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fièvre de l'amour-propre me piivait de sommeil : hélas , au bout d'un mois toutes ces fumées d'espérance et de vanité s'évanouirent ; mon tableau avait été rejeté à l'unanimité par le
Cet échec inattendu me dégoûta de la peinture; j'annonçai, dès le lendemain , à M. Estève mon projet de renoncer à l'art qu'il m'enseignait. Il combattit avec force cette résolution.
ce Abandonner , me dit-il , la vie d'artiste, la vie sublime , la vie glorieuse , la vie piquante , la seule vie enfin digne d'être chérie, parce qu'elle ressemble à une maîtresse dont on adore les charmantes fantaisies ! et cela pour entrer dans je ne sais quelle carrière; mais, à coup sûr, dans celle de la monotonie, de la régularité , des choses prévues d'avance , des repas à heure fixe, des nuits au sommeil compté, des petits soins avilissants ; vous ne connaîtrez ni l'enthousiasme, ni la jalousie, ni la fièvre, ni les dettes. Que je vous plains ! Quoi, c'est parce que votre premier portrait n'est pas admis à 1 exposition que vous brisez vos pinceaux ?
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Mais il fallait fumer un cigare , et en souffler la fumée au nez de vos juges.
« Rien ne rend la touche plus chaude que le dépit, ajouta M. Estève ; après la mauvaise humeur que cause une assignation d'huissier, le mécontentement où vous jette une injustice est ce qui rend le dessin plus correct , le coloris plus vrai, le coup de pinceau plus hardi. Vous n'y entendez rien ; c'est le moment de monter dans Tatelier, et de tirer vengeance de cet imbécile de jury, en l'accablant de chefs-d'œuvre soutenus d'articles de journaux. »
Ces puissantes considérations ne purent ébranler ma détermination : je courus chez mon père, et le suppliai de m'accorder la permission d'embrasser une autre profession. Après m'avoir fait les objections auxquelles je m'attendais , et qui étaient puisées dans l'inconvénient de perdre le fruit de mes études de cinq années, de me condamner à l'apprentissage d'un nouvel état et de déserter ses propres traces dans un art qu'il avait cultivé avec honneur et profit , il reconnut que ses exhortations étaient
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inutiles ; et qu'il n'avait pas à combattre en moi un simple accès de découragement , mais un vrai dégoût pour la peinture.
Comme il n'avait jamais su, dans sa vie, opposer un refus à une demande formée avec quelques instances ( et ceux qui lui empruntaient de l'argent cultivaient avec joie cette disposition) il se rendit bientôt à mes désirs appuyés du crédit de ma mère qui avait toujours redouté pour ma jeunesse la dangereuse éducation que l'on reçoit dans les ateliers. Le difficile était de me trouver une nouvelle occupation. A dire vrai, je ne me sentais de vocation pour aucun état. Cela tenait sans doute à un secret pencbant à la paresse, encouragée chez moi par un mépris tout-à-fait philosophique de la gloire et des honneurs , à la poursuite desquels la plupart des hommes perdent leur temps, leur santé , leur repos, et surtout la libre possession d'eux-mêmes. L'idée d'être maître de ma vie, était mon rêve de félicité. Toute gêne imposée par les lois de la société à quiconque sentie besoin de parvenir, effrayait mon imagi-
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nation ; j'étais friand de liberté. Portant dans la jouissance du présent un véritable épicuréisme, je fermais ma pensée à l'image du lendemain avec le même soin que le débiteur ferme sa porte à l'importun créancier. Je regardais en pitié, tout jeune que j'étais, cette agitation perpétuelle, celte inquiétude d'esprit, ces assujétissements de corps, desprit, de langage , de manières, qui font le supplice de tant d'hommes empressés à se rendre d'abord malheureux pour saisir un jour la fortune par un pan de sa robe, que la volage, qui ne craint guère de se laisser déchirer , leur laisse entre les mains.
Le fond de mon naturel était une extrême sensibihté jointe à un prodigieux amour de l'indépendance. Quand je m'attachais à une personne ou à une chose , ce sentiment était plein de feu et de constance; je devenais esclave de mon inclination ; mais je ne pouvais supporter aucune autre servitude que celle qui, à force de me plaire, se transformait encore pour moi en liberté. De telles dispositions