LIVRE III, CHAPITRE III
vient de faire une perte considérable chez la comtesse du Loiret , son amie, autre intrigante de haute volée; le moment serait bien choisi , je vous réponds que vous seriez trouvé blanc comme neige. Ah! mon cher ami , tout ce monde-là ne vaut pas celui des artistes; si l'honneur et la générosité se réfugiaient quelque part, croyez-moi, ce serait encore parmi nous. Nous ne payons pas toujours nos dettes , mais nous ne les renions jamais; nous tâchons d'échapper à nos créanciers; mais du moins nous ne les faisons pas mettre en prison. »
Je promis à M. Estève de profiter de ses avis, et je lui déclarai que j'étais prêt à accepter la place qu'il offrait de me procurer, sitôt que je cesserais d'être en butte aux poursuites de la police.
Là-dessus , nous nous séparâmes , et je retournai chez Dagana que j'instruisis de l'entretien que je venais d'avoir; ce qui lui fournit l'occasion de s'emporter, comme à son ordinaire, contre les mœurs des blancs, et de flétrir, avec une éloquence pleine de traits passionnés et
d'images pittoresques, la corruption de la société au milieu de laquelle le sort la condamnait à vivre. Elle examina, de concert avec moi, la question de savoir si je devais racheter mon repos et ma liberté, au prix d'une démarche qui encouragerait la bassesse et la cupidité de ceux qui tenaient mon sort entre leurs mains. Elle fut d'avis que ce serait participer en quelque sorte à la perversité des autres , que de la mettre à profit pour obtenir ma délivrance de leurs mains prévaricatrices. Je n'avais pas conçu moins d'horreur que Dagana pour les vices hideux sur lesquels il s'agissait de fonder ma délivrance. J'adhérai avec empressement au conseil que cette noble fille du désert venait de me donner ; il fut décidé que je ne tirerais aucun parti de la passion que la femme du ministre de la police avait pour le jeu , et que j'attendrais du temps et de la protection du ciel (qui, pour Dagana, était celle du diable), la cessation des poursuites exercées contre moi.