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CHAPITRE IV

La mission de la Providence fut fondée en 1861 par Mgr Grandin.

« Allez, avait dit Mgr Taché à son coadjuteur, choisissez un emplacement central qui conviendra à la résidence de l'évêque que Rome va donner à l'Athabaska-Mackenzie, et qui soit surtout pro

à l'établissement d'un couvent, car ans religieuses nous ne ferons rien de stable Ià-bas. »

Mgr Grandin jugea que l'emplacement central devait se trouver par delà le Grand Lac des Esclaves.

Serait-ce la Grande-lle ?

La Grande-lie (ou Grosse-lle), située à l'endroit où le Grand Lac des Esclaves, se déversant vers l'Océan Glacial, forme le fleuve Mackenzie, était pour les sauvages le rendez-vous du printemps et de l'automne. Le Père Grollier y avai, dès 1838, commencé Ia mission du Saint et Immaculé Cœur de Marie, que les mi naires du Grand Lac visitaient une où deux fois par an.

Mais la Grande-lle avait à redouler les inondations, le bois n'y abondait pas, et la ferre n'y pouvait subvenir aux besoins d'une résidence et d’un orphelinat. C’est pourquoi Mgr Grandin, comp-

tant d’ailleurs que les sauvages le suivraient, décida de chercher plus loin.

Ayant descendu le grand fleuve, la distance de 60 kilomètres, i atteignit, au pied d'un long rapide, sur la rive droite, un large cap boisé, de surface unie, au terrain fertile, et regardant l'éclatante ceinture des îles et ilots du large. Contre ses flancs, un remous s'offrait en port naturel aux bateaux à venir. Le prélat arrêta son canot et prit possession du cap, en plantant une croix faite par le Frère Kearney. Puis il écrivit à Mgr Taché :

« J'ai appelé ce poste : la Providence, parce que je le regarde comme devant être la providence du Nord. Soyons là en nombre suffisant, et nous pouvons sans peine visiter toute la région. »

Le T. R. Père Belle, O. M. I., assistant général de la Congrégation des Oblats de Marie Immeculée et visiteur du vicariat du Mackenzie, en 1915, au nom de « la Providence », substitua celui de « Notre-Dame de la Providence ».

La Compagnie de la Baie d'Hudson, frustrée cette fois du premier choix et forcée de suivre le missionnaire et les Indiens, dut accepter jusqu'au nom donné par Mgr Grandin. Ce fut, pour le chef-lieu de son commerce, « Fort Providence ».

L'histoire des premières années de la Providence, 1861-1863, est celle de la misère la plus complète. Comme elle ne se rapporte pas à l'œuvre des Sœurs Grises, nous l'omettons ici. Elle fut ra contée en d’autres ouvrages.

Lorsque le strict nécessaire fut créé pour le logement et la. subsistance des missionnaires, Mgr Grandin s’occupa de bâtir pour les religieuses. L'hiver 1863-1864 y fut employé. La Compagnie de la Baie d'Hudson avait consenti à prêter pour cette fn quelques-uns de ses « engagés ». Le rôle de Mgr Grandin était de charrier, avec

les chiens, les pièces de bois qui se trouvaient sur une île du fleuve. Le Père Grouard, le Frère Alexis et les « engagés » équarrissaient les troncs d'arbre pour les transformer en murs, charpentes, poutres et planchers. Tous se donnèrent main-forte pour élever la bâtisse.

En guise de première pierre, Mgr Grandin enfonça la première cheville, etle Père Grouard la deuxième. Les clous, à celte époque, étaient inconnus dans le Nord.

En 1865, lorsque Mgr Faraud aborda à la Providence, le gros de l'ouvrage était accompli. Avec l’habileté d'un menuisier, il se mit à confectionner lui-même des meubles. 11 eut l'attention délicate de ne rien décider de l'aménagement intérieur avant l'arrivée des sœurs missionnaires.

Leur demeure étant prèle, cinq Sœurs Grises furent envoyées : Sœur Lapointe, supérieure ; Sœur Brunelle, Sœur Michon, Sœur Saint-Michel des Saints et Sœur Ward. Une tertiaire franciscaine, Marie-Dominhilde Letendre, leur fut adjointe.

Elles dirent adieu à la maison-mère de Montréal, le 17 seplembre 1866, et se mirent en route pour Saint-Boniface, où elles devaient passer l'hiver. Mgr Taché qui était allé à Montréal, dans le but de choisir lui-même les nouvelles fondatrices parmi toutes les religieuses qui « brülaïent également de partir pour le Nord », les accompagnait.

Le chemin de fer de Chicago à Saint-Paul, Minnesota, fonctionnait alors, et le voyage dut être assez calme jusqu’au terminus. Mais rien ne nous a appris l'accueil que leur firent les redoutables huit cents kilomètres qu'il leur fallut encore parcourir, de Saint- Paul à Saint-Boniface, dans les charrettes de la Rivière-Rouge venues à leur rencontre. Quelques mots de Mer Taché qui, en 1852, avec les Pères Lacombe et Grollier, avait inauguré ce chemin, y suppléeront : « Le chemin que nous avons parcouru est affreux... C'était une chose assez singulière que de voir un pauvre évêque et deux prêtres plongés dans la boue jusqu’à la ceinture, et faisant l'humble métier de bêtes de somme, pour arracher de celte

lourde boue les chevaux et les voitures. Et cela non pas une fois, mais des centaines de fois. »

L'hiver s'écoula dans la joie et l'intimité de la famille religieuse de Saint-Boniface.

« Cependant, il faut le dire, nous avions hâte de voir se lever le jour du départ ; il fallait enfin arriver à notre triste chez nous, qui, dans son éloignement et sa pauvreté, avait encore plus de charmes pour nous que les lieux les plus enchanteurs. »

Ces lignes sont de Sœur Lapointe. Sa relation et celle de Sœur Ward, toutes deux inédites, monument inappréciable de l’histoire des Sœurs Grises et de l'humanité entière, veulent être enchâssées ici. Ce double récit d'odyssée fondu en un par l'humble supérieure sous la lampe huileuse du premier hiver mackenzien, nous l'avons retrouvé, tel qu'il va apparaître, dans la poussière des oublis. Nous le regardons comme le joyau apostolique de ce livre et nous l'offrons, dans la lumière, en gage de pieuse admiration à toutes les vaillantes missionnaires arctiques du présent comme du passé.

Les Sœurs savaient que Mgr Faraud avait remonté les 700 kilomètres du lac Athabaska au lac la Biche, dans le seul but de les atlendre à cette dernière mission et de les conduire lui-même du lac la Biche à la Providence. Aussi déplorèrent-elles divers contretemps qui les retinrent plus qu'il n'était prévu.

« Toute la prairie avait brûlé ce printemps-l, écrit Mgr Taché, et les bœufs n'entendaient pas voyager sans manger ; il fallait attendre que l'herbe eût repoussé. D'autre part, le temps fut exceptionnellement mauvais, et les chemins plus inabardables que jamais. Une seule brigade a perdu deux cent cinquante bœufs où chevaux, morts de misère et des morsures des maringouins. »

Enfin, l'heure sonna pour les fondatrices du Mackenzie d'em-

brasser leurs Sœurs de Saint-Boniface et d'entreprendre les 1.500 kilomètres qui les séparaïent encore de leur chez nous.

De la Rivière-Rouge au 'ac la Biche, c'était le long chemin de terre, par bœufs et charrettes sans ressorts, via Portage-la-Prairie, Qu'Appelle, Carlton, Fort-Pitt, chemin coupé de mille forrents et peties rivières qu'on s'ingéniait à traverser par divers expédients, dont les plus simples étaient de défaire les charrettes et de les transformer en barques. Laissons maintenant parer le récit de Mère Lapointe.

« … Après des tiraillements sans nombre nous quiftions enfin Saint-Boniface, le 8 juin, recevant avec abondance une bénédiction de rosée célesle, car nous eûmes une pluie battante toute la journée. C'était au point que nous avions de la peine à nous arracher de la vase et de la boue. Je crus même un moment que j'allais être obligée de laisser une partie de mon petit troupeau, car ma Sœur Ward, peu exercée à la marche, s'enfonçait si avant dans la terre glaise qu'il fallait le secours d’un bras vigoureux pour l'en tirer. Nous étions cependant heureuses, parce que nous étions enfin parties. Nous ne poussämes pas notre course bien loin ; la première journée nous arrivions à Saint-François-Xavier, où nous pensions simplement passer la nuit; mais une pluie lorrentielle nous retint pendant trois jours. On eût dit que l'époque du déluge universel était revenue ; un pied d'eau couvrait la surface de la terre. Nous croyions, avec quelque apparence de raison, que nous mangions notre mauvais pain en partant et que ce qui viendrait après ne nous offrirait que plaisir et bonheur. Nous aimions à nous représenter de vastes prairies ondulées comme les vagues de la mer, partout émaillées de fleurs, dont nous espérions savourer les fruits avant la An du voyage, car le trajet était long. Cruelle déception. La pluie ne nous quitta pas. C'était au point qu'elle durait de dix, douze et jusqu'à quinze jours consécutifs, sauf quelques rares moments où le soleil brûlant se faisait jour à travers les nuages et répandait sur nos têtes comme des charbons ardents. Cela étant,

de vous dire combien pénible était la marche, combien triste était le repos ? Souvent nous arrivions le soir pour passer la nuit dans un bas-fond marécageux, ayant à préparer nos lits sur la terre nue. C'eût été peu en soi; mais nos couvertures, nos robes, nos manteaux, aspergés toute la journée, n'étaient guère propres à nous préserver de la fraîcheur des nuïls. Arrière loutes les délicatesses ! 11 semblait naturellement que pareil état de choses eût dû nuire à nos santés. Je craïgnais, en effet, pour mes chères Sœurs et pour moi. Mais, grâces en soient rendues à jamais à Celui pour qui seul nous nous sacrifons : Il nous garde comme la prunelle de son œil ; pas une de nous n'éprouva la plus petite indisposition. Ceci tient vraiment du miracle, et je voudrais faire entendre ma faible voix à toutes les créatures raisonnables, afin qu'elles m'aident à rendre de dignes actions de grâces, et qu'elles apprennent surtout à se confier à Celui qui garde si bien ses enfants.

Souffrir de l'incommodité de la pluie, et quelquefois du froid, car dans ces pays les changements de température sont fréquents, cela nous paraissait peu de chose ; mais nous éprouvions nécessairement de longs retards, car les torrents étaient devenus de grandes rivières et les rivelels étaient changés en torrents impétueux. Ne trouvant très souvent aucune place guéable et n'ayant, bien entendu, dans ces déserts, ni barque ni nacelle pour les traverser, nous étions parfois arrêtées deux ou trois jours dans des lieux où nous aurions pu, en temps ordinaire, passer en quelques minutes. Nous éprouvions cependant dans ces circonslances un certain plaisir à voir combien nos conducteurs étaient ingénieux à se tirer des mauvais pas. En quelques instants, nos petits chars de voyage, enveloppés d'une grande peau de parchemin, “étaient lancés sur la rivière et devenaient, à leur grande surprise, barques de gros {ransporis. On attachait une corde à chaque extrémité, et les hommes, sur les deux rives, halaïent tour à tour. Quand le gros bagage était passé, les Sœurs passaient à leur tour ; le point important était de pouvoir tenir son centre de gravité, car Ja moindre élourderie, où inadvertance, aurait pu nous faire

prendre un bain à l'eau fraîche et sale. Disons-le tout de suite, nous aurions fort mal réussi dans ces différentes évolutions, laissées à nous-mêmes ; mais la Providence, qui n'abandonne jamais les siens, nous y avait ménagé un secours et une protection d'autant plus précieux que nous n'avions guère eu droit de nous y attendre. Le R. P. Lacombe, vieux voyageur des prairies, et partant expérimenté, était venu à Saint-Boniface durant l'hiver, et nous avions. l'avantage de l'avoir pour guide et pour soutien, Mgr Taché lui avait adjoint pour compagnon le R. P. Leduc, en sorte que nous ne pouvions être sous meilleure garde. Ce n'est pas ici le cas de vous dire tout ce que nous leur devons. Dieu qui connaît leur dévouement les en récompensera ; sans eux, il nous eût été presque impossible de continuer notre route.

Vous raconter un de ces passages, c'est vous les raconter tous. Nous en rencontrâmes plus de cent, grands et petils, durant ce voyage qui dura du 8 juin au 31 juillet. Vous pouvez, par là, juger de ses sgréments.

C'était déjà le 30 juillet, et d'après les conventions nous aurions dû arriver au lac la Biche, pour le 15, au plus tard. Nous savions déjà, par des nouvelles reçues au Fort-Pitt, que Mer Faraud nous. attendait depuis le 25 juin. Nous pouvions avoir fait un voyage inutile, car il était permis de supposer que, les barges de la Compagnie étant déjà parties, Monseigneur se serait trouvé dans la triste nécessité de les suivre. Pourtant nous espérions arriver au lac la Biche, le lendemain ; c'est pourquoi nous nous levions à une heure du malin, et, à trois heures, nous nous mettions en route. Nous aurions voulu voler, tant nous avions hâte d'arriver, mais nous traversions une vaste forêt, par un chemin tortueux, où des ornières profondes et vaseuses nous permettaient à peine d'aller à pas de tortue. Ainsi se passa la matinée. Nous venions de prendre une légère réfection ; remontées en voiture, nous avancions à pas lents, dans un morne silence, la tête baisée, nous demandant encore si ajous pourrions arriver, car nous n'afions aucune idée de la distance, quand, tout à coup, en sortant d'un détour fénébreux, nous.

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hot Canin ati

voyons accourir deux cavaliers, à bride abattue. Leur air martial, leur costume nous les firent de prime abord quasi prendre pour des ennemis. Heureux moment de surprise qui nous cause tant de joie ! Ce'n'étaient autres que notre évêque et le R. P. Végreville, qui, en désespoir de cause, poussaient à notre rencontre, résolus à ne pas désemparer avant de nous avoir trouvées. Descendre de voiture, nous jeter aux pieds de notre vénéré pasteur pour en être bénies, furent l'affaire d'un instant. Quelques heures après, nous nous jetions entre les bras de nos bonnes Sœurs du lac la Biche, qui, elles aussi, n'avaient que trop partagé les peines de Monselgneur, par rapport à notre long retard.

Quelques jours de repos en si bonne compagnie paraissaient utiles, et même nécessaires, après un tel voyage ; mais qui arrive trop tard doit se hâter de gagner du temps. Nous n'élions encore qu'à moitié chemin, et nous étions loin d'être sorties des périls. À proprement parler, ils ne faisaient que commencer pour nous. Nous avions eu jusqu'ici à nous débattre dans la vase ; à partir de ce moment, nous étions en présence des rivières, des lacs, des rapides dangereux, et, ce qui rendait la position plus pénible, c'est qu'une grande partie du chemin était encore inexplorée el que nous n'étions pas en force suffisante pour nous tirer de ce mauvais pas. À vrai dire, nous laissions fout le souci à notre cher et vénéré gneur et Père, car il nous semblait impossible de périr en sa compagnie. Une nouvelle cause d'inquiétude pour lui, c'est que nous avions trop de bagage, pour une simple barque de voyage. Mais, bref, ceux que Dieu garde sont bien gardés. Le 3 août donc, à trois heures du malin, nous étions en éveil. Après une bénédiction solennelle du T. S. Sacrement, nous nous arrachions aux embrassements de nos chères sœurs, désolées de nous voir si peu de temps, et, en présence de la majeure partie de la population du lac la Biche, nous mettions à la voile.

Tant que nous n’eûmes à voguer que sur le lac la Biche et les petites rivières qui en découlent, nous prenions un plaisir charmant à sillonner ces eaux claires et limpides, et nous comprenions

difficilement, faute d'expérience, qu'on pût se mettre en peine pour Vavenir. La paix, la tranquillité ne furent pas de longue durée. Dès la première nuit, nous eûmes une pluie battante. Comme nous avions une assez bonne tente, elle ne nous fit pas grand mal et nous procura même le plaisir d'entendre le doux murmure d'un pelit ruisseau qui s'était formé sous nous, entre la terre et le prélart, Nous eûmes une charmante matinée, le vent ayant chassé bien loin les nuages, et nous serpentions agréablement sur un petit bras de rivière entourée de grands arbres, qu'un soleil levant dorait. À huit heures, nous commençämes nos sacrifices. Pour nous les rendre plus faciles, Monseigneur offrit la Grande Victime, à la tête du rapide, et nous nourrit du Pain des Voyageurs. Fortifées, mous pouvions désormais, à l'exemple d'Elie, marcher quarante jours et quarante nuits sans nous arrêter.

Dans les voyages du Nord, on fait comme en temps de famine : on se débarrasse des bouches inutiles. Comme l'eau était trop basse, le guide nous signifia de le débarrasser de nos personnes. Monseigneur dirigeant la marche à travers la forêt, nous éprouvions un réel plaisir à suivre Sa Grandeur, tandis que les hommes trainaient la barque et la faisaient passer d'une roche à l'autre. Il n'y a pas de plaisir sans mélange. Celui de suivre notre évèque était un peu dérangé par la difficulté de se frayer un chemin au milieu des grandes herbes qui, saturées d'eau par la pluie précédente, se déchargeaient sur nos longues robes et nous rendirent bientôt si pesantes que nous n'avancions plus qu'à grand'peine. Ajoutez à cela qu'un soleil ardent dardait ses rayons sur nos têtes. En allant au petit pas, nous reposant souvent, nous fimes, ce jour-là, environ six milles. Nous avions déjà assez goûté au plaisir de la promenade, aussi ne fut-ce pas sans satisfaction que nous reprimes nos places dans la barque, à l'invitation du guide. Les forces ne répondent pas toujours au courage : nous n'en pouvions plus.

Sans croire avoir beaucoup fait, nous nous persuadions cependant, le lendemain, que nous ne serions pas mises à plus forte

A NOTRE-DAME DE LA PROVIDENCE st

épreuve que la veille. Nous causions, nous nous divertisstons, autant que la position le permettait ; mais fout à coup on crie : « Halte-là, on ne va pas plus loin ! »

Nous nous trouvions, en effet, dans une diffculté sérieuse. A partir de ce lieu jusqu'à l'entrée de la grande rivière la Biche (rivière Athabaska), environ soixante milles plus bas, ce ne sont que petits rapides rocailleux, où l'eau, éparpillée sur une assez vasle surface, ne permet plus de naviguer à pleine cargaison. Que faire ? Descendre d'abord avec la moitié de la charge, puis retourner prendre l'autre, ç'eût été probablement le plus facile, mais les sauvages voyageurs déclarèrent sans délour que, s'ils descendaient, ils ne remonteraient plus, car ils étaient faligués du long retard. Dès lors, il ne nous restait plus que deux partis également pénibles : ou bien laisser la moitié de notre bagage, qui nous avait causé tant de dépenses, de fatigues et de soucis, ou bien se résoudre à marcher tout le temps. Le premier parti nous répugnt trop, nous essayämes le second. 11 ne s'agissait plus, comme première fois, de marcher deux ou trois heures dans des prairies humides, mais bien deux ou trois jours, tantôt dans une forêt épaisse, tantôt sur des rives escarpées, nous enfonçant à chaque pas dans la vase, traversant mille ruisseaux et nous égarant dans des fourrés d'arbres secs et sans issue.

Le gros travail n'était pas pour nous, car Monseigneur nous précédait, une hache à la main, choisissant les passages les moins difficiles, abattant les arbres sur notre passage, jetant des ponts sur les ravines. Mais comme nous étions peu aguerries à la marche, nous étions vraiment hors d'haleine. Ce qui m'affectait plus que mes propres fatigues, c'était que je voyais que quelques-unes de nos sœurs étaient vraiment trop faibles pour résister. Nous allâmes pourtant toute la matinée. Nous avions parcouru, y compris les détours, environ quinze milles. Comme nous avions entièrement perdu de vue la rivière, nous ignorions si les voyageurs étaient devant ou derrière. Quoi qu'il en fût, n'en pouvant plus, nous nous arrêtèmes pour nous reposer. Nous allumâmes un grand feu,

et, peu après, nous entendimes nos gens criant, se débaltant et trainant avec peine leur barque. Sans être bien valeureuses, nous étions cependant arrivées les premières.

Les hommes Arent halte, prirent une forte réfection, et se disposèrent à partir. Comme je prévoyais que Sœur Ward ne pourrait plus marcher, je leur proposai de la prendre. Ils y consentirent, à condition qu'elle invoquerait les Grands Esprits pour faciliter la marche. Soit hasard, soit miracle, à peine ma Sœur Ward se futelle embarquée que la barque passait presque partout sans toucher. Ceci allait fort bien pour les voyageurs ; mais nous, qui venions par derrière, hâtant le pas à travers les broussailles, nous ne pouvions pas même les suivre de l'œil. La fatigue du matin nous avait déjà fort affaiblies, en sorte que nous ne pouvions plus aller. À force de crier, nous nous fimes entendre, la barque s'arrêta ; nous avions marché encore six milles. Bon gré, mal gré, il fallut nous recevoir; mais à peine nous fûmes-nous embarquées qu'il fut impossible de faire mouvoir la barge. Les hommes furent obligés de porter le bagage sur leurs épaules, en sorte qu'en deux où trois heures de temps nous avions fait à peine un demi-mille. Comme tout le monde était fatigué, nous campâmes un peu plus tôt que de coutume. Ce n'était pas Sans crainte que je voyais venir le lendemain.

Le sommeil repose et Ia nuit porte quelquefois bonheur. Nous eûmes, toute la nuit, une pluie baftante ; les éclairs sillonnaient les nues, et les tonnerres faisaient trembler Îa terre autour de nous. Le matin, nous nous levâmes, les jambes raides, les reins brisés, fèvre dans tous les membres ; la pensée de ce qui nous attend: nous faisait frémir. Dieu avait cependant pourvu aux besoins de ses enfants, car la tempête de la nuit avait fait croître temporairement les eaux, en sorte que, inspection faite, notre guide nous dit que nous pouvions tous nous embarquer. À partir de là, en effet, la barge flotta le plus souvent, et, dans les places les plus difficiles, les hommes parvenaient facilement à la dégager. Nous fûmes

cependant obligées de marcher encore de temps en temps, mais ces

Après trois jours d'anxiété et de fatigue, la rivière Athabaska se présenta enfin à nos regards et nous assura, pendant deux où frois jours, plus de tranquillité... Cette rivière présente bien aussi ses dangers; mais enfin pour le moment nous jouissons sans arrière-pensée des plaisirs innocents et permis que font éprouver à l'âme les spectacles grandioses de la nature. Cette rivière rapide nous entrainait comme par enchantement, tout en nous donnant le temps de repaître nos regards des sites pittoresques et variés que les nombreux détours présentent sans cesse. C'était trop de bonheur, pour attendre qu’il durât longtemps. Nous croyions avoir déjà fait merveille, nous en étions encore À notre coup d'essai.

Un jour, vers deux heures après-midi, nous entendions dans le lointain un bruit sourd et monotone, semblant sortir des eaux, Aussi loin cependant que la vue pouvait s'étendre, elle se perdait sur la surface de l'eau, et rien d'extraordinaire ne nous frappait. Je m'informai d'où venait ce bruit ; on me répondit que nous le verrions bientôt.

Deux heures après, nous arrivions au Grand-Rapide. C'est un endroit où d'énormes blocs de pierre ont formé une petite ile au milieu de la rivière, qui, ainsi partagée en deux, lance ses eaux par cascades vertigineuses. La seule vue de ces gouffres fait frémir. Aussi ce ne fut pas sans crainte et sans saisissement de cœur que nous l'abordämes. La chose est d'autant plus Pi approcher l'ile, juste à la place où le courant se divise. Un faux coup de rame peut faire tourner la barge sur un côté ou sur l'autre, et l'y précipiter. Par une manœuvre heureuse, notre guide parvint à l'amarrer, entre deux énormes pierres. La nous débarqumes, <t, passant d'un tronc d'arbre à un autre, nous pûmes enfin metre le pied sur l'île. Nos cœurs encore en émoi dirent, autant que nos bouches, un Deo gratias. Cependant nos voyageurs, par des efforts inouïs, parvinrent à tirer tout le bagage et même la barque de l'eau. Cette première opération faite, ils transportèrent les effets

sur leurs épaules jusqu'à l'autre bout de l'ile, environ un demirille. Jusque-à, tout allait assez bien pour nous ; mais la barge restait. Il ne s'agissait pas de la porter, mais de la traîner. Comme elle était lourde, les hommes se trouvaient trop faibles pour la remuer. Monselgneur vint alors gravement et sérieusement inviter les sœurs à se mettre de la partie. On nous attela, deux à deux, à des colliers, et nous fimes si bien qu’à la force la barge se décida à prendre ses jambes, et nous la {räinâmes jusqu'à l'autre bout de l'ile. C'est ce qu'on appelle ici « faire portage ». Comme Sa Grandeur nous avait recommandé de ne pas haler trop fort pour ne pas nous faire mal, nous ménageames nos forces, aussi nos voyageurs observalent-ils en plsisantant que nous n'avions pas brisé nos colliers. Quoique nous fussions réellement fatiguées, nous eûmes plus de plaisir que de peine, et j'aurais payé cher pour que quelques personnes de Montréal eussent pu nous contempler dans nos nouvelles fonctions. Cinq Sœurs Grises attelées ! N'est-ce pas un joli coup d'œil ?...

Le gros du travail était fait, mais il n'était pas facile de nous tirer de là. On embarque le bagage, nous nous embarquâmes nousmêmes, dans un lieu où les houles soulevaient barque et bagage avec fureur, et ce ne fut pas sans frayeur que nous vimes la barque se détacher du rivage. Il nous paraissait impossible de ne pas périr. Ne pouvant supporter la vue de ces vagues courroucées, nous fermâmes les yeux quelques secondes ; en les ouvrant, nous constatâmes avec bonheur que nous étions déjà hors de danger.

À partir de ce moment, nous eûmes moins à craindre, ou plutôt nous nous accoutumêmes à voir le danger sans pâlir. Quelques unes de nos sœurs en étaient venues au point de dire qu'elles aimalent à sauter les rapides. Cela pouvait être vrai pour les petits ; mais il y en a de toutes espèces. Un jour après-midi, nous nous étions évertuées à grimper sur le haut des collines pour cueillir des poires sauvages, que la nature sert ici aux voyageurs avec abondance. Comme cependant nous étions très pressées, et que les fruits sont très petits, pour avoir plus tôt fait, nous avions

coupé et apporté les branches. Or, tandis que nous dégustions avec reconnaissance ces fruits, aussi doux au goût qu'agréables à l'odorat, la barque arrive, en se précipitant, sur un gros rapide ; nous l'avions à peine aperçu que déjà le fer de la quille, frappant avec violence un roc à fleur d'eau, éclate en morceaux, fait entendre un cri sinistre et secoue la barge comme un vent violent agite les branches d'un arbre. Au même instant nous tombions au milieu des houles. Un cri d'effroi se fait entendre, les fruits tombent de nos mains, une sueur froide se répand sur nos fronts, tout le sang se porte vers le cœur. Nous avions peur ! Ce fut en réalité notre plus grand mal, mais il fut sérieux, cer une demi-heure après, quelques-unes des sœurs avaient encore peine à se remettre et à reprendre leur souffle. Cette alerte mit fn à toutes les vanteries et bravades. Ce fut du reste la dernière épreuve de celle rivière Athabaska.

Pour n'être plus en danger, nous n'étions pas plus à l'aise (depuis MacMurray), car à de ce moment on n'allait plus à terre pour passer la nuit ; mais, tandis que la barge allait à la dérive, chacun se logeait le moins mal possible. Monseigneur était couché entre les ballots, ayant pour matelas un grand côté de poêle et pour oreiller une caisse. Nous avions l'honneur d'être logées à l'entrepont, mais comme il n'était pas assez long ni assez large, nous nous jetâmes pêle-mêle, les pieds de l'une servant de chevet à l'autre. S'il était permis de mentionner un si faible incident, je dirais que nous passämes là les deux plus mauvaises nuits de notre voyage.

Le 13 août, le beau lac Athabaska présenta sa vaste supe-fcie parsemée d'ilots couverts d'arbres verts. Nous y respi l'aise, et nous avions de plus l'espoir d'arriver le soir à la belle mission de la Nativité, la plus ancienne du vicariat du Nord. Poussées par un vent favorable, nous y arrivâmes de bonne heure, au bruit répété des décharges de mousquete

Ai-je besoin de dire que nous y fûmes l'objet d'un scrupuleux examen de la part des sauvages, qui n'avaient jamais vu de sœurs

et qui, les croyant d'une nature différente des autres mortelles, demandaient ingénument si elles disaient la messe, si elles confesssient au moins les femmes : un d’entre eux vint même s'agenouiller pour me demander la bénédiction.

Nous étions pressés et nous fimes cependant une halte de trois jours. La raison en était sérieuse et agréable. Nous trouvames là réunis Mer Clut, évêque d'Arindèle, et les RR. PP. Eynard et Tissier. Mgr Clut, auxiliaire de Mgr Faraud, devait y recevoir la consécration épiscopale. Dès le lendemain donc, nous primes nos fonctions de sacristines, et, au moyen de quelques décorations, nous rendimes magnifique pour la fête l'église de cette mission, déjà coquette per elle-même. Le 15 août, fête de l'Assomption, eut lieu Le sacre. Les officiers n'étaient pas nombreux. Les révérends pères, faute d'autres évêques, faisaient évêques assistants, et le consécrateur n'avait pour le servir que le bon Frère Salasse et quelques enfants de chœur. Les sauvages n'étaient pas non plus très nombreux, parce que, fatigués d'attendre, ils étaient partis depuis quelques jours. Maïs la fête n'en était pas moins solennelle. N'était-ce pas touchant de voir une pareille cérémonie dans un lieu où il y a à peine quelques années le nom de Dieu était encore ignoré, et où actuellement, grâce au zèle et à la persévérance des missionnaires, on trouve tant de chrétiens ! Je me plaisais à crc qu'un bon nombre d'anges étaient descendus avec leur Reine, pour assister à cette auguste cérémonie et y exaller le Roi de gloire. Nous étions certes déjà bien payées des quelques désagréments du voyage, par la pensée de contribuer pour notre petite part à l'éclat de ‘a fete. Nous eussions volontiers passé là plusieurs jours ; mais cette terrible voix qui nous criait déjà depuis si longtemps : « Marche ! marche ! » se fit encore entendre, et nous partimes.

Bientôt entrainés par la majestueuse rivière des Esclaves, nous perdions de vue le lac Athabaska, et nous entrions comme dans un nouveau monde. Plus de rochers, plus de rives escarpées, mt une masse d'eau presque aussi considérable que le Saint-Laurent, coulant à pleins bords et sans bruit, à travers des forêts de grands

arbres. Les journées paraissaient bien courtes, au milieu de cette magnificence. Elles furent encore raccourcies par la rapidité du courant. Aussi, une journée suffit pour nous conduire aux nombreuses chutes successives, où l'eau, interceptée dans son cours par des pics énormes, se divise en mille canaux, s'élève en bouillonnant et retombe avec fracas en bas des cataracles (la chaîne des rapides du Fort-Smith, seize milles, les derniers obstacles à la navigaïion jusqu'à l'Océan Glacial). En approchant de ces goufres affreux, une frayeur involontaire s'empara de nous. Nous avions pourtant moins à craindre que partout ailleurs, non pas parce que le danger était moins grand, mais parce que notre guide, qui a passé dans ces lieux plus de cinquante fois, en connaissait tous les détours, et ÿ lançait sa barque d'une main sûre. Il fallut cependant y faire quatre portages.

Quelques instants après avoir repris l'eau calme, nous étions entourées de sauvages, qui, impatients de nous voir, étaient venus à notre rencontre. Le lendemain nous arrivions à la rivière au Sel, chez le patriarche Beaulieu. C'est un métis montagnais, qui, par sa bonne conduite, s'est attiré l'estime et l'affection des sauvages, qui le regardent tous comme leur père. Ce ne fut pas sans une vive émotion que nous vimes ces pauvres enfants des bois, réunis Ià pour nous attendre, el, groupés dans leur chapelle modeste, autour de leur évêque, assistant avec une modestie angélique à la sainte messe. Comme ils avaient manifesté le désir d'entendre chanter les sœurs, elles tinrent grand orchestre pendant la messe ; mais après l'instruction, ils nous régalèrent eux aussi d’un magnifique cantique en leur langue, dont le chant bien nourri et en accord parfait nous remplit d'admiration. Soit fatigue du voyage, soit enthousiasme de ce que nous voyions, nous eussions volontiers consenti à passer là quelques jours de repos, mais l'impitoyable voix criait encore : « Marche ! marche ! »

Nous marchâmes si bien que deux nuits et deux jours suffrent pour nous conduire à la mission Saint-Joseph, Grand Lac des Esclaves. Le R. P. Gascon, seul depuis si longtemps et, de plus,

en peine de notre retard, nous reçut, à bras ouverts, dans sa pauvre demeure. Ses yeux humides se portaient de Monseigneur à nous, et de nous à Monseigneur. Il paraissait ne pas croire à la réalité. 11 se convainquit bien vite que nous n'étions pas des êtres fantastiques, et put dégonfler son bon cœur tout à son aise. 11 eût désiré nous garder plusieurs jours, mais Monseigneur, qui voulait profiter du beau temps, désirait partir tout de suite. Le bon Père Bt si bien par ses prières et par ses larmes, que le ciel s'irrita, et qu'un vent violent, soulevant avec fureur les eaux du lac, nous obligea à une halte de deux jours.

Nous étions à la dernière étape, en sorte que ce ne fut pas sans une vive atisfaction que nous vimes remettre à la voile. Le Grand Lac des Esclaves est une véritable mer intérieure, et, comme les vents y règnent en souverains, on ne se hasarde qu'à temps à le traverser. Aussi notre marche était lente. Quelquefois, après deux heures, nous étions obligés de nous retirer dans un port naturel pour nous mettre à l'abri des journées entières. Ces haltes forcées nous étaient d'autant plus pénibles que nous savions être plus rapprochés du but de notre interminable voyage. Le 27 août, nous marchâmes longtemps avec un vent douteux ; sur le soir, il devint meilleur, en sorte que l'espoir d'arriver plus tÔt nous détermina à passer la nuît sur la barge. Mal nous en voulut, car bientôt le vent changes, le ciel se couvrit si bien que ne sachant plus où diriger notre marche, on fit échouer l'embarcation sur un roc à fleur d'eau. Nous y fâmes exposés, toute la nuit, à la pluie et au froid, sans qu'il nous fût possible de reposer. Heureusement c'était la dernière.

A peine l'étoile du matin reparut-elle, que notre guide se reconnut. 11 éveilla les rameurs, et dans peu de temps il amarrait la barge, pour déjeuner, à une petite île de l'entrée du grand fleuve Mackenzie. Deo gratias ! Encore quelques heures et nous sommes chez nous ! Elles furent, ou plutôt nous parurent, encore longues, car ce ne fut qu'à trois heures après-midi que nous aperçümes le drapeau flottant sur l'évêché. Bientôt cependant le paysage se

dessina mieux, et nous aperçûmes ur la rive une foule de sauvages et d'autres personnes, s'agitant et tirant du fusil, pour nous souhaiter la bienvenue. Nous ne voulûmes pas rester en arrière, les sœurs entonnèrent un Magnificat solennel

Ce fut en chantant le cantique de la Reine du Ciel que nous fûmes reçues par le R. P. Grouard, les Frères Alexis et Boisramé et toute-la foule... Enfin, nos cœurs bafialent sur la terre étrangère désirée, devenue notre patrie, notre chez nous, notre tombeau 1.

Que vous dire de plus ? Depuis notre arrivée, non seulement nous n'avons pas regrefté d'être venues, mais nous avons été toujours heureuses. Cela ne veut pas dire que nous y ayons tout à souhait. Au contraire, les sacrifices y sont nombreux ; mais c'est ce que nous sommes venues chercher, de sorte que cela n'a pas lieu de nous surprendre. Nous avons eu quelque peine À nous accoutumer à la nourriture grossière, et toujours la même. Nous n'avons plus jamais goûté au pain

… Adieu, bonne et imée Mère ; ce papier, plus heureux que nous, va se rendre à notre chère communauté. Moins privilégiées que lui, nous le suivrons en esprit, ou plutôt nous le devancerons, car certainement de cette manière nous voyagerons plus rapidement que lui. Adieu, bonnes et bien chères Sœurs, nous ne nous reverrons plus très probablement sur celte terre d'exi Adieu donc, jusqu'au beau jour qui nous réunira là-haut... Veuillez nous accorder à toutes un souvenir quotidien aux pieds du bon Jésus de chez nous, puis auprès de la châsse de notre vénérée Mère d'Youville. »

Ainsi allaït-on vers le pôle, en 1867.

Ainsi voyagèrent, pendant cinquante ans, les Sœurs Grises. Pluie toute la journée, écrivait la Mère Charlebois, arr

le même jour, treize ans plus tard, à la Providence, pour visiter

les missionnaires. Nous avons campé avec tout notre linge

Go AVENTURES CANADIENNES DES SŒURS GRISES

mouillé... Assurément je n'aurais jamais pensé que je dusse séjourner et coucher, des mois entiers, dans ces barges ; je vous assure que c'est un bien trisle métier pour des religieuses ; les scrupuleuses seraient à plaindre. Mais qu'y faire ? C'est l'unique voie pour se rendre dans l’Extrême-Nord. »

Entendons plus près de nous, 24 mai 1912, la T. H. Mère Piché, supérieure générale et vésilatrice du Nord, « après un trajet des plus misérables, où elle souffrit du froid et même de la faim... réduite à ne prendre que des aliments froids, et cela dans un équipage de métis ivrognes… »

« Nous eûmes, écrit-elle du lac Athsbaska, quelques difficultés pour nous rendre, à cause de la glace qui encombrait Le lac. Je n'ai pu avoir que ma valise, loutes nos caisses sont reslées à Aïhabaska-Landing (le point de départ des barges). Que de difficultés ! Que de misères pour le transport !.. Mon Dieu, il faut bien que ce soit pour sauver des âmes que des victimes s’expatrient ainsi volontairement et si généreusement. »

La Mère Stubinger, qui prit un mois et cing jours de l'automne 1893 à remonter la rivière Athabaska, sous une neige continuelle, ne dut son salut qu'à quelques lièvres chétifs, pris au lacet pendant les nuits.

Ces mots, détachés au hasard de cent correspondances, et le récit de 1867, ne racontent que le voyage normal, sans désastre. Point d'objets indispensables à jamais perdus ; aucune barque broyée sur les récifs; les sœurs ne furent point jetées à l'eau ; une tempête ne les emporta point au large du Grand Lac des Esclaves, durant trente-huit heures, désemparées, épouvantées, certines, pendant cette détresse, que chaque vague qui se dressait sur elles était celle qui venait les engloutir : autant d'épreuves réservées aux convois futurs, et dont les Sœurs Grises ont été les victimes. Elles ne furent pas non plus abandonnées de leurs guides, au ide, ainsi que Sœur Marie-Marguerite, la douce auxi-

caine qui, en 1870, envoyée à la Providence, descen-

dait la rivière Athabaska avec Mgr Clut et le jeune Père Roure. Mgr Clut s’en fut chercher du secours, à pied, à travers bois. Lorsqu'il revint, au bout d’un mois, les intempéries, la faim, la fèvre, l'ennui, avaient exténué la pauvre fille. Elle mourut six jours après, au lac Athabaska.

Les sœurs missionnaires du Mackenzie mesurèrent du premier regard le champ offert à leur courage et à leur abnégation. Elles trouvaient les peuplades sauvages, trop près encore de la dégradation primitive, pour n'avoir pas la triste et consolante évidence que le sacrifice de toute leur vie serait le prix de la régénération des âmes.

Elles s'en ouvrent dans leurs notes de 1867 :

«Je ne résiste point au désir de vous citer quelques traits propres à vous faire comprendre quel genre de misères nous sommes appelées à soulager. Ces traits, pris entre mille, vous feront frémir, comme ils me soulèvent le cœur en vous les racontant. C'était un usage assez général, parmi les sauvages de ces contrées, de se défaire en les tuant, voire même en les mangeant, des petits enfants orphelins, surtout des petites filles. La religion a beaucoup changé cela, mais, outre qu'elle n'a pas encore pu faire sentir son influence partout, il se présente encore assez souvent de ces infanticides. Une mère regardant avec dédain sa fille, qui venait de naître, lui dit:

«— Ton père m'a abandonnée, je ne prendrai pas la peine de te nourrir.

« Aussitôt elle l'emporte hors de sa hutte, la couvre d'une grande peau, l'étouffe et la jette à Ia voirie.

« Une autre, marchant sur la neige, dit à son enfant :

« — Ton père est mort ; qui te nourrira ? J'ai, pour ma part, assez de mes misères.

« Elle fait alors un trou dans la neige, ÿ enterre l'enfant, et passe son chemin.

« À l'époque d'une assez grave maladie, un malheureux sauvage avait perdu son épouse et deux ou trois de ses enfants ; il lui en restait encore un au maillot. Il le porta deux ou trois jours, le suspendit à une branche d'arbre et il partit.

« En voilà déjà trop pour un cœur sensible. Il est évident que tous ces gens auraient mieux 2imé nous confier leurs enfants que de les faire mourir. »

Ces actes de Ia barbarie sauvage, que nous apprennent les sœurs fondafrices, et qui étaient de tous les jours il y a soixante ans, devaient se répéter parfois dans la suite, et désolent encore des tribus très éloignées de nos orphelinats. Mais il arrive presque toujours qu'une main charitable arrache ces enfants martyrs à leurs bourreaux, dans l'espoir de les « donner aux Sœurs » ; témoin les exemples récents de Gabriel et de Rosalie.

Gabriel, — appelons-le du nom qu’il devait recevoir, à son bapiême, en l'honneur de Monseigneur le vicaire apostolique, — Gabriel appartenait à un groupe Adèle de la tribu des Sékanais, qui fréquentent les montagnes Rocheuses, du côté de Fort Nelson. IL avait environ huit ans, lorsqu'il vit sa mère tuer son père et jeter son pelit frère dans le feu. Il était sur le point de subir le même sort, lorsque sa grand'mère l'emporta et alla le remettre au Sékanais Barby qui n'avait pas d'enfants. Quelques jours après la femme de Barby tomba malade et mourut. Barby, paien et sorcier, St des incantations et crut entendre l'esprit lui répondre que le nouvel adopté était la cause de ce malheur. 1 jura donc de s'en défa Trouvant que tuer aussitôt l'enfant ser douce, il le laissa seul, presque nu, sans vivres ni feu, sur la grève de la rivière Nelson, où il avait enseveli sa femme, et alla éfa sa tente sur l'autre rive. De là, il guettait l'orpheïin, avec sa carabine, ef, quand il l'entrevoyait errant autour de la morte, arrachant

lui accorder une fin trop

des racines d'arbrisseau pour se nourrir, ou venant boire à la rivière, il le visait, comme une cible, sans réussir à le frapper. Au bout de dix jours, Boniface Laferté, l'un des premiers élèves des Sœurs Grises à la Providence, et « traïleur » des fourrures au Fort Nelson, vint à passer, en canot, avec deux sauvages, es serviteurs. Mis au courant par la grand'mère, il vint à bout de distraire le farouche Sékanais, pendant que ses hommes allaient enlever l'enfant et le cacher dans un endroit convenu. Ceux-ci trouvèrent le pauvre pelit à peine vivant, dévoré par la vermine et les maringouins. Boniface le remit au missionnaire du Fort des Liards, « pour les Sœurs ». Le Père Le Guen le conduisit au couvent de la Providence, par un voyage de 500 kilomètres. Gabriel Y demeura deux ans, le temps d'y apprendre à aimer Dieu ; puis, malgré les soins des jours et des muits qui lui furent prodigués, il mourut d'une maladie de poitrine, contractée sur la rivière Nelson.

Si vous arriviez aujourd'hui, au couvent de Fort Résolution dont nous parlerons bientôt, vous remarqueriez sur-le-champ la bonne large figure affectueuse et intelligente de la plus petite, quoique non la plus jeune, des soixante-dix orphelines, qui s'alignent avec la vitesse de l'éclair, par rang de taille, à l'apparition de quelque visiteur. Elle a sept ans, s'appelle Rosalie, parle l'anglais, le frangais, le plat-côté-de-chien, et exécute, sous la direction de Sœur Marie-Anne, des monologues à faire rire et pleurer les plus diffciles dans l'art dramatique. Rosalie, orpheline à quatre ans, alla chez son oncle. On ne pouvait pas la livrer directement à la mort, puisque ies Plats-Côtés-de-Chien sont tous chrétiens ; mais le viell instinct cruel n'y étant pas encore tout à fait étoufté, l'orphelin justife toujours plus où moins le nom que lui ont conservé les langues du Nord : celui qui chemine en pleurant. Pendant un an, Rosalie chemins, suivant le camp, mangeant ce qu'elle pouvait trouver parmi les restes, et n'ayant pour se couvrir, le soir, que les bouts de peaux laissés libres par les autres. Une nuit, elle se sentit geler et essaya, mais en vain, de ranimer les charbons mouranis.

Le lendemain, comme elle ne pouvait plus marcher, quelqu'un la mit sur son traîneau « pour les sœurs ». En passant au Fort Ree, on Ia porta chez le commis qui, avec son couteau de poche, lui coups les deux pieds, déjà en décomposition, afn de lui sauver la vie.

Sauver l'enfance, l'instruire, la sanctifer, furent le premier soin des Sœurs Grises arrivant dans l'Extrême-Nord, à la Provi- \dence.

| La première classe fut faite, le 7 octobre, par Sœur Saint-Michel des Saints. 1! s'y présenta onze élèves.

En même temps qu'école de sauvageons, le couvent de la Providence devait être refuge des infirmes. Son nom d'Hôpital du Sacré-Cœur le rappellerait sans cesse.

En fait, toutes les misères du Mackenzie y furent recueillies pendant un demi-siècle, et Dieu sait de combien de maux ces pauvres Indiens sont affigés ! Plusieurs malades passèrent auprès

guerite l'aveugle, Lidwine la peralytique, Peti-Fou, rappellent de ces longs dévouements. Le Petit-Fou (on ne l'appela jamais autrement) était un enfant de la tribu des Esclaves. Comme il était idiot et à demi paralysé, son père l'avait jeté sur les bords de la rivière, pour s’en débarrasser. Les sœurs le trouvèrent là. Pendant vingt ans, sans faire cas de son infirmité mentale ni de ses colères, elles le soignèrent. Lorsque Petit-Fou se fâchait, il courait à guaire pales contre ses infirmières et les frappait, si elles n'avaient la précaution de fuir. Elles lui prodiguèrent tant de patience et de fendresse qu'elles le rendirent à la fn presque obéissant et lui apprirent sa religion.

Ces malades, œux des premières années surtout, ne furent pas sans laisser paraître le retour de la sauvagerie ancienne dans leur sang. Leurs propos eussent révolté plus d'une oreille, dans notre

LA MIVIÈME MACKENSIE, ENTRE LE à REMPARTS + DE GOOD-HOPE AU CENGUE POLAINN

civilisation. Mais les sœurs missionnaires se formèrent de bonne heure à fout comprendre et, par conséquent, à tout excuser, sans s'émouvoir ni se décourager. Un vieux cannibale, au temps d'une famine, avait tué et dévoré sa femme et ses quatre enfants. Devenu faible, perclus, incapable de suivre les chasseurs, il fut amené aux sœurs de l'Hôpital du Sacré-Cœur. La veille de sa mort, il} attira à lui l'infirmière qui l'avait longuement soigné, instruit, pré- } paré à l'éternité, et lui dit, comme en confidence : {

«— Ma sœur, il me semble que si j'avais un peu de chair humaine à manger, j'engraisserais encore ! »

Bien que les Indiens fussent les privilégiés des Sœurs de le Charité, au Mackenzie, tout malade, de quelque race et de quelque confession qu'il fût, trouva toujours, chez elles, l'accueil cordial et le dévouement sans mesure.

Une nuit de 1899, époque de la ruée affolée des chercheurs d'or sur le Klondyke, les sœurs sont éveillées et épouvantées par le vacarme de meubles culbutés et d’un corps tombant, puis se relevant pour tomber à nouveau, sur le plancher. C'est un des malheureux mineurs qui s'est gelé les deux jambes, dans la neige fondante, et qui, au moment de s'abandonner à la mort comme {ant d'autres. de ses compagnons, a distingué sur le rivage une maison noire. H avait pu ramper encore jusque-là, et il venait de s'y abatire, en râlant de douleur. Les sœurs parvinrent à le guérir.

Tout en soignant les infortunes qui vensient demander asile à l'hôpital, on ne négligea jamais non plus les malades du dehors, ceux qui habitent, çà et 1à, dans le rayon du Fort. Chaque jour, la Sœur supérieure prend sous sa mante grise : cachets, bistouris,

charpie, eau chaude, et s'en va, à pelils pes vifs dans la neige, laistribuer, de loge en loge, de cabane en cabane, d’ulcère en ulcère, Île remède et le sourire de la charité. Et lorsque la mort est plus forte que I charité, quel deuil ! Et si les trépas se multiplient, comme dans ces épidémies qui, par époques, déciment les Peaux- Rouges, hôfant la disparition de la race, n'épargnant même pas les bien-aimés du couvent, il n'est de larmes que leur cœur ne verse sur ces tombes où elles déposent les petils corps, après en avoir donné les âmes au ciel. Les mères ne pleurent ni plus tendrement, ni plus longiemps.

Sœur Beaudin écrit, le 12 novembre 1903 :

x, À peine notre chère Sœur Boisrert éielle parie qu'une épidémie, survenue depuis peu du côté de Good-Hope, sévissait ici dans toute sa rigueur. Tous nos enfants, au nombre de cinquantequatre, y passèrent indistinctement. Aux premiers jours, nous ne crûmes point cette maladie désastreuse ; mais les suites nous firent voir bien vite le contraire. La rougeole fut suivie de la Rèvre scarlatine, accompagnée de diphtérie et de dysenterie. 11 était navrant le spectacle de tant d'enfants, cloués à la fois sur les lits de souffrance. Nous leur partageâmes et nos soins et nos veilles.… Dieu cependant voulut nous éprouver davantage. Dix d'entre eux succombèrent aux coups de ce fléau : (rois garçons et sept files. L'une d'elles mourut durant l'action de grâces de sa première communion. Nous sommes bien tristes, et pourtant nous envions la sainte mort que frent ces chers enfants... »

Aux inifiatives de ces sacrifices pour les orphelins et les malades, un seul obstacle s'opposa : la pauvreté. Elle fut extrême. C'est plus qu'à la lettre que fut accomplie, à la Providence, la volonté souvent exprimée de M» d'Youville : « 11 ne faut pas que les sœurs ‘aient plus de confort que les pauvres. »

Quelques reliques du passé, quelques aveux échappés nous font deviner ce qu'il en a dû être.

Jusqu'en 1899, date de l'inauguration du troisième couvent, les enfants étaient couchés dans des meubles fort curieux, que l'on conserve encore, et qu'il ne faudrait pas détruire. Ils ressemblent à des rayons étagés de bibliothèque, allant du plancher au plafond. On les dit confectionnés par Mgr Faraud. Les sœurs occupaient le coin restant du dortoir, grabat contre grabat. Une d'elles, cependant, couchait sur la table du rez-de-chaussée, d'où elle se levait, d'heure en heure, pour alimenter le foyer. Longtemps elles n'eurent pas même le nécessaire pour s'habiller. Îl y eut des robes grises, fabriquées avec la toile d'emballage.

« — Mais cela, nous confiait tout bas la Sœur Boursier, qui, depuis 1884, a vécu les dures impasses de La Providence, cela on ne le disait pas à le maison-mère, parce qu'on avait bien trop peur d'être rappelées. »

11 y avait vingt-six ans que la fondation subsistait et progressait, lorsque la Mère Stubinger en parl dans son rapport :

« Le cœur se serre, se dilate, puis se serre encore dans de pareilles circonstances : il faut y passer pour le comprendre. Du premier coup d'œil, nos sœurs m'ont paru assez bien ; mais depuis j'ai constaté qu'elles sont toutes bien faibles. Ces chères sœurs sont admirables de courage, de générosité; elles sont gaies et joyeuses. jusqu'au réfectoire, où elles ont pourtant à pratiquer une grande mortification. Deux plats invariables leur sont offerts, trois fois par jour : du poisson et des patates. On y ajoute une petite galette de la grandeur d’un « biscuit de Boston ». Ce n’est que dans des cas exceptionnels qu'on y passe un petit dessert avec du riz, des pommes sèches, ou des graines sauvages. Il ny a presque plus de chasse dans le pays. Pendant les quinze jours que j'ai passés ici, on a tué dix outardes… Le poisson même fait défaut ; les rivières et les lacs s'épuisent. Pour faire la provision d'hiver, il faut aller à quarante milles. Cette provision doit être de vingt et un mille poissons au moins. Cela peut suffre pour vivre, mais non pour se rassasier.… Pour combler la mesure, les sauterelles ont

fait leur apparition, quelques jours après mon arrivée; elles achèvent de détruire tout le jardin potager. Groseilliers, gadeliers, fraisiers, framboisiers, qui étaient chargés de fruits, ont été rasés en dix jours, ainsi que les légumes : oignons, choux, navets, etc. On a épuisé tous les moyens pour les chasser, aucun n'a réussi... J'ai plus d'un crèvecœur, chaque jour, en voyant ce fléau dévastateur ravir à nos pauvres sœurs l'absolu nécessaire. »

Longtemps après son retour à a maison-mère, on voyait la Mère Stubinger s'attrister pariois au réfectoire et pleurer. C'était en se souvenant des privations des sœurs du Nord.

Sœur Ward écrit, en 1885 :

« La récolte de nos patates a été bien minime... Le champ d'orge a été entièrement dévasté par les sauterelles, ainsi que le blé. Nous avions semé une très petite quantité de ce dernier, car la récolte de l'année précédente était nulle, ayant été saisie par la gelée ; il n'y a que quelques épis qui ont pu être sauvés. La glace a interrompu la pêche, avant que nous eussions pris la quantité voulue pour l'hiver. Cependant nous en mangeons trois fois par jour depuis la mi-août. Pas un seul morceau de viande dans le hangar. C'est un carême anticipé, quoi donc ! et qui se prolongera indéfniment. Nous n'en soutirons pas toutefois, noire poisson est si bon ! Nous le mangeons de si bon appétit que nous courons risque de mourir de vieillesse. Les légumes du jardin ont eu le même sort que le blé et l'orge. Notre chère Sœur Brunelle, après leur avoir prodigué des soins quasi maternels, a eu la consolation de récolter une carotte. Il ne reste que les oignons, qui ont été trouvés trop mauvais par les sauterelles. »

Et les chenilles ?

« Toutes nos semences étaient terminées (1870) vers le 24 mai ; nous nous réjouissions que tout fût fini si tôt, lorsque le R. P. Lecorre vint nous annoncer que des milliers de chenilles se répan-

dsient dans nos champs d'orge. Elles paraissaient vers les dix ‘heures du soir et se retiraient dans la terre au lever du soleil. Elles “ont dévoré toute l'orge des deux champs. »

Plus d'orge, cela voulait dire : plus de soupe, ni de café, pour l'année qui s'ouvrait. Car l'orge était soupe et café — tout à fait à la Kneipp — sans sucre, il va de soi. Le sucre est encore article de luxe dans le Nord. C'est à cette soupe que s'en rapportait le Père supérieur de la Providence, en jetant sur son journal du 21 août 1904 celle petite note :

«IL ne reste plus de poisson sec, et la rivière ne peut nous Fournir à peine qu'un repas par jour. Î faut vivre à la soupe. »

La grande épreuve fut celle de 1881-1882.

Malgré les réticences, les explications oplimistes, les raisons d'espérance toujours adroitement mélées aux comples rendus exigés par l'obéissance, le jour se ft en haut lieu ; la pitié des supérieures de Montréal l'emporta sur les instances du Mackenzie, et brusquement l'ordre arriva de fermer le couvent. La raison en était formulée : « Les moyens ne suffisent plus, il est temps de mettre fin au martyre des sœurs. »

Le message fatal arriva au lac Athabaska, terminus du courrier. Le Frère Larue fut chargé de le porter à la Providence. Il partit le 16 mai 1881. Il devait faire diligence, afin d'assurer le départ des sœurs par le convoi remontant de Fort Simpson ; mais le canot fut si longuement retardé par les glaces flottantes, à Fort Smith d'abord et au Grand Lac des Esclaves ensuite, que le Frère ne put atteindre le Fort Providence que le 28 juin.

Il assista à la plus grande désolation qui fût jamais. Les religieuses laissaient aller leurs larmes. Les sauvages et les métis, de leur côté, voulaient retenir les mères de leurs orphelins et de leurs malads. Les protestants du Fort exprimaient une tristesse sincère.

Aussi, quel soulagement enveloppe toute cette population, lorsque, deux jours seulement après l'arrivée du Frère Larue, on vit apparaître les barges de Fort Simpson. Elles passaient trop {ôt. Le messager était donc arrivé trop tard. Les sœurs n'avaient pu pourvoir, en si peu de temps, aux préparatifs indispensables, et orce leur était d'attendre l’occasion prochaine, c'est-à-dire l’année suivante. La Sœur assistante Charlebois, qui avait passé l'hiver à la Providence et devait emmener oute la communauté, s’embarqua donc seule et alla dire à Montréal que les sœurs reviendraient l'autre printemps.

M. Camsell, « bourgeois » de Simpson et maitre des équipages du Mackenzie, apprenant la nouvelle, déclara que les sœurs ne trouveraient jamais place dans ses barges, si c'était pour un adieu.

«— Mais on nous l'ordonne !

— Que l'on vienne vous chercher.

— Mais si nous ne pouvons plus vivre, étant trop pauvres ?

— Je transporlerai vos effels gr:

Mais on va nous écrire de Montréal pour nous réitérer les ordres ; il faudra bien partir !

— C'est moi qui reçois les lettres et je ne vous les donnerai pas. »

Ces objections si spontanées du bourgeois protestant, expression du chagrin commun, avivaient d'autant la douleur des religieuses.

Cet automne et cet hiver furent une agonie.

Le Père Lecorre faisait prier les petits enfants, afin que Dieu daignât inspirer la décision désirée de tous.

Le Père Ladet, sollicité de faire les « valises » du voyage, s'y refusa. 11 en trouvait ia raison très simple : « Non, le bon Dieu ne peut pas le permettre ; les sœurs font trop de bien ici ; leur départ serait un trop grand malheur ; donc elles ne s'en iront pas... Alors, pourquoi des valises ? »

Et chacun, chacune, de caleuler les sacrifices d'économie que l'on s'imposerait bien encore, afin de prouver que l'on pouvait continuer à vivre quand même.

« Nous supplilons, nous nous adressions à toutes les puissances du ciel, écrivait dans la suite l’une des sœurs, pour obtenir que la sentence ne s'accomplit pas. Nous avions tant souffert au Mackenzie, et nous nous étions si fortement attachées à nos orphelins qu'il nous semblait que nous ne pourrions plus être heureuses dans un autre lieu de la terre ! »

Mais, plus haut que les regrets et les désirs, le commandement reçu parlait toujours. Le temps du départ ne se pouvait reculer au delà de 1882. Un à un, elles allaient donc renvoyer leurs chers petits. Chaque jour, comme une fibre nouvelle qu'on eût arrachée aux cœurs, un. meuble était défait, un linge plié, si bien qu'avant le dégel les murs se trouvaient dénudés et l'emballage préparé.

Enfin, un soir de mars, les sonnailles des chiens porleurs du courrier retentirent sur le fleuve gelé.

La lettre de Montréal fut remise au couvent... Elle tremblait dans les mains de la pauvre supérieure. Comme Notre-Seigneur éloignant jusqu'au bout le calice, elle n'osait lire.

« — Ouvrez, ma Sœur, lui dit le Père, les nouvelles sont bonnes ; j'en suis certain. Nous avons trop prié ! »

En effet, elles étaient bonnes. Mgr Taché, informé, avait promis de nouveaux secours ; le Père Ducot offrait une somme, reçue de sa famille ; le P. Lecorre irait quêter en France et la Mère Lapointe en Canada : les sœurs resteraient donc, et du renfort leur arriverait même bientôt.

Le sacrifice d'Issac avait suff à Dieu. La victime fut épargnée ; elle vécut, et sa génération fut bénie.

Les sœurs ne cessèrent pas de souffrir, de se priver, d'épargner, il est v l'œuvre définitivement « marquée » s'étendit. Un jour, le gouvernement du Canada vint en aide ; un évêque trouva des "charités nouvelles ; aujourd'hui le vicaire apostolique du Mackenzie donne à ses religieuses et à leurs enfants le pain — le

pain de froment — quotidien. Le couvent, rebâti par Mgr Grouard en 1899, vient d'être remplacé, vaste et beau, par Mgr Breynat. A saint Joseph de donner toujours le poisson du Grand Lac et les « pafates » du bon vieux jardin, et foutes marcheront joyeusement aux hivers d'un autre siècle ; elles abandonneront chrétiennement à la réserve divine des sacrifices, où se puise la rédemption des âmes, aises, douceurs, plaisirs d'ici-bas, n’ambitionnant que l'honneur d'être toujours les missionnaires des pauvres.

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