‹ Aventures d'Alphonse DoriaChapitre 48 sur 232 · LIVRE I, CIIAPITRH VII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAPITRH VII

touché d es marques d'un sentiment si profond et si attentif. Ma maladie avait duré près d'une année. Pendant ma convalescence , Laobé était ingénieuse à me trouver tous les jours de nouvelles distractions. Parfois elle me lisait quelques lambeaux d'un vieil exemplaire tout déchiré de la Jérusalem délivrée du Tasse.

« Ce livre avait passé entre ses mains d'une façon assez singulière. Il paraît qu'en t 783 , les Anglais et les Français, désirant marquer les limites respectives de leurs possessions au Sénégal , avaient envoyé des ingénieurs choisis dans les deux nations pour procéder à rexj)loration de la rive gauche du fleuve. Aux piquets assez nombreux dont se servaient ces ingénieurs pour leurs opérations hydrographiques, étaient attachées des bandes de papier. Le Maure qui servait alors de précepteur à Laobé, et qui, comme je vous l'ai dit , lui apprenait l'italien , se promenant sur la côte , avait eu la curiosité d'examiner de près les instruments des démarcateurs ; s'étant aperçu que les bandes de papier en question étaient des fragments d'un

go ALPHONSE DORIA,

livre italien, il les avait arrachées toutes furtivement, puis il les avait cousues ensemble et en avait fait présent à son élève.

« Laobé avait lu tant de fois ces précieux chiffons , qu'elle aurait pu réciter de mémoire les vers qui s'y trouvaient tracés. Assise près de mon lit , elle me les lisait d'un accent passionné, achevant bien souvent par cœur une tirade qui lui plaisait. Alors , elle déposait son livre sur ses genoux, continuait sa lecture dans mes yeux, et lorsqu'il s'agissait d'amour, se pénétrait si bien de son personnage que les vers du Tasse semblaient être son propre langage. C'était surtout l'histoire d'Herminie qu'elle aimait à me lire. Je faisais , comme vous l'imaginez bien , un pauvre Tancrède ; mais , enfin , les yeux prévenus de Laobé faisaient de moi un héros.

« Il y avait des jours où elle poussait la coquetterie assez loin pour modeler son costume d'après les descriptions du poète. Tout cela , disait-elle , était pour me distraire de mon ennui .

Page 1