LIVRE I, CHAPITRE VIII, Jl
Du reste, je suivis si exactement la recommandation de M. Desprez , que je prêtai à Dagana, en continuant à retracer son image, la physionomie hautaine d'une reine d'Amazones qui semblait ne regarder dans les hommes qu'une race d'esclaves bons tout au plus à couper du bois et à puiser de l'eau , selon les besoins de son royaume.
Quand le portrait fut terminé, je fis prier son père de venir le voir. Il en parut enchanté ; passant et repassant devant la toile, la considérant sous tous les jours :
« C'est bien cela , s'écria-t-il en me frappant sur l'épaule, je n'ai jamais rien vu de plus ressemblant. Qu'en dis-tu, ma fille? ajouta-t-il; fais connaître à monsieur ce que tu penses de son ouvrage. »
Dagana se mordait les lèvres de dépit : je voyais au regard de dédain et de mécontentement qu'elle lançait alternativement sur le portrait et sur moi , qu'il s'en fallait de beaucoup qu'elle partageât le sentiment de son père.
1 r4 ALPHONSE DORIA.
« Tu ne dis mot, continua M. Desprez ; voyons, que trouves-tu à y reprendre ? »
Alors Dagana se plaignit timidement de ce que je lui eusse donné l'air si dur.
« Ah ! c'est cela , reprit son père en riant; ce que tu appelles la dureté , ma chère enfant , est une fierté majestueuse, caractère de ta physionomie. Aurais-tu voulu que monsieur te prêtât le fade sourire et l'air vaporeux de ces petites maîtresses de Paris dont tu t'es si souvent moquée ? »
La petite sultane ne répondit rien, et se borna à m'écraser d'un regard foudroyant tout à fait aimable.
Le malencontreux portrait me fut généreusement payé. M. Desprez l'envoya au jury de peinture chargé d'examiner les tableaux qui devaient être , cette année , exposés dans la galerie du Louvre. Je bâtissais là-dessus mes premiers rêves de gloire et de fortune : j'annonçai en confidence à tout le monde qu'on allait voir au Musée quelque chose d'extraordinaire. La