‹ Aventures d'Alphonse DoriaChapitre 81 sur 232 · LIVRE II, CHAPITRE VI. i5l · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VI. i5l

vive qu'elle me croit mort si tôt qu'elle me

voit malade. »

Une foule de petits faits qu'il me raconta

mettait en lumière le caractère de cette créature à la fois aimante et impétueuse. Elle s'attachait avec une vivacité extraordinaire aux personnes qui l'entouraient. Elle prenait en caprice un meuble, une fleur, une robe, et rien ne lui agréait plus au prix de l'objet préféré. Elle avait soigné son père malade , avec une sollicitude inexprimable : un serin qu'elle aimait beaucoup avait troublé, par son ramage, le sommeil de M. Desprez , elle lui avait tordu le cou sans miséricorde. Elle avait pris un goût extrêmement vif pour les représentations de l'Opéra et pour la lecture des romans. Son imagination, nourrie de fictions de tout genre, s'exaltait au point qu'elle se croyait l'héroïne de l'ouvrage ou de la pièce qui était dans sa fantaisie. Alors , pendant toute une semaine , elle ne s'habillait, ne sentait ni ne parlait plus que dans ce rôle.

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Tous ces détails dont M. Desprez me faisait confidence , moitié en riant et moitié en s'affligeant, mêlaient pour moi à l'image de sa fille une teinte romanesque. Ce n'était pas de l'amour, mais une impression neuve et saisissante que la curiosité, aiguisée par un vague effroi , produisait sur mon esprit. Je ressemblais au navigateur qui, découvrant une île lointaine, n'est pas moins attiré vers un pays inconnu par les dangers qui l'y attendent que par la beauté de ses rives sauvages.

Lorsque je revins à l'hôtel de M. le comte du Loiret , on était sur le point de se mettre à table. Je trouvai la compagnie rassemblée dans le salon : elle se composait de sept hommes et de cinq femmes sans y comprendre le maître et la maîtresse de la maison. Il y avait d'abord le vieux duc qui avait fait les frais de la conversation que j'avais entendue le matin, et qui ne se doutait pas, sans doute, que chacune de ses paroles, recueillie et transmise au ministre de la police ,valût son pesant d'or. C'était un gros

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homme accusant environ soixante -dix années, ayant toute la politesse de l'ancien régime, se tenant debout , s'asseyant , racontant , complimentant comme on le faisait autrefois et comme on ne savait plus le faire aujourd'hui.

Venait ensuite le général Orthez, parvenu par son seul courage à cette haute distinction. Valet, jusqu'à dix-huit ans , dans une ferme de village , il avait été alors enrôlé comme simple soldat et avait conquis tous ses grades sur les champs de bataille. Il avait été au pouvoir de Napoléon de l'enrichir et de l'ennoblir, mais non de polir son langage et ses manières; il sabrait la grammaire avec la même intrépidité que l'ennemi.

Le troisième personnage que je remarquai était l'héritier d'un nom illustre sous la monarchie des Bourbons, qui s'était rallié tout récemment à la cause de l'empereur, et qui, en récompense de son apparition dans le salon des Tuileries, venait d'être nommé directeur des écuries impériales; celui-là enchérissait encore

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sur les éloges outrés que la compagnie donnait au gouvernement nouveau; les cinq autres convives se composaient premièrement de trois collègues de M. du Loiret dans le sénat, qui, avant de parvenir à cette dignité, avaient été l'un procureur, l'autre chimiste, et le ti'oisième géomètre; ensuite d'un membre du corps législatif, négociant ruiné, que les électeurs avaient nommé leur mandataire parce qu'il était père de famille et avait besoin, pour élever ses enfants, du traitement annuel de r 0,000 fr. , accordé aux législateurs de la France ; enfin d'un poète assez célèbre qui avait obtenu une pension considérable pour avoir célébré, en vers alexandrins , non le sacre de l'empereur, non la bataille d'Austerlitz ou la naissance du roi de Rome , mais le blocus continental, et la conquête de l'Espagne.

La maîtresse du logis allait de l'un à l'autre convive, agitant sa tête et ses bras, jouant de la prunelle et des lèvres pour appuyer ce qu'elle disait d'un regard hypocrite et d'un sourire

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