LIVRE i, CII\PiïflE Vir. Io
« Nous parvînmes en quelques heures au camp de l'expédition française commandée par un chef de bataillon nommé Duvivier, que j'avais beaucoup connu à Saint-Louis. Il m'accueillit d'abord avec une grande froideur, dans la crainte de se compromettre. Je lui fis aussi la relation de mes aventures. Au début de mon récit , il m'arrêta pour m'informer qu'une somme égale à celle dont j'étais porteur lors de ma disparition avait été exactement payée par une main inconnue au négociant à qui je devais la remettre , et que la même main avait porté le reçu de ce paiement à MM. Ancelin et Comp., directeurs de la maison de commerce où j'étais commis principal.
« Ce renseignement me soulagea d'un grand poids; je reconnus que Laobé m'avait tenu parole, et je cessai de nourrir la douloureuse pensée que j'avais pu être soupçonné d'avoir dérobé les valeurs qui m'étaient confiées.
« M. Duvivier ajouta foi à tout ce que je lui racontai , et me fit espérer que les recherches de l'autorité touchant l'authenticité de ma dé-
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position seraient conduites assez rapidement pour que je ne fusse pas long-temps privé de ma liberté. ^
« J'étais rempli d'inquiétudes sur le sort de ma pauvre petite fille, qui n'avait pris aucune nourriture depuis une demi-journée. Par bonheur, il se trouva dans le camp français une femme de soldat qui était en ce moment nourrice , et qui accepta , moyennant un modique salaire, le soin d'allaiter Dagana. Du reste, M. Duvivier avait eu la générosité de m'avancer une somme de vingt-cinq louis.
« J'ai abusé, Messieurs, de votre patience; mais mon récit touche à sa fin.
« Le bruit de mes singulières et tragiques aventures s'était répandu à Saint-Louis. Mon retour excita une assez vive sensation. Comme l'extraordinaire captive toujours les imaginations humaines , je devins l'objet d'un intérêt général. Les dames de la ville se disputèrent à qui remplirait la tâche d'élever Dagana. On fit en ma faveur une souscription qui produisit en trois jours une somme considérable. MM. An-
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celin me rendirent avec empressement la place que j'occupais dans leur maison , et voulurent payer,' à titre d'indemnité, le double de la somme qui m'était due sur mes appointements. Tant que dura l'enquête judiciaire formée pour éclaircir les causes de la mort de Laobé, je jouis de ma liberté sous caution. La gazette de Saint- Louis fut remplie des détails de mon histoire ; toutes les correspondances des Français établis au Sénégal en portèrent la nouvelle jusqu'en France, où les journaux me firent l'honneur de transformer mon histoire, qui ne leur paraissait pas encore assez intéressante, en un roman dont je ne me souvenais pas, je vous jure, d'avoir jamais été le héros.
« L'expédition des Français sur le territoire des Maures Bracknas eut un plein succès; elle les contraignit de demander la paix aux conditions qu'il nous plut de leur imposer; et le commerce de la gomme reprit enfin son cours. Pendant cette expédition, on recueillit sur les lieux tous les faits qui tendaient à me disculper. Les principaux d'entre les Bracknas ne se
cachèrent pas d'avoir fait empoisonner leur sultane Laobé; ils avaient élu à sa place, comme roi de leur tribu , l'auteur même du complot formé contre la vie de cette infortunée. , « La connaissance que j'avais acquise de la langue et des usages des Maures , ainsi que des principales productions de leur sol , me rendit extrêmement utile au commerce français. Au bout de deux ans, MM. Ancelin m'admirent en qualité de leur associé; et la mort de celui qui gérait avec moi leur maison à Saint-Louis étant survenue peu de temps après, cet événement fit passer entre mes seules mains la direction de leurs affaires au Sénégal. J[e travaillai encore douze ans dans cette résidence, et après y avoir acquis une assez belle fortune, je revins goûter en France un repos que m'avaient rendu nécessaire quelques infirmités précoces causées par l'insalubrité du climat, et peut-être aussi par les secousses que de trop fortes émotions avaient fait éprouver à ma constitution.
Une dame de Saint-Louis , comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, avait voulu se char-