CHAPITRE VIII
De l'importante affaire dont Alphonse fut chargé par M. le baron de Saint-Lux , et du succès qu'il y obtint.
Je passai avec une grande joie de coeur plusieurs jours sous le toit paternel j j'eus le loisir d'apprécier de nouveau tous les trésors de dévouement, de sensibilité et de vertu que renfermait le cœur de ma mère. Je sentais auprès d'elle que c'étaient là les qualités et les grâces qui pourraient , dans une femme , captiver mon ame tout entière. Je comparais l'impétuosité, le trouble perpétuel, les caprices exigeants ,
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les absurdes et coupables superstitions de la Mauresse, avec cette douceur, cette angélique sérénité , cette abnégation de soi et cette piété fervente ; et je songeais que la suprême félicité pour moi, serait de passer mes jours avec une femme qui ressemblerait à ma mère.
Je me rendis au jour fixé chez M. le baron de Saint-Lux , qui me donna immédiatement une assez volumineuse correspondance à transcrire. Il ne me fallut ni beaucoup de temps ni une grande pénétration pour comprendre que les noms des personnes auxquelles ces lettres étaient adressées, et ceux qui revenaient fréquemment dans le cours de la correspondance, étaient tous supposés; que la plupart de ces épîtres étaient, pour ainsi dire, écrites en paraboles, c'est-à-dire qu'elles avaient deux sens ; l'un apparent et naturel , l'autre occulte et convenu ; et que M. le baron de Saint-Lux , par qui ces lettres avaient été écrites ou reçues , avait en Angleterre et en Russie d'illustres amis avec lesquels il avait de secrètes relations qu'il voulait dérober à la surveillance du gouvernement
impérial. Ces amis, M. Estève me les avait nommés ; c'étaient les princes de la maison de Bourbon ; ce n'était rien moins que Monsieur, frère de Louis XVI, et le comte d'Artois. Du reste, les voiles dont les correspondants se servaient pour couvrir leurs pensées réelles étaient ingénieusement imaginés : la plupart des mots recevaient , dans un vocabulaire concerté entre eux et destiné à leur seul usage , une acception différente de celle qui est usitée dans la langue ; de sorte qu'à la réception d'une pareille dépêche , chacun des correspondants devait commencer par la déchiffrer et lui restituer , par une véritable traduction , son sens caché. D'après les conventions dont je viens de parler. Napoléon s'appelait G uérin ; Monsieur , se nommait de Létaiig ; le comte d'Artois , Lambert ; le duc et la duchesse d'Angoulème , M. et madame de Préville; le duc de Berry, M. Guillaume. La plupart des nobles de l'ancienne cour qui vivaient auprès des princes avaient aussi des noms fictifs : il en était de même des maréchaux et généraux de Napoléon,
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et des pays mêmes de l'Europe , qui servaient de théâtre soit à des négociations , soit à des opérations militaires. Les souverains de l'Europe n'avaient pas échappé à ce second baptême : le roi d'Angleterre était suppelé Merlin ; l'empereur de Russie, Bertrand; le roi de Prusse , d'Orbignj.
Pour donner une idée de la langue employée dans cette correspondance, je vais, avec leur déchiffrement, transcrire deux ou trois phrases, telles qu'elles me reviennent à la mémoire.
«M. Guérin commence à se défaire de ses cotons ; » signifiait dans la pensée de celui qui écrivait :
« Napoléon commence à s'ahéner l'esprit de l'armée. »
Cette phrase : « L'industrie manufacturière fait des progrès dans les provinces méridionales )i devait être traduite ainsi :
« L'opinion royaliste fait des progrès dans les rangs de la bourgeoisie, w
Enfin sous cette autre phrase :
« Avec de l'argent en quantité suffisante , il
y a ici bien des soieries provenant de faillites, qu'on pourrait acheter, » il y en avait une secrète très significative , qui est au nombre de celles que je ne pouvais pas oublier; la voici:
« Avec de l'argent en quantité suffisante , il y a ici bien des gens qu'on pourrait gagner. »
Je n'ai eu la clé de ces noms et de quelques autres mots , qu'à force de copier nombre de lettres où ils se trouvaient répétés , mais il m'eût été impossible de deviner le sens d'une lettre entière. Cette combinaison avait l'avantage de ne pas éveiller, comme l'aurait fait l'emploi d'un chiffre ordinaire , les ombrages de la police , dans le cas où la correspondance eût été ouverte.
Je m'acquittai de la copie de ces dépêches avec un soin et une diligence qui plurent beaucoup à M. le baron de Saint-Lux; au fond c'était une excellente pâte d'homme. En fermant les yeux sur deux travers qui le rendaient ridicule, je veux dire sa passion pour la gent empennée, et son horreur pour la propreté, on ne pouvait méconnaître en lui quel-