LIVRE II, CHAPITRE X. 2O
tait pas encore bien longue ni bien intéressante. Je la satisfis sur ce point avec une naïveté enjouée qui lui plut infiniment. Le sincère aveu que je lui fis de mon penchant à la paresse, ou du moins de ma disposition à n'aimer que des occupations de mon choix, ne m'attira aucun blâme de sa part, surtout lorsqu'elle eut reconnu que cette inclination venait d'une extrême passion pour l'indépendance. Elle eut la bonté d'applaudir à des sentiments naturels de courage et de dignité qui étaient dans mon cœur. La narration de mes études de peinture dans les ateliers de M. Lecomte et de M. Estève , dont je traçai les portraits, ne manquèrent pas de la divertir; mais ce qui l'amusa par-dessus tout, fut le récit des deux jours que j'avais passés dans l'hôtel de M. le comte du Loiret. Toutefois, quand j'en vins à la menaçante allocution de l'honorable épouse du sénateur, espion femelle de haut étage, le visage de Dagana se rembrunit. « Pourvu, me dit-elle, que cette méchante créature n'aille pas vous tourmenter; ses menaces m'ont remplie de craintes. Al-
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phonse, s'il vous arrivait quelque chose, ayez soin de m'en prévenir; je veillerai pour vous. »
Je la rassurai en l'inslruisant de la démarche qu'avait dû tenter mon père auprès de l'amie de madame du Loiret, femme du minisire de la police.
Nous changeâmes de conversation. Dagana me raconta, à son tour, tout ce qui lui était arrivé depuis son enfance ; elle me fit l'histoire de ses sentiments les plus secrets, et m'avoua que sur un seul point elle ne s'expliquait pas : celui des croyances qu'elle s'était faites au regard de la religion. Cependant quelques mots qu'elle avait laissé échapper au début de notre entretien sur sa foi dans l'astrologie, d'autres paroles inachevées touchant l'existence des êtres invisibles, la tournure mystérieuse de son imagination élancée vers ce qui est occulte et merveilleux , me firent soupçonner qu'elle s'adonnait à la magie, superstition qu'elle aurait d'ailleurs héritée de sa mère et de sa race. J'avoue que cette idée fut médiocrement agréable à mon esprit : mais je n'eus pas le temps de m'y
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arrêter. Il y avait une puissance de vie si extraordinaire dans la fille du désert (car c'est ainsi que Dagana se nommait elle-même); j'étais si fortement attaché par la peinture que cette ame énergique et crédule, impérieuse et passionnée, pensive et ignorante, vindicative et dévouée, traçait de ses propres émotions, que j'éprouvais à ses côtés ce profond intérêt qui fait qu'on jouit de s'oublier soi-même; j'étais absorbé dans l'attention que je prêtais au récit de Dagana , comme je l'aurais été dans la contemplation de quelque site pittoresque à la fois sublime et dangereux, où les fleurs courent le long des précipices, où la verdure et les glaces, la vie et la mort se rapprochent ; spectacle de je ne sais quel caprice terrible de la création qui met l'effroi dans le plaisir, comme le désordre dans la grandeur.
Un trait de l'enfance de Dagana donnera au lecteur la mesure des passions de cet être singulier. La vieille dame qui l'avait élevée, après le retour de son père au Sénégal , avait chez elle une esclave noire mariée dont la fille était
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à peu près du même âge que Dagana. Cette enfant avait inspiré beaucoup d'atlachement à sa maîtresse.
Dagana, qui aurait voulu se voir l'unique objet des attentions de sa protectrice , en conçut une si violente jalousie , qu'elle résolut de se débarrasser de sa petite rivale. Pendant huit jours elle tint un couteau caché sous le chevet de son lit , attendant l'occasion d'exécuter son horrible dessein. Mais, une nuit, elle vit en songe un être surnaturel qui lui défendit de commettre l'action qu'elle méditait , en l'avertissant qu'elle serait bien mieux vengée de la petite fille qu'elle détestait en la laissant vivre qu'en lui donnant la mort; parce que celle-ci était née pour la servitude , situation pire que le sommeil du tombeau. Dagana, satisfaite par ce raisonnement, renonça à son affreux dessein. Quand cela se passait , elle n'avait encore que huit ans.
Elle me raconta cet épisode de son enfance d'un air aussi tranquille que d'autres actions