LIVRE II, CHAPITRE X. Tg(j
sa soif, l'indépendance et l'amour. On s'y venge d'une manière implacable de la trahison-, mais si l'on tranche d'un coup de poignard l'existence d'un amant infidèle ou d'une heureuse rivale, on ne distille pas lâchement sur leur honneur, dans l'ombre et goutte à goutte, le poison de la calomnie. Je préfère les vertus et les passions de l'Afrique à celles de l'Europe. Mon choix est fait ; je serai libre et heureuse comme on l'est sur la terre de feu.
« J'ai lu dans la relation des aventures de mon père en Afrique qu'il s'est plu dernièrement à écrire lui-même et dont il a placé plusieurs extraits entre mes mains , que ma mère était fatiguée du désert, et nourrissait sans relâche le désir de visiter la terre et la société des blancs ; moi qui ai passé les seize premières années de ma vie au milieu de vous, je n'aspire au contraire qu'à la sauvage indépendance d'une vie nomade dans une solitude sans bornes.
«Il me semble qu'il ne peut y avoir une plus grande félicité sur la terre que de changer sans cesse de place , de vivre où l'on veut , de rési-
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der où l'on se plaît et de s'enfuir d'où l'on s'ennuie. Rien de plus charmant pour mon imagination que cette absence de lois, de préjugés, d'opinions, de modes, d'étiquettes, fléaux de votre société européenne. Cette éternelle captivité à laquelle les femmes sont ici condamnées dans l'mtérieur de leurs maisons, est pour moi un supplice inexprimable ; je porte envie à cette vagabonde existence qui permet à ma tribu natale de vivre en plein air, de jouir sans cesse de la vue du ciel, et de n'avoir d'autre habitation que quelques aunes de toile attachées à quatre pieux enfoncés dans la terre.
«Aussi ai-je recours au plaisir de la lecture pour tromperies rêves ardents démon esprit; la plupart de vos romans ne m'offrent que des images de cette société même que je déteste ; cependant je m'amuse, comme un enfant , à me transformer dans le petit nombre des personnages qui m'y plaisent; je donne ainsi un peu de variété à ma vie; je tâche d'éprouver toutes les émotions à travers lesquelles l'auteur les fait passer; j'ai des larmes, des malheurs^, des joies, des colères,