LIVRE III, CHAPITRE XVI
dcames qui m'attendaient dans le salon; elles m'interrogèrent toutes deux à la fois sur ce qui s'était passé, je me bornai à leur répondre de l'air le plus tranquille et le plus naturel du monde, que je n'avais pas eu de déclaration à faire, que la chose était finie et que l'individu en question avait été mis en liberté; puis passant avec adresse à un autre sujet, je leur demandai si la musique de Gluck leur avait plu et si elles avaient été contentes de leur soirée. Cette manœuvre me réussit auprès de madame deLongpré qui, ne soupçonnant rien, se mit à causer de l'opéra que nous avions entendu et de quelques notes fausses qui, dans la voix d'une cantatrice enrhumée, avaient offensé son oreille. Je lus dans les yeux de mademoiselle de Lacy qu'elle ne se laissait pas tromper aussi aisément, et en même temps qu'elle n'osait témoigner ce qu'elle devinait; mais ses regards , qui avaient une expression inaccoutumée , me faisaient les reproches les plus significatifs.
Je me rendis le lendemain au rendez-vous convenu avec mon adversaire, et j'eus ce qu'on
4lO ALPHONSE DORIA.
appelle une première affaire. Je me battais sans colère, et l'idée de tuer un homme effrayait beaucoup plus mon imagination que . celle de perdre la vie moi-même ; aussi je puis me rendre ce témoignage que je songeais presque autant à ne pas blesser mortellement mon adversaire, qu'à défendre mon sein des atteintes de son épée. M. Wanderwitt, au contraire, semblait furieux; on aurait dit qu'il avait le plus cruel outrage à laver dans mon sang; la menace respirait dans ses yeux ; la contraction de ses traits , le froncement de ses sourcils et la compression de ses lèvres annonçait la haine et le besoin de vengeance. Il maniait les armes avec beaucoup plus d'adresse que moi; on devait croire, sans lui faire injustice, qu'il n'en était pas à son premier duel, mais la manière désespérée dont il se battait m'aurait fourni plusieurs fois l'occasion de le blesser à mort si j'avais voulu profiter de mes avantages ; je n'en fis rien , et cette générosité ne fit que l'irriter davantage. Enfin, je fus blessé au bras droit, mon arme s'échappa de raa main, et si le témoin de