‹ Aventures canadiennes des Sœurs grisesChapitre 2 sur 8 · EC · texte numérisé non relu

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Le 24 avril 1844 fut donc le jour de l'adieu.

La Très Sainte Vierge reçut la prière suprême des religieuses, à son autel de Ia cathédrale, et Mgr Bourget bénit la sainte caravane.

Les compagnies, formées pour l'exploitation des fourrures dans le Nord-Ouest, lançaient de Montréal, et par la première eau, leurs convois annuels. Des passagers, bien rares alors, y étaient admis, moyennant de fortes sommes. Plusieurs canots en écorce de bouleau composaient la flottille.

Le canot occupé par les sœurs mesurait quarante pieds de long sur cinq dè large. Huit hommes le manœuvi . L'embarcation ‘empor rgaison pesant qi mille livres, sans compter les voiles, les tentes, Ia literie, les approvisionnemenfs de. des ustensiles de cuisine et les outils de trav: “nstallées, tant bien que mal, parmi les caisses et les ballois. Telle “illait être leur cellule pendant deux mois. Mgr Provencher, qui devait les soutenir par sa présence et leur donner la consolstion du saint sacrifice quotidien, étant tombé malade au moment du départ, elles durent s’en aller seules, privées de cette joie et de celte force, que les circonstances refusèrent si rarement, dans la

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suite, aux voyageuses de leur condition. À Fort-William seulement, elles devaient rencontrer M. Laflèche — Te futur évêque des Trois- Rivières — et M. Bourassa.

lac Nipissing, la rivière des Français, le lac Huron, le lac Supérieur, la rivière Kaministiquia, le lac La Pluie, le lac des Bois, la rivière Winnipeg, le lac Winnipeg, ef la Rivière-Rouge elle-même avec nombre d'autres petits lacs et cours d'eau.

La course des canols qui se risquaient dans plus de cinquante rapides, était coupée ailleurs par soixante-dix-huit portages et presque autant de demi-portages. Le porte ise à transporter embarcations el bagages, "ai 8er endrolis OÙ Lex rires sent d'être navigables, soit dans l'espace de terre ferme qui sépare une eau de l'aulte, Ces poriages, variant beaucoup de Tongueur, sont invariablement pénibles et redoutés. Chacun des hommes se charge d'un poids de deux cents livres environ, les bateliers portent le canot, et les passagers leur sac de voyage. Boue, rochers, troncs d'arbres couchés, abatis qu'il faut escalader, en sont les ordinaires agréments. À l'époque des chaleurs, des nuées de moustiques y guettent le piéton haletent, suant, et le saignent au

Les peuplades traversées par les Sœurs Grises de 1844, étaient presque exclusivement sauvages et paiennes, plusieurs même, comme celle des Sioux, des plus redoutables. Les vestiges de la civilisation se bornaient à quelques croix plantées sur des terires pour rappeler que des voyageurs iffortunés avaient péri en.vue de ces rivages, fTappé Ie, égorgés par les Peaux- “Rouges, Où engloutis dans les eaux. £

Le journal de ce premier voyage des Sœurs missionnaires, rédigé aux arrêts du jour ou au bivouc du soir, nous a été conservé. Nous en détacherons de courts passages.

ne “ss, Rogin Free a

canot d'écorce » suivie par les premières Sœurs Grises de Montréal à Sailfco (pr de Goo lioues) par les lacs Huron, Supérieur ot des Bois, Au delh du he Winnipeg, vers Le ac des Esclaves, le tralneaÎflace do plus en plus le canot.

Sœur Valade écrit d'abord :

«A l'ile Dorval, nous élions encore assez près, el nous passämes la nuit telle quelle ; mais, lorsqu'il fallut, le lendemain matin, nous éloigner de tout ce qui nous était cher, mon pauvre cœur se gonfla. Les voyageurs chantaient pour oublier ce friste moment. J'admirais ma sœur Lagrave qui chantait : Bénissons à jamais. Pour mü, JE n'avais que mes larmes pour bénir le Séigrieur. »

Et voici, le 2 mai, Sœur Lagrave, celle « chanteuse » : « Que vous dirai-je ? C'est à peine si je puis trouver quelques

pauvres idées ; je crois que le gros vent les emporle sur le lac Huron. Je suis assise sur le rocher, la tête me tourne, le cœur

me palpil… D'abord, laisser-moi vous dire que le voyage est irès pénible, et “cependant Di

“nos deux jeunes sœurs $'en tirent assez bien. Nous avons presque toujours eu du mauvais temps ; et quand la pluie cesse nous avons toujours-vent cont faut campër, nous sommes ordinairement pénétrées par la pluie ou transies de froid. 11 est vrai que nous faisons un bon feu ; mais tandis qu'on brûle d’un coté, on gèle de l’autre. On dresse Ia tente,

éssus, et

ait. Jugez si on ÿ ést fraîchement, suriout quand il a plu toute la journée. Quand il pleut la nuit, ce qui arrive assez fréquemment, notre pauvre maison de toile nous protège peu, et nos hardes se trouvent foutes mouillées.… Malgré tout, je suis remplie de courage pour exécuter la volonté de Dieu, dût-il m'en coûter bien davantage. J'ai embrassé la Croix, ei je veux la porter jusqu'à la mort, s'il le faut, selon l'esprit de notre sainte Règle.

Sur les rochers où nous campons aujourd'hui, les serpents sont

nombreux; les hommes en ont tué quatre. Hier, nous sautâmes

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plusieurs rapides assez dangereux. Les bateliers pousssient des cris de joie en franchissant ces rapides : je riais de bon cœur, maïs nos sœurs étaient pâles de frayeur. Il ne nous est encore arrivé rien de fâcheux. Les portages sont quelquefois longs et fatigants, surtout pour moi. Quand il faut gravir des montagnes, se frayer un chemin à travers les branches, passer des ravins sur des arbres secs et pourris, ce n'est pas rassurant. »

Et sœur Valade, les choses fdcheuses n'ayant point tardé davan-

tage à se produire, continue :

« Depuis que ces lignes sont commencées, ma Sœur Lagrave s'est foulé un pied, en glissant sur une roche ; deux hommes la transportèrent dans le canot... Je pense qu'elle en a pour longtemps sans marcher, et nos portages ne sont pas finis. Le bon Dieu s'empresse de nous envoyer des croix ; que son saint nom soit béni! »

Le cas était grave, et grand fut l'embarras. Comment transporter, à travers les forêts et les fondrières, une personne dont le poids requérait la force de deux hommes ? Les bateliers délibèrent. Les religieuses implorent, en larmes, la bonté de leurs guides. A la fin deux vigoureux Iroquois s'offrent contre bonne récompense, et l'on peut poursuivre le voyage.

Mais à Fort-William, le bourgeois en charge de la caravane, fatigué de la pauvre infirme, déclare qu'il faut l'abandonner. Consternées, les sœurs tentent tous les moyens de fléchir cet homme. Leur acte de résignation était fait, et leurs dispositions prises, lorsque, au dernier moment, le bourgeois revint sur sa décision.

« Vous comprenez notre bonheur, s'écrie la supérieure, surtout celui de Sœur Lagrave, qui avait passé par une véritable agonie. Pour moi, je ne mangeais plus, je n'avais plus ni faim, ni soif

il cette dernière inquiétude. »

Elles arrivèrent à la Rivière-Rouge (Saint-Boniface) le 21 juin,

après cinquante-neuf jours ininterrompus de navigation et de marche depuis Montréal

Elles furent logées dans une maisonnette qui avait été bâtie en 1828.

« C'est vraiment l'étable de Bethléem ! » écrivent-elles.

Les classes commencèrent, le 11 juillet. Cinquante-trois enfants

s’y pressèrent dès l'abord, la plupart Sauteux ou Métis, et quelques Sioux.

. Durant le premier hiver, le thermomètre descendit à quarante degrés centigrades au-dessous de zéro, à l'intérieur de la maisonnelle. Mgr Provencher s'en étant aperçu, quoique nulle plainte n'eût été proférée, At venir les religieuses dans son évéché, « où il faisait un peu moins froid ».

Sœur Lagrave se chargea de l'enseignement chréfien au dehors. Tout l'hiver, elle alla, menant elle-même sa voiture, à trois lieues de Saint-Boniface, pour apprendre le catéchisme et les prières aux enfants, aux femmes et aux hommes, tous avides de la vérité. Elle était en outre le médecin de toute la région.

L'inondation de 1852 éprouva rudement les Sœurs :

« Notre communauté commençait à jouir de notre grande maison, terminée l'année dernière, lorsque, le 27 avril, la débâcle vint porter l'angoisse dans tous les cœurs. Durant plusieurs jours l'eau monta de quatorze à quinze pieds ; les habitants abandonnaient leurs demeures à la fureur des eaux ; l'inondation continus jusqu'au 19 mai, emportant maisons, bâtiments, etc... Nous nous sommes rélugiées au second étage. La chapelle était inondée, la messe se disait gans le jubé. Le vent souffia si fort dans la nuit du 12 au 13 que toute la maison en fut ébranlée ; le 18, les portes étaient enfoncées, et ce ne fut que le 6 juin que l'on put sortir de la maison. »

En 1861, l'inondation se renouvela, et ce fut à cette époque, le 13 mai, que mourut la Sœur Valade. Îl ne se trouva pas un pouce de terre sèche pour recevoir sa dépouille mortelle. On la déposa provisoirement auprès de Mgr Provencher, sous les décombres de la cathédrale, incendiée cinq mois auparavant.

Mgr Taché, le cortège funèbre et les porteurs, marchèrent dans l'eau jusqu'aux genoux pour conduire la sainte supérieure à son tombeau.

L'œuvre de Saint-Boniface fut donc bien fondée sur la Croix, Mère d'Youville l'avait bénie d'en haut : elle devait vivre.

Elle s'épanouit aujourd'hui dans le Manitoba en une maison Provinciale, vingt maisons régulières et plus de trois cents religieuses.

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