LIVRE III, CHAPITRE XIV. SSq
K Le portrait que vous venez de tracer, répondis-je à M. Noël , ne me décourage pas; je sais m'accommoder aux caractères des personnes avec lesquelles je vis, et je ne suis pas fâché d'avoir une physionomie nouvelle à étudier. Je vous remercie, du reste, des lumières que vous m'avez données pour ma direction, avec une confiance dont je vous sais beaucoup de gré. »
M. Noël m'avertit que M. de Lacy m'attendait le jour même sur les deux heures, et làdessus cet obligeant et un peu médisant avoué me quitta pour aller, ajouta-t-il, s'occuper d'une séparation de corps et de biens entre deux vieux époux , qui, après cinquante années d'une paisible union , s'étaient tout à coup pris de haine l'un pour l'autre après une querelle née du sujet le plus frivole , et qui ne parlaient plus des liens qui les unissaient qu'en grinçant des dents.
A deux heures précises, j'étais chez M. de Lacy, je trouvai en lui un homme d'une belle taille , vêtu avec une propreté exquise , on au-
rait pli dire même avec recherche , doué d'une physionomie assez régulière, mais impassible, dans laquelle la bouche était à peine visible, tant les lèvres en étaient minces et comprimées ; il se leva à peine de son siège , quand je fus introduit dans son cabinet, m'indiqua en termes aussi laconiques que la langue française le permettait, les avantages attachés à l'emploi que je désirais exercer chez lui, et conclut en me disant :
« Décidez-vous , Monsieur, ou j'en prendrai un autre. »
Cet accueil glacial et hautain me blessa. Je fus sur le point de répondre à M. de Lacy :
« Je suis décidé. Monsieur; et c'est à ne pas entrer ici. «
Mais le moment de faire cette superbe réplique était déjà passé lorsque l'amour-propre me la suggéra; d'ailleurs , je me réservais bien de planter là mon orgueilleux patron le jour où j'aurais trop à souffrir de ses procédés. La somme de vingt mille francs que mon père venait de placer, et dont j'allais recevoir la rente ,