LIVRE III, CHAPITRE V. SoQ
dont la vivacité irréfléchie avait fait couler trop souvent les larmes secrètes de sa sensible compagne. Je sentis le rouge qui me montait au visage : ma mère me fit signe , avec un regard que je sus comprendre, de ne pas me formaliser des paroles que je venais d'entendre. En même temps elle se leva, et m'engagea à la suivre. Je l'accomprignai dans sa chambre à coucher. Elle en ferma la porte , et commença à m'interroger avec la curiosité, l'adresse et la bonté qui caractérisent la femme et la mère. Le dialogue suivant s'établit entre nous : ' « Ce monsieur qui t'a reçu si obligeamment chez lui , avait-il des enfants ? »
« Oui , une fille. »
« Unique ? »
« Unique. »
« Est-ce qu'elle est en âge de se marier ? »
« Certainement. »
a Si son père a de la fortune , d'où vient qu elle n'est pas encore pourvue ? »
« Peut-être n'a-t-elle pas trouvé de parti qui lui convînt? »
3lO ALPHONSE DORIAl.
« Manquerait-elle de beauté ? )>
« Cela dépend des goûts. Elle a un genre de beauté si particulier, qu'elle ne peut être comparée à aucune autre femme. »
Ma mère fit une pause avant de m'adresser de nouvelles questions, et feignant l'indifférence pour voiler son désir de m'arracher mon secret, me dit négligemment , tout en plaçant sur sa cheminée une tasse de porcelaine dont elle venait d'essuyer la couronne dorée :
« Et... avais-tu occasion... de voir souvent cette jeune personne ? »
Ici je me voyais obligé de mentir ou d'éluder. J'essayai d'esquiver une réponse à la question qu'elle venait de me poser, en interrogeant ma mère à mon tour.
«Pourquoi me demandez-vous cela? repartisje; je ne comprends pas... »
rt Par un simple motif de curiosité et d'intérêt pour toi, «reprit ma mère un peu déconcertée.
Je vis qu'il y avait de l'avantage pour moi à prendre le rôle agressif; et, profitant de ma position, je continuai.