LIVRE 1, CHA.PITRE VII
plus vaste horizon que l'horizon du désert. Oui, j'aspirais à visiter le pays des blancs, avec la même ardeur qui pousse le croyant à faire le pèlerinage de la Mecque. Mon sein, pareil à celui de la biche qui a conçu deux faons jumeaux qui la suivent partout et se disputent son lait , portait deux âmes en moi, l'une pour ma tribu et ma religion, l'autre pour rêver sans cesse des sentimens, des plaisirs et des spectacles inconnus à mes compatriotes. C'est avec celle-là que je t'ai aimé. Jusqu'à ce que je t'eusse rencontré , j'étais ce que serait un arbre de la gomme, qui, croissant dans la solitude loin de tous les yeux, répandrait inutilement ses larmes d'or. Je ne regrette pas la vie, puisque j'ai connu l'amour et que j'ai été aimée d'un blanc, fils du pays de la science. »
« Après avoir couvert Dagana de ses caresses et de ses pleurs, elle me la rendit tout à coup, et me serrant fortement la main :
«La mort approche, j'ai une pensée qui fait mon supplice , je la crois venue du Dieu que tu
lOO ALPHONSE DORIA.
adores , parce que j'ai suspendu à mon cou un des talismans de ta religion. »
« En parlant ainsi, elle détachait de son cou un ruban auquel était attaché ce même crucifix d'ivoire, héritage de la malheureuse Clarisse.
« Dis-moi la vérité, continua-t-elle , ta religion ne t'enseigne-t'elle pas à croire que les âmes des disciples de Mahomet sont éternellement séparées de celles des sectateurs de ton Dieu ? »
« Je fus obligé d'en convenir, mais j'allais ajouter à cet aveu des explications qui en adoucissent la sévérité : elle ne m'en laissa pas le temps.
« S'il en est ainsi, murmura-t-elle d'une voix plaintive, je veux être chrétienne, je veux te retrouver au-delà de cette vie ; de grâce, rendsmoi chrétienne! rends-moi chrétienne ! rendsmoi chrétienne ! »
« Ce cri ne cessait de s-'échapper de ses lèvres et devenait de plus en plus déchirant à mesure que le mal faisait plus de progrès. Il n'y avait pas un moment à perdre , mais vous reconnaî-