LIVRE I, CHAPITRE V
dans ses bras, et, prête à suivre son nouveau protecteur, répéta plusieurs fois la promesse de venir le voir le plus souvent possible. Hélas ! elle ignorait que cette séparation allait être éternelle.
« J'eus la funeste idée de proposer à Clarisse de monter dans une barque et d'aller passer le reste du jour sur ini point de la rive gauche du fleuve où les habitants de Saint - Louis vont quelquefois respirer le frais et prendre le plaisir de la chasse. Nous avions déjà visité ensemble ce lieu paisible et orné de charmants ombrages, où se trouvait un mimosa séculaire qui nous avait protégés pendant un jour d'orage et sur l'écorce duquel j'avais gravé son chiffre.
c( Elle accepta ma proposition. Je pris une bourse contenant une somme très considérable en or, afin d'effectuer à mon retour dans une maison devant laquelle notre barque devait passer un paiement dû, ce jour-là, par mes supérieurs. Puis nous redescendhnes au bord du fleuve et je louai une barque. Notre rameur était un nègre.
« Je ne vous peindrai pas , Messieurs , tous les
sentiments de bonheur qui se pressaient dans mon cœur, tandis qu'assis à côté d'une jeune fille, belle comme un ange, qui m'appartenait pour la vie, je croyais sentir le mouvement de la vie qui m'était réservée dans celui du bateau qui nous berçait, et voir mon avenir peint dans les fleurs qui ornaient les rives entre lesquelles nous glissions. Nous arrivâmes rapidement au but de notre promenade. Nous mîmes pied à terre et nous enfonçâmes sous des arches de verdure et de fleurs que la nature s'est plu , dans ce lieu qu'elle aime, à suspendre de ses propres mains. On y voyait les asclépias et d'autres plantes grimpantes serpenter avec grâce autour des robustes rameaux des mimosas, et après avoir dépassé leurs tiges, jeter un. pont avec leurs branches flexibles pour atteindre le jujubier couvert de ses roses ou le tamarinier aux feuilles luisantes, et imiter, dans leurs jeux capricieux, des galeries, des arcs de triomphe, des arceaux de basilique, des créneaux de châteaux forts ; et tous ces rameaux qui remuaient au souffle du vent , et exhalaient dans l'air d'enivrants parfums, étaient couverts