‹ Aventures d'Alphonse DoriaChapitre 10 sur 232 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il entre clans un autre atelier : portrait de son nouveau maître.

Mon second maître se trouva être de tout autre humeur : c'était l'extrême opposé. Il faisait bonne chère, menait joyeuse vie et donnait à la table et au plaisir les heures qu'il dérobait à son art. Il cultivait à la fois tous les genres; doué d'une prodigieuse facilité, il avait sur ses chevalets une douzaine de tableaux commencés , mais je ne pourrais pas assurer qu'il les achevât avec le même empressement; j'ajouterai sans médisance que si, sur ce nombre, le tiers d'ouvrages entrepris recevait le dernier coup de pinceau, c'était quand l'ardeur de l'été ou le grand froid de l'hiver rend plus rares les parties de plaisir et condamne chacun à rester plus assidûment chez soi.

11 avouait d'ailleurs ingénument qu'il était tout de feu pour commencer, et tout de glnce

l8 ALPHONSE DORIA.

pour finir; que rien ne le rendait plus heureux que de rêver à un sujet, d'en disposer l'ordonnance et d'en jeter l'esquisse sur la toile ; que les premiers jours la main lui brûlait ; qu'il en était malade à force d'enthousiasme et d'impatience ; que le premier jet de l'exécution lui procurait d'inexprimables jouissances ; mais qu'aussitôt qu'il était maître de son sujet il le prenait en dégoût, et se faisait pour achever l'ouvrage la plus grande violence. Il déplorait du reste cette malheureuse fantaisie et s'accusait, avec la meilleure grâce du monde, d'une mobilité dévorante qui lui faisait manquer la gloire.

On riait chez lui, du matin au soir; le travail même n'y pouvait interrompre le jeu, l'atelier était rempli de visiteurs qui se renouvelaient de quart d'heure en quart d'heure. Toute la ville y défilait. Les nouvelles du jour, les bulletins de l'armée, les faits et paroles de l'empereur, la comédie de la veille , un feuilleton de Geoffroy , une nouvelle beauté à la mode, la chronique scandaleuse de la cour , les chevaux , les modes , la coupe d'un habit , formaient le texte inépuisable de ces

Page 1