‹ Aventures d'Alphonse DoriaChapitre 74 sur 232 · LIVRE II, CHAPITRE IV. iSf · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV. iSf

Le comte frappait du pied ; sa voix plus aigre avait le son d'un mauvais violon qui jure sous l'archet ; la colère ajoutait à la laideur de son visage; ses yeux gris étincelaient. Je ne m'étonnai plus du rôle violent qu'il avait joué dans la Convention. Lui ayant avoué que son écriture avait été illisible pour moi :

« Où est ma minute ? » demanda-t-il d'un ton impérieux.

Je fus encore obligé de confesser qu'en cherchant M. le comte dans son appartement pour le prier de m'aider à la lire, elle était tombée de mes mains , et que je n'avais pu la retrouver.

« Bon! la voilà perdue!... »

Et il courut vers le cordon de sonnette pendant à côté de la cheminée, et le secoua avec fureur à plusieurs reprises. Puis revenant vers moi avec des yeux qui étaient vraiment comme deux charbons enflammés :

« Si ce papier ne se retrouve pas , Monsieur, vous aurez affaire à moi : ceci devient très grave. Un discours destiné à être lu en plein sénat, sur une affaire aussi importante, ne peut ni

l4o ALPHONSE DORIA.

ne doit s'égarer au moment où il va être prononcé, et influer peut-être sur une décision redoutée par les ennemis de la France. Prenez -y garde,.... où l'avez - vous laissé tomber ? »

Je répondis que c'était dans le corridor obscur faisant suite à un boudoir.

Le comte sortit. Il revint quelques minutes après, tenant un papier chiffonné, lacéré en plusieurs endroits et noirci çà et là comme s'il eût passé à la fumée.

« Voilà le fruit de votre négligence : un chien a joué avec ce papier et peu s'en est fallu que mon cuisinier ne le brûlât. Mettez-vous là , je vais vous le dicter : j'arriverai au sénat pour fermer la discussion. »

Je m'assis devant ma table et j'écrivis à mesure qu'il en proférait les phrases du ton le plus déclamatoire, comme s'il se fût déjà cru dans l'assemblée des pères de la patrie. Quand cela fut fini, il me donna un petit soufflet sur la joue à la manière d'un évéque qui confirme un enfant :

LIVBE II, CHAPITRE V. l/jl

«Allons, ça ira mieux une autre fois. Souvenez-vous, Alphonse , que nous dînons à sept heures. En attendant, je vais vous envoyer mon petit Ernest à qui vous donnerez une leçon. »

Page 1