LIVRE ïï, flHAPÏTRE XT. Al'd
bons et loyaux services, d'être envoyé chez la blanchisseuse.
M. Hector eut quelque peine à me reconnaître; il avait sur les yeux un garde -vue de taffetas vert, qui , en lui cachant la lumière, lui enviait une partie des objets. La mémoire de notre rencontre lui revint peu à peu ; il se confondit en excuses et en remerciements, et me pria de passer dans sa chambre.
Il m'eût été impossible de savoir de quelle couleur et de quelle étoffe en étaient les meubles, attendu qu'ils étaient surchargés de paperasses et de livres. Quelques-uns portaient, en outre , des pièces d'habillement, une chemise, un gilet, un habit noir; trois chapeaux gisaient dispersés sur les chaises. Un énorme chat, dormant sur une vieille bergère, remplissait le seul meuble qui fût resté disponible. Le manteau de la cheminée qui portait, en guise de pendule, un porte-montre vide, avait été transformé en bibliothèque : trois rangs de livres poudreux, accumulés les uns sur les autres, s'adossaient à la glace dont ils cacliaienl
:2l4 ALPHONSE DORIA.
un bon tiers. Un lit en désordre laissait voir encore, à travers ses rideaux rouges qu'on avait mal tirés , le sillon creusé par la personne qui l'avait occupé. Sur une table de nuit j'aperçus les débris d'un pâté , placé sur une feuille de papier.
M. Hector m'invita à m'asseoir : mais , ayant reconnu l'impossibilité où j'étais de le faire, il s'empressa de saisir son chat par le cou et de le jeter à bas de la bergère; l'animal contrarié poussa d'horribles miaulements et ne me céda la place qu'en emportant un lambeau de l'étoffe qui recouvrait le meuble, et dans laquelle il avait enfoncé ses griffes. Je n'avais pas plus envie de m'asseoir sur la bergère que le matou d'en descendre : les poils dont il l'avait blanchie 5 me faisaient frissonner en faveur de la propreté de mon habit. Mais il n'y avait pas à choisir. M. Hector prit le parti de s'asseoir sur le bord de son lit.
H commença par me demander des nouvelles de M. et de madame du Loiret. Cette question me permit d'en venir immédiatement
LJVRE II, CHAPITRE Xf. 2|5
au but de ma visite. Je lui dis que je m'estimerais heureux d'occuper chez lui un emploi qui ne pouvait que tourner au profit de mon éducation et de rnon esprit. Je vis que l'amourpropre de l'enfant d'Apollon était chatouillé par ce compliment : il tira le bord des manches de sa veste, pour se donner une contenance , et regarda ses ongles, ce qui était chez lui un geste de prédilection.
« Mon ami, vous venez fort à propos. J'ai besoin d'un secrétaire pour remettre au net mon grand poème sur la conquête de l'Inde; et en outre deux tragédies et un volume d'héroïdes que j'ai en portefeuille. Mais je dois vous prévenir que je ne suis pas riche ; je n'ai , pour vivre, que le produit de ma plume et la pension que m'a valu des bontés de l'empereur, cette ode sur la naissance du roi de Rome qui a fait tant de bruit, qui a été tirée à plus d'un million d'exemplaires, et traduite dans toutes les langues de l'Europe. Je ne saurais donc vous offrir un salaire très élevé : mais vous aurez, en compensation, l'avantage de
2l6 ALPHONSE DORTA.
connaître avant le public, avant LL. MM. ellesmêmes, la production de ma plume; vos occupations auront un charme sans cesse renaissant; l'intérêt de l'action, la sublimité des images, la variété des épisodes, la beauté des descriptions vous raviront dans mon grand poème. Quant à ma tragédie , ce sera pour vous comme si vous alliez au théâtre ; si vous avez aptitude à goûter la poésie lyrique , mes odes vous feront monter par-delà les cieux ; puis, enfin , remarquez-le bien, vous lirez ainsi toutes mes œuvres , sans avoir la peine de les acheter : ce qui vaut bien quelque chose. »
En chantant si ridiculement ses propres louanges, M. Hector s'était plusieurs fois gratté le front et avait dérangé la position de sa perruque.
Tout en lui disant que j'appréciais à leur juste valeur des avantages si précieux, je ne pus m'empécher de lui demander quel était le traitement pécuniaire qu'il comptait accorder à son secrétaire.
«D'abord, me répondit-il, il n'aura pas la