pas si beau Ny si poly que feu Narcisse, Jo seray, quoy qu'on me noircisse, Un assez rare Jouvenceau :
Pour défendre ma vieille peau, Quoy que petit et pauvre cancre.
Je ne veux lance ny cousteau; Avec uu peu de plume et d'encre.
Je vous reponds de mon vaisseau, De mon cordage et de mon ancre.
Au moins tout le monde verra.
De Paris jusqu'à Barcelone,
Si cet amant du fa, sol, la,
Qu'amy très-mauvais a mis là.
Est vert, ou gris, ou blanc, ou jaune,
Si tort ils ont, si tort il a.
Cet homme réduit à l'aumosne.
Qui voudroit estre en Macedone,
Ou pour le moins en Canada,
Cet homme un doigt plus grand qu'une aulne.
Que la fureur de Tysiphone
N'a jamais pu mettre à quia.
— Ces vers, dit Eraste, sont beaux et bons : mais cette nourriture spirituelle, dans le besoin que vous aviez de manger, ne contribuoit gueres, ce me semble, à la nourriture de vostre corps. C'est pourquoy, dans le désir que j'ay de vous voir manger, après une si longue abstinence, vous me ferez plaisir de me dire comment vous terminastes cette rigoureuse diette, et par quel coup du ciel vous sortistes d'une si cruelle extrémité. — Vous avez raison, Eraste, luy dis-je; car, à moins que d'un coup du ciel, je vous puis dire en vérité que c'étoit fait de ma vie; mais enfin la Providence, qui ne m'abandonna jamais d'un seul pas, me secourut à point nommé ; lorsque j'y pensois le moins, je vis entrer dans mon cachot une
bouteille de vin, un pain de Sigovie \ avec un plat d'épinars, et un homme qui portoit tout cela, qui me dit, de la part de mon amy Bejard*, et de toute sa généreuse famille % que je prisse cœur, que je me consolasse, et que je ne manquerois d'aucune chose: et certes je puis dire que sans ce prompt secours, la mort qui s'estoit déjà campée dans mes tripes, et se carroit dans mon sein, m'estoit inévitable. Je mangeaj donc, puisqu'à moins de mépriser le secours du ciel, il me falloit manger, et, mangeant, je retournay à la vie : d'autre part ce charitable barbon, qui, pour me garantir du froid, m'avoit toujours couvert de son manteau, me revêtit encore d'une vieille robbe qu'il avoit quittée ; et pour comble de générosité, il m'arma les deux jambes d'une grosse paire de bas. En effet, il me paroissoit un homme bon et charitable : et, quoy qu'il fust presque toujours attaché à la lecture ou à la prière, je croy qu'il n'y avoit point d'hypocrisie en son fait; mais comme il n'est point d'homme sans défaut, aussi la Justice, qui depuis quatre ans le tenoit en cet endroit, pour y finir sa vie, ne l'y tenoit pas sans de très-grandes considérations.
Car cet homme extraordinaire Avoit un certain mal en soy, Qui ne donnoit pas peu d'employ A sa puissance imaginaire ; Jamais homme plus débonnaire Ne vint en ces lieux pleins d'cffroy, Plus fol n'y plus visionnaire, Et de ce mal, comme je croy, Si je l'eusse voulu défaire.
Comme il estoit un peu colère, Quelque amitié qu'il eust pour moy, Il m'auroit fait, en bonne foy.
Ce que Gain fit à son frère.
1 Le pain de Ségovie, dans la composition duquel il entrait du lait, était en grande vogue.
2 Louis Béjart, qui vécut jusqu'en 1G78.
3 Jacques Béjart était mort dès 1G59. Madeleine lui survécut treize ans.
Et il me souvient qu'un jour, n'ayant pas eu assez do complaisances pour approuver les vices de son imagination, n'y croire à des fables, qu'il me vouloit faire passer pour des miracles, je me vis sur le point d'estre battu, et je ne pus si bien faire que durant trois jours je n'encourusse son indignation. — Il est donc fol? dit Eraste.
— Je ne puis pas bien vous dire le degré de sa folie ; mais il disoit qu'un Guichetier l'avoit empoisonné dix fois, et que toutes les dix fois il s'en estoit garanty, en proférant des paroles qui avoient force et vertu contre toutes sortes de poisons ; jugez par là de son esprit. — Que deviendroit l'Orvietan, dit Eraste, si on avoit élargy un tel homme?
— Avec tout cela, dis-je, je trouvois que celuy-cy, qui, gourmandant ses passions, estoit toujours reiiny à son Dieu, n'estoit pas si fou que ceux qui, à grand tort, se croyent bien sages, puis qu'enfin, ou plus ou moins, nous sommes tous fous.
Le plus sage de tous les hommes
Qui se croit sage n'est qu'un fou ;
Voyez d'icy jusqu'au Pérou,
S'il en est de tant que nous sommes,
Qui veuille céder en raisons
Au Dieu qui régie les saisons :
Vous n'en trouveriez pas, je gaga ;
Parmy la folie et la rage
Qui régne aux Petites-Maisons,
Voyez s'il est quelque homme sage.
Je vivois donc fort chrétiennement avec ce sage fou ; c'estoit un plaisir de me voir promener avec lui, la teste enveloppée d'un sac; mes soûliez eculez, que je portois en pantoufles, pouvoient passer aisément pour des sandales; et qui auroit veu toutes les figures, que depuis septante ans j'ay fait dans le monde, me voyant dans un habit si extravagant, et dans une si étrange forme, m'auroit pris sans doute pour un Prêtée ; car, après m'avoir veu maistro de musique, joiiour de Luth et Poète, me voyant dans cet habit faire une fonction si différente de tous ces diff'erens emplois, il y avoit de quoy admirer
l'extravagance de la fortune, qui m'avoit réduit dans un si estrange lieu. — Vous avez raison, ditEraste, etj'aurois eu grand plaisir de vous voir ainsi transformé.
Vous promenant en ce vieux fort Avec ce barbon fier et fort, Dans ce bel habit, ce me semble, Vous deviez effrayer la mort, Devant qui tout le monde tremble, Et comme un esprit trés-accort, Pleurer et rire tout ensemble Des caprices de vostre sort.
— Oiiy bien, Eraste, luy dis-je, si je n'eusse pas esté dans un cachot, exposé à la colère du Ciel, et à la furie des hommes ; aussi, bien loin de rire de cette plaisante métamorphose, je la regardois comme un effet de la bonté du ciel, qui, pour satisfaire à mes péchez, m'avoit réduit en cet estât, et, pensant à l'extrême bonté de Dieu, qui se manifestoit si visiblement à moy, je lui donnois toutes les nuits de mes larmes en si grande abondance, que mon lit en estoit arrousé. Mais ces larmes n'estoient point des larmes d'angoisses ny de desespoir, comme vous pouvez penser : ces larmes, cher Eraste, estoient des larmes de joye, qui, allégeant mon cœur, me servoient plutost de rafraischissemens dans mes souffrances que d'accroissement à ma douleur ;• et je peux dire que, dans ce misérable estât, j'estois encore plus heureux que mes injustes persécuteurs ; car n'estant pas tourmenté par cette syndereze, qui trouble ordinairement le repos de ces riches misérables, qui font consister toutes leurs félicitez dans les biens de la fortune, dans les charmes des trompeuses voluptez, et dans les plaisirs de la vengeance, je joiiissois du repos de la conscience, et j'avois la satisfaction demoy-mesme, que mes ennemis n'avoient pas, et ne pouvoient pas avoir. Cette consolation, qu'au milieu de mes disgrâces je trouvois dans la bonté de Dieu, fut bientost suivie d'une autre. J'appris que j'estois innocent ; car il faut que vous sçachiez, cher Eraste, que, dans de semblables
rencontres, il ne suffit pas d'estre innocent devant Dieu, il faut estre innocent devant les hommes. On me dit que mes Enfans de Musique, que l'on avoit mis en deux autres cachots séparez, avoient esté trouvez sages et vertueux. J'en loûay Dieu sur le champ, et le remerciaj, avec de nouvelles larmes, de ce que le soin que j'ay toujours eu d'eux avoit réiissy : car, en ce cas, le père no sçauroit répondre de son enfant. Au bout de quelques jours on les tira du cachot; et, le Jeudj Absolu ' de la Semaine Sainte, on me mit avec eux sur le Preau, où il ne faut pas demander comment je parus dans cet habit. Si tu sçavois, cher Eraste, quel délice on ressent au sortir d'un cachot, tu voudrois y entrer une fois, pour avoir le plaisir d'en sortir, tu pourrois après cela parler des joyes du Paradis. Ce preau me sembloit les Champs Elisées. Lajoye que j'avois de revoir la lumière, et de retourner dans la société des hommes, me faisoit passer les heures comme des momens, et les plus longues journées comme des heures. Aussi, pour dire la vérité, je contribuois beaucoup à mon divertissement: car avec une plume et de l'Encre, des Livres, des Cartes, des Luths et des voix, je suis partout, hormis dans le cachot, le plus heureux de tous les hommes. D'ailleurs, Monsieur le comte de Saint V***** ne contribuoit pas peu à ma félicité, tant par ses bienfaits que par les charmes de ses belles qualitez, et par ses grands pastez de jambons; et je sçavois gré à ma mauvaise fortune, qui m'avoit conduit en prison, pour y connoistre et y estre connu d'un si honneste homme, si parfait et si achevé. Comme il aimoit extrêmement la symphonie, et que les plus vertueux de Paris luy donnoient de charmantes visites, ce n'estoit dans son appartement que Festins et que Musique, où Mademoiselle de Cartillis, raoy et mes Enfans, avions bonne part.
Langue de Bœuf, Poule et Dindon,
Avec le Pasté de jambon,
* Ahsolutionis dics, le jeudi saint.
La Perdrix et la Tourterelle, Ne plaisoient pas moins à Nanon Que le son de ma chanterelle Et l'entremets d'une chanson Que chantoit mon Page Toinon, Qui, tant au jour qu'à la chandelle, Si l'on en croit à la coupelle *, Estoit un honneste garçon; Et, dans cette modo nouvelle, Introduite en cette maison Par le digne Enfant d'Apollon, Qui mettoit là tout par ecuellc.
On pouvoit dire avec raison, Quoy que la prison soit cruelle.
Qu'il est quelque douce prison.
Au moins s'il n'en est point de belle.
Mais la fortune so lassa biontost de me favoriser : mes ennemys, qui ne m'avoient pas envoyé en Enfer pour m'y divertir, me firent transférer au grand regret de ce noble seigneur, et de tous les prisonniers, qui avoient déjà pris de l'amour pour moy. Je me vis donc séparé de mon bienfaiteur, éloigné de mes Enfans de Musique, et logé dans une prison si estroite et si puante, que je m'estonne comme, après avoir demeuré dix jours en ce petit Enfer, on puisse envoyer un homme à la potence ou aux galères, estant si bien purgé de tous ses crimes. Aussi mon mauvais Génie, qui sçavoit très-bien que, dans ce lieu de souffrance , deux jours de nécessité m'envoyeroient infailliblement en l'autre monde, renversa tout exprés le Théâtre de M*****^ qui, tombant d'assez haut, entraisna dans sa chute moy et mes pauvres Enfans, renversa tout mon broiiet, et culbuta ma marmitte ; mais mon bon Ange l'emporta hautement sur mon
1 Coupelle était synonyme d'examen, d'épreuve.
2 Molière. — Presque aussitôt après sa mort (fé%Tier 1673), le roi donna le théâtre du Palais-Royal à LuUi, qui y transporta l'Opéra {voy. plus loin, p. 410) ; et la troupe de Molière se retira dans la salle de la rue Mazarine, où elle no fut définitivement installée qu'au mois de juillet. — Dassoucy avait été mis en prison vers le mois de mars.
mauvais Génie. A peine ma marmitte fut renversée, qu'un autre Ange la redressa; Taisné de Messieurs delà Barre de chez le Roj prit généreusement tout le soin de ma protection. Mais il ne faut pas que je demeure ingrat à Madame TAbesse, sa sœur, puisque ce fut cette généreuse Dame qui luy en inspira la première pensée ; outre la piété qui est naturelle à toute cette maison, elle avoit pris de l'estime pour raoj, par la lecture qu'elle avoit faite de mon Traité de la Divinité. De sorte que je puis bien référer purement à Dieu ce coup du Ciel, puisque ce que j'ay écrit de sa Divinité en estoit la source. Depuis ce Monsieur de la Barre, cherj pour sa vertu, et renommé par ses pieux écrits, ne m'abandonna jamais d'un seul pas, aussi bien que Monsieur et Madame Cocquerel, sa sœur, et toute sa généreuse maison. Mais je ne puis oublier Monsieur de Niel, premier Valet de Chambre du Roy; ce fameux illustre, qui sçait joindre les grâces aux bienfaits, m'assista plus de trois mois durant, sans que je sceusse de quelle main me venoitco secours. — Mais, dit Eraste, m'interrompant, je sçay que vous estes de très-bonne famille, et que Monsieur vostre père, qui étoit un des beaux esprits du Palais, a fait paroistre son éloquence durant quarante ans dans le Barreau ; comment est-il possible qu'estant un Enfant de Paris, vous n'y ayez point de parens, car vous ne m'avez parlé, jusques à présent, que de vos amys? — Il est vray, luy dis-je, que Monsieur Coypeau, qui fut mon père, estoit un fameux Avocat en Parlement. Aussi je ne manque point icy de parens; j'en ay grâce à Dieu assez pour charger une Galère, j'en ay de toutes les sortes, des riches et des pauvres; mais les pauvres ne me sont venus voir que pour me dérober, et les mauvais riches, qui sont gens à carrosses et à plats d'argent, m'ont laschement abandonné : c'est pourquoy comme ils me considèrent peu, je les considère encore moins, et je les mets au rang des Archers qui m'ont pris, et des ennemys qui m'ont attaqué. Escoutez ce que j'en dis, et faites-en vostre profit :
Dieu vous préserve de la miche
Du Roy, des Archers, des Sergens,
De leurs griffes et de leurs dens.
De tous les gens à poil de biche.
De tous mes larrons de parens,
Qui m'ont destruit et m'ont fait niche,
De la patte du mauvais riche,
Et de tous les honnestee gens
Qui mon Parnasse ont mis en friche.
Je ne connois point de meilleurs parens que nos amys véritables, ny de plus grands ennemys que nos mauvais parens. Si nous sommes plus riches qu'eux, ils nous envient, et si nous sommes plus pauvres, ils nous méprisent.
Je ne vis de toute cette parenté qu'une pauvre nièce, qui parut bien intentionnée en mon endroit, et qui prit quelque part à ma disgrâce. Je ne pus jamais obtenir une retraite pour me;' Enfans de Musique auprès d'aucun parent; et je trouvay cette retraite auprès de Monsieur l'abbé Vallon, qui ne m'avoit jamais veu et qui ne me connoissoit que par le bel endroit de ma réputation. Aussi je puis dire que' je dois tout à mes amys, et rien à mes parens ; hors du père et de la mère, point de parens; Caïn tua son frère Al^el ; César empoisonna son neveu, et Néron fit mourir sa mère ; on ne voit dans le monde presque autre chos i que guerre et procez entre les parons; hors Alexandre, qui, estant yvre, tua son amy Clitus, on ne yov. point d'exemple d'aucun véritable amy qui ait jamais procuré la mort à son amy; et l'on voit tous les jours des enfans dénaturez qui égorgent leurs pères, et de<i pères qui égorgent leurs enfans. Au contraire l'on a vèu des amys vouloir mourir l'un pour l'autre, mais on re voit point de Titus ny de Gisipus * parmy des parers. — Vous avez raison, dit Eraste, et je suis fort satisfait de vous sur ce chapitre de parenté. Mais laissons à \ art Messieurs vos parens, qui vous ont abandonné dans une si sanglante disgrâce. Est-il possible
1 Dcc:imcron, X« jo irnée, nouvelle vin.
que, de tant d'amis que vous avez à la Cour, aucun no se soit employé pour vous ? et que ce grand Soleil qui vous a si long-temps éclairé, ce grand Roy, qui tant de fois a souffert vos Muses à son petit coucher, ne vous ait pas assisté dans cette funeste rencontre ? — C'est un eifet tout particulier de la bonté de Dieu, dis-je, qui, pour me justifier entièrement aux yeux du monde, a voulu que dans toutes mes disgrâces, j'aj^e toujours esté abandonné de tous les hommes : car, si j'en avois esté secouru, on auroit dit que j'aurois eu besoin de leurs secours, et que je serois redevable de mon salut à leur pouvoir. Mais je ne dois rien, ny à la puissance des Rois, ny à la faveur des Grands ; je ne dois la gloire de mes persécutions, après Dieu, qu'à mes Juges et â mon innocence. A Montpellier j'estois trop éloigné de la Cour, pour pouvoir en espérer du retour, et à Rome, bien loin d'estre protégé de mon meilleur amy, j'en fus abandonné, par les puissantes sollicitations et les calomnies dont mes ennemys l'avoient prévenu; et, dans cette dernière persécution, hors de Messieurs de la Barre de chez le Roy, comme je vous ay déjà dit, qui ont bien daigné m'assister en des choses qui ne regardoient point ma justification , bien loin d'avoir eu le moindre Avocat pour conseil, je n'ay pas eu seulement un Procureur pour me dresser une Requeste. Il est vrai que, dans la juste appréhension que j'avois de mes ennemys, et jugeant de la grandeur de leur puissance formidable par la rigueur extraordinaire de ma prison, j'envoyay plusieurs Lettres à Monseigneur le duc de Saint-Agnan, et au Roy, qui, à cause de la grande préoccupation des esprits, ne firent d'abord aucun efl'et. Depuis, cette préoccupation estant cessée par la vérification de mon innocence , Monseigneur le duc de Saint-Agnan, le père des Muses et le Dieu du Parnasse, no dédaigna point d'appuyer mon innocence de tout son crédit et de tout son pouvoir. Le Roy mesme parla à mes Juges; mais croyez-vous que ce grand Monarque leur avoit enjoint de me favoriser, et do m'épargner en
cette rencontre ? il leur aura dit : Faites-luy bonne justice. Voila, Erasto, le langage ordinaire des Rois. — C'est beaucoup, dit Eraste ; car en témoignant à vos Juges qu'il vous tenoit sous sa protection, il a tenu la balance en équilibre, et contrepesé la puissance de vos ennemjs. — Cela n'auroit pas empesché, luy dis-je, si j'eusse esté trouvé coupable, qu'en deux tours de poisle, Dame Thcmis ne m'eust fricassé comme un Congre. — Ne le croyez pas, dit Eraste, quoy que le Roy soit tout juste, il est trop bon et trop généreux, pour ne pas se souvenir de tant de Chansons que vous lui avez fait oiiir, et de tant de Vers que vous avez composez à sa gloire ; on auroit sans doute trouvé quelque temperamment à cette rigueur ; mais revenons à vostre Prison. Dites-moy, je vous prie, quel métier faisiez-vous dans ce lieu si charmant et si agréable, et comment gouverniez-vous Madame de G*****, qui toujours parfumée de roses et de lis, a la réputation d'embaumer toute cette prison d'une odeur qui surpasse tous les parfums de l'Arabie? — J'essayois d'y tromper mes ennemys, lui dis-je. — Et comment? dit Eraste. — J'essayois, luy dis-je, de n'y pas mourir; et, pour cet effet, je m'y divertissois autant qu'il m'estoit possible. Je prenois mon Luth; quand j'étois las de mon Luth, je prenois mon Theorbe, et faisois chanter mes airs à mes Enfans, qui m'estoient d'autant plus agréables que nous autres Musiciens sommes plus enchantez du mérite de nos productions ; et, quand j'estois ennuyé de toutes ces belles choses, je prenois des Cartes, et me divertissois dans ce livre. — Quoy ! vous joiiyez tout seul ? dit Eraste. — Non, luy dis-je, j'avois un camarade assez complaisant pour m'y faire passer des nuits toutes entières : outre cela, je ne manquois pas de conversation ; et quoy qu'elle fust bornée à trois ou quatre gens d'esprit, quand j'estois las d'oiiir les belles choses, je m'allois divertir avec Messieurs les Chevaliers de la Serpette. Je prenois plaisir aies interroger sur le sujet de leurs disgrâces; et quoy que la plupart fussent criminels, je trouvois que
les plus mcchans n'estoient pas dans les prisons ny dans les Galères, mais dans les Palais les plus superbes , et dans les carrosses les mieux dorez. Quelques fois je leur faisois des visites, et leur composois des Lettres, dont on auroit fait un reciieil plus gros que les lettres de Balzac et de Voiture. Aussi ils avoient une si particulière révérence pour moy, que bien que je n'eusse nj chausses ny pourpoint, et que faute de deux boutons, je fusse contraint d'attacher mon justaucorps avec deux épingles, il n'est pas croyable l'estime que tous ces misérables me témoignoient : aussi je puis dire sans vanité que, dans cet estât, j'estois au moins le Diogene de la Prison, si je n'estois pas le Diogene du siècle ; de sorte que, hors d'un homme, en qui la vanité, qui le rendoit insupportable, avoit esteint toutes les facultez de l'entendement, j'estois généralement aimé de tout le monde. Les Guichetiers mesme, qui du commencement avoient d'incroyables duretez pour moy, après m'avoir envisagé de plus prés, me parurent les plus courtoises gens du monde : ce sont les eifets ordinaires de la vertu, quand elle est respectueuse, et qu'elle est soumise.
Que diray-je de plus? Monsieur le Breton, qui bien éloigné de cette humeur impérieuse, qni est presque inséparable de ceux qui, en qualité de Concierges, ont quelque empire sur ces malheuaeux. me témoigna assez, par l'estime qu'il fit paroistre à mes Enfans, la considération qu'il avoit pour la vertu infortunée de leur pauvre, Maistre : il les faisoit chanter, les regalloit, et les favorisoit en tout ce qui luy estoit possible; aussi, le jour de sa feste estant venu, j'ordonnay à mes Enfans de luy donner la musique avec ces vers :
Aujourd'huy que chacun s'ap reste
A solemniser vostre feste,
Quoy que pauvre petit garçon,
Je voudrois bien faire paroistre
Mon esprit en quelque façon ;
Mais il n'appartient qu'à mon maistre,
Sçavant au métier d'Apollon,
De parler dignement de Louys le Breton, Dont les rares vertus se font assez connoistre. Excusez donc ce petit avorton,
Qui pourroit bien par la fcnestre Régaler de quelque chanson Celuy que le Ciel a fait naître Si vertueux, si prudent et si bon.
Je faisois ainsi parler celuy de mes Enfans qui chante et joue du Theorbe, qui rcpondoit quelques foispar la fenestre de ma chambre treillissce aux excellentes voix de ces Messieurs de l'Académie Royale ' qui ne dedaignoient point de m'honorer de leur estime, par leurs admirables concerts. — Mais, dit Eraste, ne donniez-vous point durant une si longue oisiveté un peu de carrière à vostro plume ? — Quelques fois, luy dis-je, mais rarement; comme je n'avois point à craindre d'autre mort que celle que le mauvais air de ma Prison me pouvoit procurer, et que la justification de mes mœurs ne dcpendoit que de la continuation de ma vie, pour ce qu'on ne se justifie point après la mort, j'cvitois ce qui pouvoit nuire à ma santé, et altérer mon tempérament. Je ne laissois pas pourtant d'écrire à mes amys, et de composer quelques lettres, pour obliger mes Juges à penser à moy. En voicy une en Prose et en vers, que j'envoyay à Monsieur le Procureur du Roy :
« Monsieur,
« Il y a bien prés de cinq mois que je suis icy, et j'y demeurerois bien encore cinq ans, pour faire plaisir à ceux qui se divertissent si agréablement de mes souffrances , si cinq mois n'estoient pas quinze ans à un homme qui en a septante, et qui comme moy ne voudroit pas déloger de ce monde avant que de mettre au jour mes Avantwes d'Italie, qui pourroient estre agréables
1 L'Académie royale de musique fut fondée le 28 juin 1669. Le premier privilège échut à un abbé, l'abbé Perrin, qui s'établit dans le jeu de paume rie la l'ue Mazarine, en face de la rue Guénègaud. LuUi obtint quelques années plus tard la cession du privilège.
au Public, et contribuer quelque chose à vostre divertissement. Je diray bien plus, Monsieur, que la soumission que j'ay pour vous est si grande, que bien que je sois réduit dans un si pitoyable estât, qu'au sortir de ces lieux, il n'est que Dieu seul qui me puisse défendre des insultes des archers de l'Eciieille ', que, mes Enfans devenus étiques, compagnons des Enfans delaMatte, ayant oublié depuis cinq mois ce que je leur avois montré durant sept ans, et qu'avec toutes ces grâces que je pourrois espérer de vostre bonté, vous ne sçauriez empescher que mes trop barbares ennemys n'elevent sur mon Parnasse désolé les trophées de leur injuste vengeance. Je passerois, Monsieur, par dessus toutes ces considérations, si une maladie, le résultat de ma captivité et de mes souffrances, ne me 'menaçoit de terminer icy toutes mes Avantures, par la fin de ma vie dans cette dure extrémité, n'ayant ny or ny argent, et par conséquent ny Procureur ny Avocat, sans assistance et sans conseil.
Je prens mon Archet et ma Lyre,
Et presse le père Apollon
De m'enseigner quelque chanson,
Pour fléchir dans ce noir empire )
Les gens du grand Roy, nostre Sire ;
Mais ce malheureux violon,
Qui, pour dresser une Requeste ,
Ne vaut pas le cheval grison
De Monsieur l'Avocat Talon ^,
Lequel a plus de Loix en teste
Et plus de sçavoir au talon
Que toutes les sœurs d'Helicon ;
Bref, ce Dieu, qui n'est qu'une bsste
En fait de Juridiction,
S'excuse, et dit que le beau son
De son Luth et de sa Guiterre,
Ses Vers, son Chant et son Jargon,
1 « Les .archers de l'écnelle sont des gens armés qu'on entretient à Paris, pour prendre les gueux qui mendient dans les rues. » (Dict. comique de Leroux).
2 Pénis Talon, avocat général et président à mortier.
Sont moins compris en ceste terre,
Où Themis ses foudres desserre,
Que le langage du Japon :
Qu'il est vray qu'un de ses Enfans,
Jadis par ses tons ravissans.
Fléchit le Dieu des Troupes mortes,
Que de l'Enfer toutes les portes
S'ouvrirent aux divins accens
De son Luth et de ses beaux Chans ;
Mais qu'il n'en est plus de ces sortes ;
Que nos Dieux sont bien d'autres gens.
Et que les Ames de ce temps,
Bien plus fines et plus accortes,
Se moquent bien de nostre encens ;
Que la voix de nos innoccns.
Pour nos prisons cent fois plus fortes
N'ont que des charmes impuissants ;
Que, bien que Themis sans reproche
N'ait cœur de fer n'y cœur de roche.
Il falloit bien d'autres attraits
Que des Rondeaux et virelais;
Lorsqu'un Enfant de la Bazocho,
Le plus grand Clerc qui fut jamais
Dans la ceinture du Palais,
Que, pour certaine hanicroche.
Monsieur l'Archer, qui tout accroche,
Dans ce beau lieu tient en relais.
Me dit que, si j'avois en poche
Dix sols, il sçauroit un biais.
Que vous. Seigneur, prudent et sage.
Ne trouveriés pas plus mauvais
Que tout mon chant et mon ramage.
Et tous les vers que je vous fais;
Que petite sommation
Ne seroit pas contre l'usage,
Quand on vit dans l'oppression.
Que l'on disne sans corapanage ',
Et qu'on soupe sans potion 2,
Sans pain, sans lard et sans fromage.
' De l'italien companatico, viandes , ragoûts , tout ce que l'on mange avec du pain.
- Pour : sans vin.
Mais moy, qui, mort et passion,
Plutost qu'aigrir vostre courage,
SoufFrirois sans dilatation *,
Moy qui veux vivre en bon ménage,
Avec les gens de mon Village,
De qui la droite intention •
Est conforme au Dieu de Sion,
Croyant que le divin langage
Des Dieux à qui tout rend hommage.
Vaut bien signification,
Et que vostre compassion.
Ne pourroit servir davantage.
Je vous suplie trés-humblement, » etc.
Cette lettre estoit l'effet d'un avis quej'avoisreceu de Messieurs les Clercs de laBazoche,quipourlors estoient prisonniers au Chastelet, qui me conseilloient de sommer Monsieur le Procureur du Roy, en vertu d'un arrest de la Cour, que j'avois obtenu à la séance, pour obliger mes Juges à me sortir d'affaire, dont pourtant je n'eus pas besoin. — Mais n'avez-vous rien fait, dit Eraste, pour Monsieur Deffita, qui a tant de mérite et tant d'esprit, et qui e.st si grand Amy des Muses? — Oiiy, dis-je, je n'avois garde de manquer à ce devoir ; je luy envoyay plusieurs Lettres, et j'en ay encore dans un petit Reciieil, qui n'ont pas veu le jour; mais vous m'en quitterez, s'il vous plaist, pour une de ces Lettres, et pour cette paire de Sonnets :