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CHAPITRE III

11 y avait vingt-trois ans que les Sœurs Grises se dépensaient à la Rivière-Rouge, et six ans qu’elles avaient occupé, par le lac Sainte- Anne, l'Île à | lac la Biche, les régions qui forment aujourd'huï l'Alberta el la Saskatchewan, lorsque s'ouvrit à leur | ‘dévouement Te terrifoire compris entre le cinquante-cinquième degré de latitude et l'Océan Glacial arctique, immensité connue sous le nom d’Athabaska-Mackenzi

Détaché, en 1862, de la juridiction de Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, le vicariat d'Athabaska-Mackenzie fut confié à Mgr Faraud. Administrateur admirablement doué, Mgr Faraud établit son vicariat sur des bases qui le soutiennent encore.

En 1891, Mer Grouard succéda à Mer Faraud.

En 1901, la division du vicariat fut décidée. Mgr Grouard gardait l'Athabaska et Mgr Breynat recevait le Mackenzie.

L'Extrême-Nord possède aujourd'hui six couvents de Sœurs Grises, cing sur le Mackenzie et l'autre au lac Athabaska. Ces couvents forment, depuis 1915, la province régulière du Mackenzie.

Or, ce fut dès les commencements du vicariat d'Athabaska- Mackensie qu’apparurent dans ces glaces les Sœurs missionnaires.

Le premier acte de Mgr Faraud avait été de solliciter leur dévouement. Il l'avait obtenu aux conditions passées autrefois entre

Mgr Taché et la Supérieure générale : « Ensemble nous prierons, nous travaillerons et nous jeûnerons. »

Il est juste de dire qu'à cette date les Sœurs Grises venaient de recevoir directement du ciel comme une preuve qu'elles étaient sous bonne garde chez les fils de Mgr de Mazenod et qu'elles y seraient préservées de mourir de faim.

Mgr de Mazenod, fondateur des Oblats de Marie Immaculée, mort en odeur de sainteté le 31 mai 1861, avait, en effet, le 12 septembre 1864, opéré le prodige d'une multiplication des pains, en faveur des Sœurs Grises d'Ottawa, à l'occasion d'une promenade.

Les Sœurs Grises de Ia Croix d'Ottawa, filles de la Mère d'Youville comme celles de Montréal, régies par les mêmes constitutions essentielles, cultivent pareillement l'esprit missionnaire. Plusieurs d'entre les premières étaient venues à la Rivière-Rouge avec leurs compagnes de Montréal. La branche d'Ottava devait, en 1886, entreprendre une mission d'Abénakis ; mais son grand effort missionnaire chez les sauvages était destiné à se déployer dès 1902, à Albany, sur la côte de la Baie James, éternellement batiue par les vents glacials du Nord, en attendant qu'en 1931, de concert avec les Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, elles aillent porter aussi leur zèle aux profondeurs du Basutoland africain.

Les Sœurs Grises d'Ottawa, relevant directement de Mgr Guigues O. M. 1, premier évêque de la future capitale, ont été constamment igées par des Oblats. A l'école de ces missionnaires, elles ont pratiqué affeclueusement le culte du vénéré Fondateur. Elles le priaient, dès les débuts, dans le secret de leur cœur, comme on prie les saints, L'une des formes de cette dévotion privée des Sœurs Grises de la Croix à Mgr Charles-Joseph-Eugène de Mazenod, fut bientôt d'échanger leur nom contre l'un des siens. Il y avait, à l'époque de la multiplication des pains, une Sœur Saini- Charles, une Sœur Saint-Joseph, une Sœur Saint-Eugène. Le nom « de Mazenod » même restait à prendre. Beaucoup le revendiquaient. Une jeune postulante, Sœur Major, se montrait la plus

obstinée à vouloir qu'on le lui impose, le jour de sa vêture.

Le 12 septembre 1864, en la fête du Saint Nom de Marie, la Révérende Mère Bruyère (1), supérieure générale, donna grand congé à toutes les religieuses habitant la maison-mère. Professes, novices, postulantes, toutes gagnèrent à pied la campagne lointaine, pendant qu'une voiture emportait les provisions de la journée. Il y avait un peu de viande, quelques biscuits, des radis, du beurre et de l'eau claire. Le plat de résistance devant être le pain. Mais de ce pain on n'avait mis que quatorze miches d'environ quatre livres chacune et coupées en morceaux selon l'usage. Le pain, ainsi préparé et jeté sans ordre dans le panier, montait à « environ quatre doigts en deçà du bord ». La Sœur Aurélie, réfectorière, déclara :

«— Certainement, il n’y aura pas assez de pain pour le diner à midi ; mais nous pourrons en envoyer chercher par un second voyage. »

La gaieté, la marche, l'air vif de l'automne canadien, avaient attisé les appétit, et, à peine arrivées au bois Mac Kay, des sœurs se jetèrent sur les vivres pour ÿ prélever un acompte. Sœur Aurélie s'alarma :

«— Mes sœurs, soyons plus raisonnables, il n'y aura pas assez de pain pour le diner, et le charretier ne fera pas un second voyage ! »

Mais la Mère générale, prévenue, permit quand même de « croquer le pain » à discrétion. Cependant, devant la détresse de la pauvre réfectorière, la Révérende Mère At remarquer que la méditation du matin portait sur la multiplication des pains par Notre- Seigneur et elle ajouta, en riant :

« — Qui sait ? Si vous avez bien de la foi, il y aura peut-être multiplication du pain. Laquelle d'entre vous se charge de le faire multiplier ?

— Cela vous revient, ma Mère », répondit la maîtresse des novices, »

(3 C'est la Mère Bruyère qui, en 845, avait conduit Ia pret Sœurs Grises de Montréal à Ottawa (ytou, alors).

A ce moment, Sœur Thibodeau, une ancienne, s'avance et fait part des inquiétudes de Sœur Major à la Mère générale :

« — Eh bien ! ma petite Sœur, dit celle-ci à la postulante, si Mgr de Mazenod fait un miracle aujourd'hui vous aurez son nom.… Vous entendez toutes : Sœur Major aura le nom de Mgr de Mazenod s’il y a autant de pain après le diner qu'il y en a maintenant. Mangez tant que vous pourrez, ne vous gênez pas, mais priez et ayez la oi.»

Quarante-sept religieuses affamées se mirent à table. Les petites portions de viande disparurent bien avant la fin du repas, et le pain, le bon pain frais du Canada, reçu à satiété les coups de dents.

Après les grâces, trois Sœurs découvrirent le panier. On les vit pâlir ensemble : le panier leur apparaissait plus rempli qu'au départ d'Ottawa. La joie de toutes pouvait à peine se contenir. Mais la

|Mère Bruyère prononçe :

«— Comme le panier a été bouleversé, c'est peut-être cela qui fait paraître la quantité aussi grande qu'auparavant ; continuez donc à en manger tant que vous voudrez ; s'il en reste ce soir, il y aura miracle.

Mais voilà Sœur Major au désespoir :

«— Mgr de Mazenod, s'écrie-t-elle, n'est pas obligé de faire un second miracle. La multiplication du pain avait été demandée pour le diner et non pour toute la journée! »

Et elle supplisit tout le monde de ne plus manger. Mais la Mère générale insista

« — Si Mgr de Mazenod tient à faire un miracle, il le fera en entier ; priez et ayez de la foi. »

Tandis que Sœur Major priait avec les novices et des professes, un repas supplémentaire de pain, le goûter, fut servi. Chacune se régala encore.

Au souper, les quarante-sept sœurs des premiers repas et six nouvelles arrivées s'en prirent encore au cher pai

) Toutes, ensuite, se rendirent au panier. Celui-ci parut à la plu-

part « n'avoir pas encore diminué ». La Révérende Mère dif alors :

«— J'ai le coup d'œil assez juste, il me semble qu'il a baissé un peu, pas beaucoup. »

Sœur Major avait gagné son nom chéri. Il lui fut promis. Le Laudate et le Magnificat éclatèrent autour du panier merveilleux.

A la maison-mère, le soir, l'on remplit seize corbeilles de treize morceaux chacune avec le pain rapporté. A la demande des religieuses, il fut donné aux pauvres. Plus tard, la Supérieure générale, voulant avoir l'idée de ce qui avait été mangé aux trois repas de la campagne, ft couper quatorze autres miches.de la même manière que celles du 12 septembre. Lorsque les seize corbeilles en furent garnies, on ne. compla plus dans le panier du pique-nique que Quarante-neuf morceaux, « quantité bien insuffisante, même en temps ordinaire, pour un seul repas ». :

L'enquête de Mgr Guigues démontra que deux cent quatre-vingtsix morceaux, à tout le moins, avaient été miraculeusement | produits.

Le 24 octobre 1865, plus d'une année après ce « fait merveilleux», la Rév. Mère Bruyère écrivit au T. R. Père Fabre, succes seur de Mgr de Mazenod, au poste de supérieur général

« Quel bonheur pour nous d'avoir Mgr de Mazenod pour notre Père et notre Protecteur ! Quel grand bonheur encore pour le Canada où il est déjà connu ! C'est étonnant que malgré nos épreuves, malgré que nous ayons tenu cachées la multiplication des pains et les autres grâces obtenues, la dévotion à Mgr de Mazenod se “soit répandue à Québec, à Montréal, Trois-Rivières, Platisburg, Ogdensburg, etc. »

Ce n'était point, nous le comprenons, aux Sœurs Grises de Montréal que le « prodige » du pain multiplié devait être caché. Elles en bénirent Dieu et livrèrent leur confiance au Père nouveau du Ciel, décidé à veiller sur elles en même temps que sur ses Oblats, les seuls prêtres qui, à l'heure de nos lignes, aient encore paru dans les solitudes de cet Extrême-Nord, où les Sœurs Grises, leurs uniques collaboratrices, se rendaient il y a près de soixante dix ans.

Les fondatrices du Mackenzie partirent de Montréal le 17 septembre 1866. Elles ne devaient arriver au Fort Providence que le 28 août 1867.

Nous entendimes un jour, au cours d’une conversation familière, Mgr Grouard s'écrier :

« — Quand j'ai appris, là-bas, à La Providence où j'étais, on peut bien dire au fond du Mackenzie, au bout du monde, que les / Sœurs Grises allaient venir, je me suis dit : Quelle audace ! Mais

n'est-ce pas comme tenter Dieu ! Comment ! De pauvres femmes quitter tout d’un coup leur couvent de Montréal, pour s'en venir dans ces pays perdus, chez des sauvages dont la conversion est à peine entamée ! Mais arriveront-elles jamais ? Supporteront-elles ces hivers épouvantables, sans pain, sans rien ? Nous autres, les | hommes, on se réchappe encore, en tuant un lièvre, un rat mus- {| qué.. Mais’les Sœurs ! Alors qu'on a vu des explorateurs, si bien | approvisionnés pourtant par leurs gouvernements, réduits À manger {leurs « engagés ».… Eh bien, elles sont venues, et elles ont vécu, et voilà qu'on a fait leur jubité, à la Providence. Vraiment le bon Dieu a été avec elles ! »

Cette réflexion du vénérable évêque exprime sans doute les questions que se pose le lecteur : Dans quel pays se sont-elles exilées ? — Quels sauvages y ont-elles évangélisés ? — Quels moyens de subsistance y ont-elles trouvés ?

A ces questions, ce chapitre va répondre. La lumière en éclairera ce que nous exposerons ensuite des fondations successives dans l’Extréme-Nord.

Le pays où sont allées les Sœurs missionnaires de l'Extrême- Nord, contiendrait cinq fois la France. Le seul fleuve Mackenzie,

DANS L'EXTRÊME-NORD sr

dont le débit moyen s'évalue à cing cent mille pieds cubes par seconde, arrose un bassin de 677.400 milles carrés. Ce pays est fermé, durant ses huit mois de glaces, à fout commerce avec le monde civilisé. D'octobre à juin, les rivières et les lacs, uniques voies praficables, sont immobilisés. De rares traïneaux à chiens, qu'il faut charger le moins possible, relient alors les quelques hab tations groupées en localités appelées Forts, par distances de cinquante à deux cents lieues.

Jadis, un objet, füt-il de première nécessité, ne mettait pas moins [

d'une année à atteindre sa destination de l'Athabaska-Mackenzie. Deux ans s'écoulsient ordinairement, pour les missions les plus éloignées, entre le départ de Ja lettre de demande et l'arrivée de l'article désiré. Les achats se faisaient alors en Europe. Un retard du courrier, ou une négligence de la « Compagnie de la Baie d'Hudson », laquelle, à grands frais, se chargeait des transports, portaient facilement à trois ans ce délai. Et combien pénibles

doublait l'attente, lorsque les lettres étaïent perdues où qu'un nau- “rage survenait L me

Les sauvages disséminés dans les bois du Mackenzie, et dont les Sœurs Grises de Montréal sont devenues les mères, appartiennent à la grande famille des Dénés. Quelques Cris des bois fréquentent aussi le couvent du lac Athabaska.

La grande famille des Dénés (Hommes, ainsi se nomment eux-mêmes) s'est partagée, de temps immémorial, entre le nord et le sud de l'Amérique septentrionale, enclavant de la sorte, sans se mêler à elles, les autres familles indiennes. Les divisions « les plus populeuses des Dénés se trouvent dans le sud des États-Unis, où elles sont connues sous le nom de Navajos et d'Apaches ». Ce que nous disons ici des Dénés du Nord montre de combien ils l'emportent sur leurs frères du Sud.

Les Dénés du Nord comprennent les Monfagnais, depuis le lac Athabaska jusqu'au Grand Lac des Esclaves ; les Esclaves, tribu-

res du Grand Lac des Esclaves (ouest) et du fleuve Mackenzie jusqu'à Simpson ; les Peaux-de-Lièvre, échelonnés sur le cours inférieur du Mackenzie, et formant Norman et Good-Hope ; les Loucheux, vers le della du fleuve ; les Plats-Côtés-de-Chien (ou Flancs-de-Chien), voyageant du Grand Lac des Esclaves (nord-est) au Grand Lec de l'Ours, avec le Fort-Rae pour base ; les Castors, tribu à peu près éteinte aujourd'hui, sur la rivière La Paix. Quant aux Mangeurs de Caribous du Fond-du-Lac (Athabaska) et aux Couteaux-Jaunes du Grand Lac des Esclaves (est), ils sont de souche montagnaise.

Chacune de ces tribus est représentée par quelques enfants, dans les institutions des Sœurs Grises. Avec un peu d'atlention, on ne tarde pas à en distinguer les traits caractéristiques, dans les groupes qu'ils y forment, La note frappante serait que plus les sauvages descendent vers le nord, plus ils paraissent vifs, rieurs; ouverts, aflcctueux.

De toutes les races indiennes d'Amérique abordées par les mispu es, la plus sympathique) semble être celle des Déné

“maines que la religion dut combattre ; et, même après quatre-vingts ans d'évangélisalion, les traces du règne de Satan n'ont<elles pas été entièrement effacées ; mais les Dénés furent trouvés de temps plus droits, plus pacifiques et plus leurs voisins. Les DES iribient ie supériorité morale des Dénés à leur vie nomade, presque exclusivement familisle, isolée par conséquent des occasions du mal, et aux privations continuelles qu'ils ont à endurer et qui sont un frein toujours effcace aux appétits pervers, même si elles ne sont ni recherchées ni aimées. Les Dénés reçurent avec joie le prêtre, messager d’un Dieu, pauvre comme eux, souffrant et mourant pour eux.

1. Leurs défauts dominants, à l'arrivée des missionnaires, étaient

) la polygamie et la cruauté envers les femmes et les enfants. Ils

n'étaient fers que de leurs garçons. « Ma Alle » el « mon chien » se rendaient par la même expression en montagnais. Frapper jour-

nellement les épouses, les faire jeûner, les accabler de fardeaux, même tuer les petites Iles, ne passaient pas. pour de mauvaises actions. Le christianisme eut assez t0t raison de cette barbarie. Les “vices les plus réfractaires seraient la susceptibilité, la poltronnerie, un bavardage impitoyable, la mendicité importune et l'imprévoyance dépensière.

La difficulté du combat fut de dispuler ces Indiens au protestantisme. Tâche redoutable pour des apôtres, si peu nombreux et si pauvres, placés en concurrence avec des prédicants grassement sustentés par leurs sociétés bibliques, et jouissant des faveurs de maints officiers subalternes de la Compagnie de la Baie d'Hudson, reine de ces contrées.

Les sauvages du Mackenzie, à l'exception de fragments de tribus, trop rejelés dans la profondeur des forêts, ont entendu et suivi l'appel de l'Evangile.

C'est à leurs enfants et à leurs malades que les Sœurs de Charité sont venues ouvrir leurs couvents.

Mais ces couvent, il faut les bâtir ; ces enfants, ces infrmes, il faut les nourrir, les vêtir, les réchauffer, les guérir ; les religieuses elles-mêmes doivent trouver la subsistance, si maigre Soit-elle, de leur vie sacrifiée, et cela dans le plus dénué des pays du monde.

Là est le problème, le seul. Comment le résoudre ?

Avant tout, qu'il soit bien compris que le secours ne doit pas être attendu du côlé des populations auxquelles se dévouent les Sœurs Grises. Nous voulons dire les populations du Mackenzie, les seules dont il sera désormais question. Car il est des missions établies dans certaines autres {ribus de la même race dénée, — l'Ile à la Crosse, par exemple, avec ses dépendances, et encore toutes celles de la Colombie Britannique, — où l'éducafion des sauvages s'est faile diversement. Chez ces braves gens, mieux

approvisionnés que ceux du Mackenzie d'ailleurs, les morceaux de choix de tout gibier sont pour le missionnaire. Le prêtre n'aura pas à s'occuper de son bois de chauffage, ni des moyens de faire ses voyages parmi les camps. Il faut dire, pour être juste, que les missionnaires du Mackenzie sont assez bien assistés dans leurs visites aux familles et aux malades qui les appellent dans les bois. Ces dernières années, certaines peuplades moins inculles, comme celles du Grand Lac des Esclaves, semblent avoir commencé à entrevoir qu'elles devraient assister leurs pasteurs. Mais ces réserves faites, la parole de Mgr Grandin à des religieuses qu'il pelait à l'évangélisation des « Cris de la prairie », demeure \ absolument vraie pour le Mackenzie de nos jours comme elle l'a été depuis le commencement : « Vous vous sacriflerez pour nos pauvres sauvages ; mais... vous ne recevrez d'eux que leur vermine, et, s'ils pouvaient supposer que vous en profiterez, ils vous demanderalent de la payer. »

| Le sauvage du Mackenzie reçoit lout, demande lou, trouve nalurel qu'on lui donne tout, au point que, si le Père et les Sœurs gardent une réserve prudente pou, Ia saison froide, il en murmure facilement des accusations Éaars La pensée ne-lui vient pas en quoi-que ce soit, par dime) don quel Il est vrai qu'il est souvent {rès indigent | lui-même. Mais quand l'abondance arrive dans ses pièges et sous \ ses. balles, IT en disperse aussitôt les dépouilles ou le prix entre [les bouches de sa Famille, de ses amis, des étrangers même ; quant ère ÿ El à la « Sœur », le moindre morceau, la moindre Tourrure devront être rigoureusement payés. L'Indien part du pr ipe que Les prêtres ei les religieuses sont riches et qu'il leur suffit “d'érire un peli.papier aux « grands pays » pour recevoir des “cargaisôns. Si le missionngire lui raconte qu'il y a, dans ces « grands \rays D, € modestes ouvrières qui se privent de repos et de tout À #iüsir pour lui; que les œuvres auxiliaires de l'apostolat catholique \ puisent, sou par sou, dans les petites bourses, ce qu'il gaspillerait, }lui, en un jour, afin de lui donner des apôtres qui l'instruiront el

d'aider le missionne conque, ou travail gra

sauveront son âme, il n'en comprendra rien, il rira peut-être al répondra

« — Mis tu as bien telle et telle chose, toi. Alors, donnes moi ! »

Bien plus, il croira accorder une faveur signalée aux religieuses {| en leur confiant ses enfants. Combien de fois les supérieures ne | subiront-elles pas celle question :

« — 11 y a tant de mois, tant d'années, que je t'ai donné ma? Alle (mon garçon surlout ), et jamais je n'a ren reçu de toi. Quand( donc vas-tu me payer ? » Î

Là expire la logique du grand enfant.

D'où viendra donc le soutien ?

11 faut nommer, en première ligne, la Propagation de la Foi de Paris et de Lyon. Elle a rendu possible l'évangélisation du Norc Aujourd'hui même, dans le désarroi des pays européens qui mentent, ne trouve-telle pas le moyen de continuer ses générosités magnifiques !

La Sainte-Enfance apporta ses secours annuels.

On put toujours compler sur l'Œuvre Apostolique.

La province de Québec donna abondamment aussi.

Jamais, toutefois, ces aumônes, si copieuses en elles-mêmes, ne purent égaler les besoins créés par le développement des écoles indiennes.

A ces écoles, le gouvernement canadien verse, depuis quelques années, une certaine somme proportionnée à un nombre d'enfants qu'il fixe lui-même ; mais, outre que ce nombre, en fait, est toujours dépassé, cet appui ne suffirait pes encore, en des pays dont les distances multiplient comme fabuleusement le coût des denrées et des transports.

11 revient à la charité des bienfaiteurs que la divine Providence inspire, et au travail manuel des Sœurs Grises et des Oblais, de combler les vides.

Tandis que les évêques se constituent mendiants, religieuses et

missionnaires économisent ; ils construisent, ils défrichent, ils dispufent aux gelées des nuits d'été, aux sécheresses et aux sauterelles de juilet ce que le sol, éternellement glacé dans ses couches profondes, peut accorder de sa surface.

Les sumônes reçues se convertissent surtout en articles de fraile, c'est-à-dire en objets qui, à défaut d'un numéraire qui n'a point cours dans le pays, permettent aux missionnaires d'utiliser leurs propres industries, et d'acheter au besoin le travail étranger. Épiceries, éloffes, ustensiles, poudre, plomb, armes, filets, {hé, tabac, en sont les articles ordinaires.

Une ferme commencée par Mgr Breynat, non loin de Fort- Smith, sur la rivière au Sel, et aidée par les élevages particuliers de Résolution, Providence et Simpson, est en mesure de fournir aux missions, qui ont un personnel plus considérable, deux ou trois animaux, tués l'automne.

Quelques repas de boucherie, « de quoi ne pas en oublier le goût », les produits foujours aléatoires du jardinet, quelques conserves alimentaires apportées au printemps : ces vivres ne sauraient faire face au long hiver qui retranche du monde approvisionné l'immense vicariat. L'alimentation principale doit être demandée au gibier sauvage et surtout au poisson,

Les viandes fraîches, séchées, boucanées, sont le fruit des chasses indiennes. Ces chasses ne sont pas toujours faciles, ni plantureuses. Il arrive que la faim torture ou tue le chasseur dans les bois.

Le grand mets du Nord, le plat substantiel par excellence qui era défaut le dernier, c'est le poisson, truite, poisson blanc, inconnu ou saumon du Mackenzie, brochel, carpe, hareng, et autres espèces. Quoique sans apprêfs, sans condiments, cuit tel quel dans sa propre graisse, Le poisson du Nord est succulent. Dieu soit béni d'avoir donné cette richesse à la terre la plus pauvre de sa création 1

La pêche est donc le travail principal de l'approvisionnement. Un mois de l'automne est employé à prendre le poisson, qui regagne le centre des grands lacs ou la mer arctique, à l'embrocher

par dizaines et à le transporter jusqu'à l'échafaudage de la mission, hors de l'atteinte des chiens voraces et à la garde du froid. Se fgurera-t-on jamais les fatigues de ces expéditions, les luttes des pêcheurs contre les tempêtes dévastatrices de leurs filels, contre la baisse ou l'excès des eaux, contre les retards du poisson migrateur, contre l'irruption trop hâtive de l'hiver, contre les glaces survenues en une nuit, en une heure parfois, et figeant en plein lac, en pleine rivière, loin des rivages, les bateaux chargés !

La subsistance d'un couvent avec son personnel et ses chiens (ces uniques et indispensables coursiers du Nord) requiert aujourd'hui une moyenne de vingt-cinq mille poissons. Que la pêche d'automne vienne à manquer, ne fût-ce qu'en partie, ou bien que la gelée tarde plus qu'il n'est prévu et qu’ainsi le poisson se détériore, se jaisande, voilà les pêcheurs condamnés à la besogne la plus dure de toutes : faire, durant les mois de diselte, par {rente, quarante degrés de froid et plus, sous une glace épaisse de deux à six pieds, la pêche quotidienne. Le Père Lecorre, supérieur de Providence, écrivait en décembre 1897, à la supéricure générale des Sœurs Grises :

« La glace prématurée nous a joué un bien vilain tour, cet automne. Ordinairement notre pêche pouvait se continuer jusqu’au milieu d'octobre. Une grosse bourrasque du nord, accompagnée de neige, est venue geler tous les bassins de pêche, dès la fn de septembre, et a emporté la plus grande partie de nos rets. On se disait que le temps doux reviendrait. Vain espoir. Le fleuve a continué à charrier les glaces, et la neige s'est accumulée au lieu de pêche : de sorle que nous avons dû nous contenter de huit mille poissons au lieu de vingt mille qu'il nous faut pour le moins. Vous comprenez le reste : pêche tout l'hiver, ou à peu près, à I Grande- Ile (soixante kilomètres de la Mission) ; et les souffrances des pauvres frères qui font cette pêche dans le gros froid, au. milieu des poudreries du grand lac ; et les fatigues de ceux qui sont constamment à la suite de leur traîneau ; et la gêne où nous serons,

nous les restants, pour les autres travaux. Encore si avec cela la pêche réussit, du moins, sous la glace ! Mais parfois, dans le rude hiver, le poisson manque, même à la Grande lle et dans toutes les étendues accessibles du Grand Lac des Esclaves. »

On vient de le lire, les principaux ouvriers de ces pêches sont nos frères coadjuteurs. Les couvents de l'Extrème-Nord leur doivent d'avoir subsisté. Religieux et missionnaires comme nous, ces bons frères dévouent leur vie à l’obscur travail de saint Joseph et n'attendent que la récompense du ciel.

Aux frères aussi de bâtir, de rassembler l'énorme quantité de bois de chauffage nécessaire, d'équiper les flottes d'été, de mener les scieries mécaniques et de diriger les ouvriers mercenaires. En hiver, lorsqu'un chasseur indien consent à vendre l'original ou le caribou qu'il vient d'abattre dans la forêt, il en indique l'endroit — et c'est parfois à une semaine de marche — touche son paiement et disparaît. Le frère, alors, attelle ses chiens, sjuste ses raquetles et va aux dépouilles. Chacun de ces braves voyageurs conserve de terribles souvenirs des poudreries de neige, des crevasses béantes, des enlizements glacés, des froids atroces, rencontrés dans ces longues courses solitaires.

sons que plus d'une fois, en ces travaux de pêche, de charriage, de constructions et autres, le visiteur ne dislinguerait guère le frère du père, de l'évêque, voire de la religieuse.

Tous les labeurs compatibles avec leurs forces et leur vocation ont été honorés au Mackenzie par les Sœurs Grises. Elles ont défriché, labouré, semé, récolté. Il y a eu des bâtisseuses. N'est-ce pas un peu de tout cela que voulait parler Sœur Michon, écrivant de Fort Providence, en 1892, après le départ de Sœur Ward :

« Songeant qu'il ne nous restait personne pour accompagner le

chant, je me suis mise à apprendre la musique, au mois de janvier dernier. Commencer de pareilles études à cinquante ans, c'est sérieux, n'est-ce pas ? J'espère toutefois pouvoir le faire, quoique un peu misérablement, car je n'ai guère les doigs souples maintenant. Le ménage, le bousillage, la hache et la scie me vont mieux sous la main qu'une note de musique ; mais dans ce pauvre pays, si loin de tout secours, il faut bien se tirer d'affaire comme on peut. »

Les Sœurs du Mackenzie savent aussi poser les collels aux lièvres blancs, — et c'est un art. Seraient-elles, si la nécessité le voulait, chasseresses aux armes détonantes ? Nous ne voyons point pourquoi cela ne se pourrait trouver. D'autres sœurs missionnaires tirent les gros animaux sauvages de l'Inde ou de l'Afrique afn de s'en nourrir ou de s'en délivrer. Et même le Pape disait-il naguère de ces religieuses sans peur : « Ah ! elles sont capables de tout, excepté peut-être de ferrer les chevaux. »

Nous ne connaissons que Sœur Gabrielle à s'être vue dans l'occasion de manier, par charité, l'arme à feu. Elle traversait la haute Alberta, lorsqu'elle rencontra, au détroit d'un lac, un chasseur, bienfaiteur de nos missions. Adroit d'ordinaire, le Nemrod en randonnée ne frappait, ce jour-là, que le vent. Le canard sauvage et le plomb le suivait.

«— Sœur Gabrielle, dit-il, il n'y aura pas de diner tout à l'heure, si vous ne me venez en aide.

— Eh bien ! pour une fois, allons-y. »

La sœur, saisissant le fusil, se mit à ajuster les canards en plein vol. Sur l'instant, le gibier rapide tombait en paquet. Elle n'en manque pas un.

Maïs, à défaut de la chasse, que les superstitieux Indiens ne leur permetiræient peut-être pas, du reste, parce qu'elles sont « des femmes », nos religieuses de l'Extrême-Nord s'exercent à prendre le poisson nourricier des fleuves et des grands lacs.

Pendant de nombreuses années, les Sœurs de Fort Providence accompagnèrent les Frères et les « engagés » aux pêches d'automne. Leur camp était dressé en lieu convenable, sur la grève. Le Père pêcheur, qui, autant que possible, suit la caravane, leur disait la sainte messe. Les exercices réguliers accomplis, elles apprèlaient les repas, réparaient les fiefs et embrochaient les poissons capturés. Elles restaient à cette tâche jusqu'au bout et partageaient volontiers les trop fréquents mécomptes du retour.

L'un de ces déboires restera attaché au souvenir de la Saint- Édouard 1903.

La pêche avait été bonne, à la Grande-Ile. La cargaison étant complète, on décida de s’acheminer au fl de l'eau, vers la mission, située à 6o kilomètres de là. 11 y avait, à bord du chaland, les Sœurs, les Frères Marc et Olivier et le Père Édouard Gouy, supérieur de Providence. Démarrer, un 13 octobre au soir, en la fête du bon Père, fut estimé de bon augure... Au bout de trois où quatre heures, le chaland s'engageait de lui-même dans une multitude de petits glaçons, ramassés par le vent sur la surface du Grand Lac des Esclaves et amenés dans les chenaux du fleuve. Ils s'y tsssaient déjà. L'embarcation flotta encore un moment avec eux, puis s'arrêta. Lorsque le jour parut, les pêcheurs se virent pris, parmi les Iles-de-Saules, dans un espace immobile à perte de vue. Il n'y avait d'autre parti que d'attendre là, en plein large, sans abri, les membres transis, que la glace pût supporter les pas. Au bout d'un jour, se confant aux anges gardiens, ils se risquèrent sur cette glace craquante et parvinrent à porter leur tente jusqu'à l'ile voisine. Ils y demeurèrent quatre jours. Entre temps, ils se mirent en devoir de pratiquer à la hache une voie d'eau, du chaland au lac Castor, évasement très considérable du Mackenzie, qu'ils croyaient encore libre. Le chemin fini, — au prix de quels efforts et de quels périls ! — comme ils tâchaient d'y lancer enfin le lourd bateau, ils le trouvèrent ancré par le fond même, dans la glace sous jacente. N'ayant plus à pourvoir qu'à leur salut, ils portèrent les petites barques de pêche dans le chenal taillé et descendirent au

lac Castor. Ils le trouvèrent bloqué aussi. Il fallut regagner l'île pour une cinquième nuit. Le lendemain, abandonnant tristement à l'hiver la précieuse pêche, Père, Frères et Sœurs s'en relournèrent à la mission, à pied, par le long chemin du lac gelé et de la orêt sauvage.

Tel est le dur et cher pays du Mackenzie que Dieu ouvrait aux Sœurs missionnaires, et qui n'a encore jamais vu d'autres messagers de la miséricorde divine que les Oblats de Marie Immaculée et les Sœurs Grises de Montréal.

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