‹ Aventures d'amour d'un diplomateChapitre 3 sur 7 · LE FRELON DANS LA RUCHE · texte numérisé non relu

LE FRELON DANS LA RUCHE

Le soleil était levé depuis une heure à peine. Déjà triomphant dans son ciel blanchâtre, il rejetait par delà l’horizon les nuages dorés qui lui avaient servi de langes, et il forçait les brumes matinales à se réfugier dans les bois.

Le petit vallon de la Justice répandait discrètement ses parfums dans les brouillards pendus aux arbres qui l’entouraient de toute part; Juin, le seigneur bien-vêtu, comme disent les paysans, étalait sur le sol du vallon, sur les bords du petit ruisseau sur toutes les flèches' des coteaux boisés, les bandes vertes, les paillettes rouges et jaunes et les boutons blancs de son riche vêtement.

d’un diplomate

La grande’ ferme, bâtie sur le haut du coteau delà Prévôté, envoyait les bruits de son reveil jusqu’au fond de la vallée. Les vaches, attachées dans la masure, appelaient en beuglant la servante qui allait les traire et le goujart qui devait, en changeant leurs entraves, leur donner une plus ample pâture; les brebis, enfermées jusqu’à ce que la rosée fût dissipée, bêlaient sourdement dans la bergerie ; le coq, en battant des ailes pour éblouir son sérail, jetait les notes de son chant clair qui bondissaient d’arbre en arbre jusqu’au fond des taillis sombres où les oisillons chantonnaient leur prière du matin. Le petit ruisseau grondant contre les angles des cailloux, courait rejoindre les bouquets d’aunes qui fermaient l’extrémité occidentale de la vallée, et les oiseaux, distraits de leurs débats domestiques par les chants du coq, montaient en bandes jusqu’au sommet des plus hauts arbres pour pousser contre lui des clameurs irritées.

Ce vallon, situé à plus d’une demi-lieue du bourg d’Azelondc, était entouré de tous côtés par une ceiuture de collines boisées. A son extrémité orientale, la maison d’un des gardes de la forêt d’Azelonde montrait son toit bleu au milieu d’une masure (1) encadrée de' grands chênes. Le petit ruisseau venait baigner l’un des côtés de la mçLSure, les chênes des deux autres côtés touchaient aux premiers arbres du bois, , et l’entrée de cette masure regardait le petit vallon, long d’un kilomètre, large dans sa plus grande surface d’environ trois cents pas. Quand les bruits de la ferme se taisaient, la maisonnette semblait être à mille lieues du monde habité.

Jacques-Marc de Raallemont avait été vivement frappé

du caractère sauvage que présentait la vallée ; cette soli-

(i) Le verger au milieu duquel la ferme cauchoise est bâtie.

AVENTURES DAMOüfi

tude fraîche et parfumée l’avait séduit, et se trouvant, comme nous allons le voir, fort mal à l’aise au milieu du bourg d’Azelonde, il avait désiré venir se réfugier dans le vallon de la Justice. Cela avait souffert peu de difficultés, la maison et la forêt appartenant à mademoiselle Rose Deslins. Il s’y était établi deux mois avant l’époque où nous reprenons notre récit, c’est-à-dire un mois après son arrivée dans le pays d’Azelonde.

Il avait amené avec lui, pour le servir, Onésiphore, le goujard du château d’Azelonde, et à titre de garçon jardinier, Giamet (petit Guillaume), le jeune paysan amoureux, que nous avons vu déjà dans la cuisine de madame Deslins.

A l’heure matinale où nous nous trouvons, tout semblait dormir encore dans la maisonnette, bientôt pourtant les volets de bois qui fermaient la fenêtre du grenier furent entr'ouverts avec précaution ; une portion de figure se laissa entrevoir, Jmis les deux volets furent repoussés et la face ronde d’Onésiphore apparut. Il se pencha en avant, interrogea d’un regard inquiet le vallon et les bois, et quitta la fenêtre.

On le vit bientôt se montrer sur le seuil de la porte d’entrée. Il inspecta attentivement la petite place en terre battue qui était devant la maison; puis il courut d’un pas rapide vers le jardin, qui se trouvait à la gauche, entre l’habitation principale et l’écurie.

La porte de ce dernier bâtiment ne tarda pas à s’ouvrir. Giamet sortit, se frotta les yeux, se détira les bras en bâillant, puis levant la main droite vers les dernier nuages blanchâtres qui s’enfoncaient derrière les arbres.

— Brouillard du matin, bon temps pour le pèlerin, ditil. 11 fera beau. C’estMarine qui viendra ce soir au bourg pour les provisions, et je la reconduirai jusqu’au château,

D’üN DIPLOMATE 71

puisqu’aussi bien il faut que je rende compte à la Pésière de tout ce qui se passe ici.

Il sauta en faisant claquer ses doigts, rentra dans l’écurie et en sortit bientôt en amenant un beau cheval noir.

— Allons viens donc, Noiraud ; tu te fais bien prier aujourd’hui.

Le cheval, en effet, dressait les oreilles, ouvrait les naseaux et regardait devant soi d’un air effaré.

— Allons, viens, je dis, bête ingrate î tu sais bien pourtant que je n’ai point la main lourde et que je t’étrille toujours en pensant à Marine depuis le jour que je l’ai menée sur ta croupe à la foire d’Ecraimtot.

Il attacha le licol du cheval à un anneau de fer et commença à l’étriller en chantant une ronde ; mais il s’interrompit bientôt lui-même.

— Vère, Noiraud, tu vas en avoir, maudit 1 Qu’est-ce qu’il a donc aujourd’hui? Ah! Noiraud, tiens! je te l’ai promis.

Et il donna un coup du dos de l’étrille au cheval, qui baissa les oreilles, d'un air humble.

— Pauvre bête ! murmura Giamet ; il a l’air plus effrayé que méchant.

Et il reprit sa chanson, mais il s’interrompit de nouveau.

— Voyons, là, mon pauvre Noiraud ; qu’est-ce qu’il y a donc? Est-ce d’avoir été accroché hier ? d’avoir eu une roue cassée, d’avoir vu ton maitre jeté hors delà voiture? Ça n’est point glorieux pour toi, je le sais, mais qu’est-ce qu'on peut faire contre une diligence? Eh! non, ce n’est point ça, n’est-ce pas?

Il entra dans l’écurie, en sortit presque immédiatement, et, regardant sournoisement autour de lui, il cria :

AVENTURES DAMOUR

— Oui, c’est un huard (1), pour sur. Le trou de l’écurie, qui est juste coutre lu têie du pauvre Noiraud, est encore agrandi 1 Ah ! pauvre bète, les sorciers t’en veulent, et les revenants viennent toutes les nuits te tourmenter. J’ai grand regret de t’avoir battu.

— Et! Giamet! dit une grosse voix qui sortit de derrière la barrière de la masure, à qui eu as-tu donc si matin? On t’entend d’un quart de beue chanter et soupirer.

— C’est toi, Braan ! veux-tu entrer ?

— Non, je suis pressé. Viens ici à la barre que je te parle !

— Vère, dit Giamet, en s’avançant vers l’entrée de la masure, je chantais en pensant à quelqu’un, je criais très fort parce qu’il fait beau, — un beau temps pour voyager, Braan — et je plaignais ce pauvre cheval, qui est tourmenté toutes les nuits par les huards ; ils ont fait un trou dans la muraille, et ils vont le rendre furieux.

— Les huards? dit Braan, en jetant un regard inquisiteur sur Giamet.

— Ab ! oui, les huards! dit Onésiphore en paraissant à côté d’eux. Je l’ai vu cette nuit le huard ; il est venu couper nos groseillers. Hier, il avait coupé les pommiers. Avantrhier, il avait dévasté le jardin potager. Il est presque aussi grand que maître Braan, le huard. Et tiens, Giamet, je viens de mesurer ses pieds, crois-tu qu'un revenant ait des semelles avec de clous?

— Oh! dit Braan, couper les groseillers, les pommiers, dévaster le potager. Il faudra que j’en parle à maître Atorni.

— Ce n’est point tout, maître Braan, reprit le goujard.

(i) Un revenant.

d’un diplomate

Mercredi dernier, an matin, j’ai trouvé le eliiende garde mort dans sa niche. Giamet a dit que c’est qu’il avait peut-être bien mangé des herbes malfaisantes. Mais maître Sénateur, à qui j’en ai parlé dimanche, dit que c’est mal d’attaquer ainsi les herbes du bon Dieu, et qu’il n’y a point dans nos pays d’herbes venimeuses. D’ailleurs les bêtes ont reçu un don pour savoir celles qui ne leur feraient point de bien. Et ça me fait bien peine, maître Braan, parce qu’on empoisonnera aussi mon pauvre Minos vous savez, ce bon chien de chasse que M. Marc aime tant.

Le géant était tombé en une sorte de rêverie en entendant les révélations du jeune garçon. Il jeta encore un regard inquisiteur sur Giamet, que ce regard décontenançait évidemment. Puis, après avoir passé la main sur son front, il saisit d’un mouvement brusque les deux montants de la barrière, brisa la corde qui les liait à leur extrémimité, et entra dans la masure.

— Tiens! j’ai cassé le lien, dit Braan; je n’y pensais point, j’étais distrait. Bah! ce sera une occasion pour en mettre un plus solide. Va te promener dans le jardin, petit goujard, et regarde, comme si de rien n’était, d’où viennent les pas et où ils vont. Giamet, continua-t-il, quand l’enfant fut parti, tu en sais sur tout cela plus que tu ne veux eu dire !

74 AVENTURES D’AMOUR

— Moi je ne sais rien sur tout ça, reprit Giamet avec brusquerie ; je suis ici pour soigner le cheval, et je le soigne; le reste...

— Le reste te regarde aussi, et quand on mange le p ain d’un homme, on lui est attaché, ça se doit, oui, c’est la justice! Parleras-tu maintenant!

— Je ne parlerai point. Je ne sais rien. Que chacun se

mêle de ses affaires. »

— Vois-tu, reprit Braan, j’aime M. Marc. Nous avons été élevés ensemble (en ce temps-là on l’appelait Jacques) il était pauvre comme moi et doux comme un ange et joli comme une jeune fille, et je l’aimais parce que il avait l’air triste et qu’il était délicat commè un roseau plié dans les maVes. Maintenant, il est riche; maître Atorni dit qu’il est parmi les grandes gens ; et je le croirais bien car moi qui n’ai jamais eu peur de rien, quand je lui parle le cœur me bat; il me semble que je parle au roi. Mais il n’est point devenu grandier; il me serre la main comme au temps passé, il ne me voit point une fois sans me sourire, et quand il me regarde, ça me fait le même effet que s’il me disait : « Tu es un bon et brave garçon, mon vieux Braan. » Alors je me rappelle qu’un jour, quand il avait six ans, je l’ai battu, sans raison, pauvre petit, moi grand lâche, et j’aurais envie de pleurer et de me faire donner des coups de pieds par un goujard,

— Pourtanf, dit Giamet, tout le monde le déteste. Excepté peut-être M. le curé, M. de Bosqucney, mademoiselle Rose, maître Atorni et toi, il n’y en a pas un dans tout Azelonde qui ne le haïsse à la mort. On le pilerait comme de la farine. Et les grands et les petits, et les femmes et les enfans, s’il pouvaient lui cracher à la figure, ils donneraient bien chacun un sou pour ça. Et on dit de lui bien des vilaines choses.

d’un diplomate

— Tais-toi, Giamet, s’écria Braan, taudis que son visage se colorait, n’en dis pas plus : j’ai peur de mal faire quand j’entend tout ça. OUI la justice ! Quel mal a-t-il jamais fait à quelqu’un? Qu’est-ce qui donne plus aux pauvres? Quel service ou qu’elle honnêteté a-t-il refusés depuis trois mois? Toi qui le sers, est-ce qu’il t’a jamais dit un mot de méchanceté? Mais, tu le sais bien, tout vient de la jalousie et de la mauvaiseté.

Le géant souffla bruyamment et reprit :

— Les grands du pays lui en veulent parce qu’il n’a point été se mettre à deux genoux devant eux, et les petits parce qu’il a l’air tranquille et la tète levée, et qu’il ne se soucie point des commérages. On dit qu’il oublie son père, sa mère, la bonne Sophie, qui était couturière, et sa jeunesse; on dit que c’est un faux, un menteur et un charlatan (ils disent ce mot-là, que maitre Atorni lui- même ne connaît point!), et on se moque de lui parce qu’il se fait appeler M. le comte, comme un seigneur. Eh bien ! maitre Atorni dit qu’il ne sait pas bien, parce que la révolution a passé sur tout ça, mais son père lui a dit que les pères de Marc étaient des seigneurs. En surplus, on croit que Marc va épouser mademoiselle Rose ; les quatre plus puissantes familles du canton sont fâchées de voir leur échapper la plus riche tille de la contrée; ce sont elles qui, par jalousie, ont commencé la haine contre Marqet qui l’entretiennent. Mais, je le jure, s’écria le géant en levant vers le ciel sa large main, s’il lui arrive quelque chose, il y aura des malheurs en Azelonde ; toi, le premier, je t’aplatirai comme un crapaud.

Le pauvre garçon jeta sur Giamet un regard humide, puis, comme par distraction, brisa un jeune arbre qu’il tenait à la main en guise de canne.

— Bon, murmura-t-il, je briserais tout aujourd’hui.

lîali! ce sera uue occasion de choisir un bâton plus solide.

— Oui, tu as raison, Braan, c’est un brave homme, et il n’a fait que du bien. Mais qu’est-ce tu veux qu’on fasse? c’est bien embarrassant, va! Allons, assieds-toi là un instant, sur ce tronc d’arbre, là, au rebord du fossé; je vais tout te raconter.

Braan s’assit en tenant ses yeux ronds fixés sur le jeune paysan.

— Tu sais que j’aime bien Marine ; c’est une folie ! j’en deviens comme une bête.

— Oui, je sais bien. Moi aussi j’ai aimé une jeune fille. Mais elle est morte, et depuis lors je me suis dit : a Ça fait trop de douleur pour recommencer. »

— Donc, il y a deux mois, la Pésière m’a dit : a — Veux-tu épouser Marine ? »

Je l’ai regardée en riant. Elle a continué :

« — Tu vas être le domestique de cet liomme-là.

' Mais tout ce qui sera hors de ton service, tu ne t’en mêleras point; tu seras comme aveugle et muet, tu laisseras tout faire, et de temps en temps tu viendras me dire ce qui se passe chez lui. Si tu le fais, je te jure que dans six mois tu épouseras Marine. »

La Pésière est une honnête femme, qui ne ment point, et une maîtresse femme. J’ai dit :

« — Je veux bien. »

C’est peut-être mal; mais j’aime tant Marine! Et puis par moi-même je ne fais aucun tort à M. Marc.

— C’est bien, Giamet ; maître Atorni te parlera, moi je ne sais point. Mais il me semble qu’il vaut mieux servir la maîtresse que la servante, mademoiselle Rose que la Pésière ; et tu seras bien avancé quand M. Marc aura épousé mademoiselle Rose !

d’un diplomate

— Ah! ça ne se fera peut-être jamais. J’ai entendu là dessus des choses... La Pésière l’empoisonnera plutôt!

— Tu diras tout à maître Atorni. Tais toi, voilà le goujard. C’est un enfant honnête, mais c’est un enfant. Eh bien, petit?

— J’ai bien regardé, maître Braan ; les pas viennent du bois, par là où la côte monte, vers la pleine d’Azelonde, et ils sont repartis par le même chemin après avoir beaucoup piétiné derrière l’écurie, à l’endroit du trou qui a été fait dans la muraille. Si j’osais, maître Braan, je voudrais vous dire quelques mots tous bas.

— Tu peux parler tout haut, petit; Giamet est un bon garçon.

— Je sais bien, mais...

— Ecoute-le, Braan, dit le garçon d’écurie, ça ne m’offense point.

— Venez ici.

Et l’enfant montant sur un tas de fagots se trouva à la hauteur de l’oreille de l’hercule normand.

— Voyez-vous, Braan, maître Sénateur m’a envoyé ici en me disant: « Veille bien, petit. Je crois qu’on lui veut du mal à ce brave garçon, et son père et moi nous avons été de rudes amis. Tu me diras ce qui se passe là-bas, ou bien à maître Atorni, ou à Braan, fie sont de braves gens. » Et maintenant, savez-vous ce que je crois, c’est qu’ils veulent...

— Qui, ils? ,

— Ça, je ne sais point. Mais ils veulent rendre le pauvre Noiraud furieux en le tourmentant toutes les nuits, afin qu’il s’emporte et qu’il cause un malheur.

Braan jeta un regard d’admiration au petit goujard, qui redressa la tète tout fier de sa perspicacité.

Le grand paysan baissa ensuite le front.

AVENTURES D’àMOTJR

— Tu as dit dans le bois, du côté d’Azelonde.

— Oui.

— Bien. Je crois qu’il est temps ! N’en dis rien à personne !

— Ça ne me sera point difficile de me taire, répondit le goujard en riant, puisque je ne sais rien.

Braan haussa mystérieusement les épaules, et revint vers Giamet.

— Au revoir. Tu diras à M. Marc que maître Atorni, en compagnie d’un monsieur de Paris, l’attendra ce matin à neuf heures, là haut dans la plaine, à l’endroit où la grand’route de Fécamp coupe le sentier de Muretot. Moi je m’en vais jusqu’à Ribertot-les-Bras-Longs, où il y a une partie de vieux bois à acheter.

Il partit en faisant un signe de tète an goujard et s’enfonça dans la partie septentrionale de la forêt.

Il 1

Vers huit heures et demie, Marc de Raallemont sortit de la maisonnette, et, escorté d’un grand chien terrier au poil roux, il se dirigea vers la partie méridionale du bois. Arrivé sur la lisière, il s’arrêta un instant, se retourna et embrassa la petite vallée de son regard.

— Que cela est frais et joli ! murmura-t-il. Il me semble parfois que j’aurais dù, pour mon bonheur, vivre et mourir ici. Singulière destinée ! reprit-il après un instant de réflexion. Quand ce derviche, à Damas, me tira mon ho-

d’un diplomate

roscope, il me dit que mon étoile balançait entre la plus infime et la plus haute position, mais qu’elle avait toujours été l’ennemie des situations moyennes. Il disait vrai. Jardinier à Azelonde ou grand seigneur à la cour de France, c’est bien entre ces deux extrêmes que mon sort s’est agité.

Il secoua la tête et continua sa route à travers le bois.

Jacques-Marc de Raallemont était le descendant d’une illustre famille tombée, nous dirons plus tard comment, dans la misère depuis plusieurs générations. Il indiquait dans toute son apparence le mélange de la finesse patricienne et de la vigueur populaire. Sa stature était élevée, ses épaules larges, mais arrondies, sa taille un peu épaisse, mais souple et cambrée; ses mains, un peu fortes, présentaient, avec ses pieds d’une rare finesse, un contraste qui se retrouvait à un plus haut dégré encore entre son cou vigoureux et les traits mignons de son visage. L’usage de la bonne société, l’activité constante d’une haute intelligence, l’exercice continuel de la volonté, l’habitude de traiter d’importantes affaires, avaient développé tout ce qu’il y avait de noble en lui. On remarquait dans le monde, non pas les quelques détails un peu vulgaires de son, extériéur, mais l’aisance et la dignité de sa démarche, la distinction simple de son geste, et la fierté sereine de son port de tète.

Il avait de beaux cheveux blonds bouclés, de fins sourcils, des yeux d’un bleu clair, des oreilles mignonnes, de petites lèvres indécises, un visage rond, un teint frais et rosé. Un peintre eût accepté cet ensemble de traits pour représenter la poésie, la tendresse et la rêverie mélancolique. Mais la physionomie qui donnait la vie à ce masque était saisissante : on eût cru qu’un sourire continuel convenait bien à ces yeux et à ces lèvres, et cette phy-

AVENTURER D’AMOUR

sionomie était glacée. Un calme imperturbable condamnait ces jolis traits à une impassibilité presque absolue devant le monde. Cet œil d’un bleu si tendre était froid, presque immobile; il s’arrêtait rarement sur les yeux d’autrui; mais quand une fois il s’y était fixé, on ne pouvait plus le faire baisser, il ne s’en détachait que lentement et au moment où il le jugeait convenable.

Pour arriver à cette froideur, à cette fermeté, à cette impénétrabilité, Marc avait dû dépenser une incroyable puissance de volonté, car il est vrai que le pauvre garçon avait reçu de la douce Sophie, sa mère, 'une âme molle, poétique et tendre. Il tenait des paysans, ses ancêtres maternels, une nature hésitante, et les instincts abaissés et inquiets des derniers Raallemont ne lui avaient légué ni le sang-froid, ni la confiance en soi, ni l’audace insensée et, par là, puissante des familles habituées à commander. La suite de cette histoire nous montrera plus complètement d’ailleurs dans quelle mesure se trouvaient mêlés en lui les instincts des deux races auxquelles il appartenait, et jusqu’à quel point l’éducation avait aidé les uns à l’emporter sur les autres.

Notre héros n’avait pas tardé à arriver au carrefour où maître Atorni lui avait donné rendez-vous. Il se trouvait là à l’endroit le plus élevé du plateau qui domine Azelonde. Derrière lui, la colline boisée qu’il venait de monter descendait en pente raide jusqu’au vallon de la Justice. De ce côté, l’horizon était borné par la couronne verte qui ornait le front du mont de la Prévôté.

Mais de toute autre part, devant lui, à droite et à gauche, M. de Raallemont voyait se développer un plateau immense dont les derniers plans, à peu près verts, se perdaient à l'extrême horizon dans les ombres à peine bleues du ciel. Toutes les nuances du bleu et du vert se

d’un diplomate

détachaient de cette brume lointaine ; les unes s’élancaient vers les hauts cieux, et venaient former sur la tète de Marc un dôme azuré d’une pureté merveilleuse ; les autres, les nuances vertes, rampant sur la terre, venaient s’étendre jusqu’à ses pieds.

Le soleil, déjà brillant, mais encore doux et caressant, jetait sur cet immense tapis de verdure comme un voile diaphane parsemé d’un million de petites étincelles. Toutes les variétés de couleur se fondaient sous ce voilé ; les bordures disparates, les lignes brisées, les tons trop heurtés disparaissaient; l’herbe et le feuillage cessaient d’être, pour l’œil comme pour l’imagination, l’herbe et le feuillage, et devenaient la fraîcheur, l’éclat et l’harmonie. Les moissons, à peine mûres, n’appelaient pas encore la grande foule des travailleurs ; et les insectes bourdonnants, les oiseaux jasant dans les pommiers, étaient les coryphées de la campagne presque déserte.

Les regards de Marc couraient d’un bout à l’autre de l’horizon. A gauche, la dernière propriété des vicomtes d’Azelonde, le château de Muretot, montrait sa masse rougeâtre; à droite, apparaissait la grande maison blanche que M. Candil avait fait bâtir au milieu de la plaine de Brettainne ville. Au milieu, dans un plan plus rapproché, le bourg d’Azelonde, caché dans un pli de terrain, montait en amphithéâtre, par des degrés composés alternativement de massifs d’arbres et de toits bleus, jusqu’au château d’Azelonde, dont Marc apercevait distinctement l’aile droite. C’était là que demeurait Rose.

Bien souvent, aux premières matinées du primptemps, il était venu dès l’aube à cette même place. Et tandis que tout chantait autour de lui l’amour nouveau, il était resté de longues heures perdu dans la contemplation de ce coin de l’horizon. Alors, le sourire de dédain qui volti-

AVENTURES d’AMOUR

geait sur ses lèvres lorsque son regard tombait sur la bourgade, se dissipait toujours quand son œil montait jusqu’à ce bouquet de grands arbres sous lesquels Rose l’attendait chaque matin. Mais aujourd’hui une expression plus marquée d’incertitude et de tristesse se peignait sur son visage à mesure que son regard se fixait plus longtemps sur le château.

11 poussa un léger soupir, et, tournant le dos à la plaine, il vint s’appuyer contre un des pommiers qui bordaient la route. Après avoir interrogé sa montre et constaté que maître ‘Atomi était en retard, il se tint immobile, le regard perdu dans les taillis de la Prévôté.

Minos tourna vers lui sa tète hérissée; il fixa un instant sur son maitre immobile ses yeux intelligents, et, après un léger grognement, il se coucha, en encadrant son museau entre ses deux pattes de devant. Bientôt il releva la tète, lança un regard vif dans le chemin pierreux qui descendait en pente douce et conduisait au hameau de Muretot. Minos flaira à plusieurs reprises de ce côté, et comme s’il eût saisit une émanation suspecte, il se redressa, regarda son maitre, et alla se camper fièrement au milieu du sentier.

On entendit bientôt un bruit de roues, et une voiture découverte, d’un modèle antique, trainée laborieusement et au pas par im lourd cheval de labourage, apparut au bas de la petite pente. Sur le siège de devant, un valet au costume rustique sommeillait en lançant de temps en temps une interjection encourageante au gros cheval, qui la dédaignait. Le siège de derrière était occupé par une jeune femme voilée et par un jeune homme qu’on eût pu, à son silence et à son air maussade, prendre pour le mari de la jeune femme. Un gros chien loup, aux oreil-

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les coupées et aux yeux rouges, courait en avant de la voiture.

C’était évidemment là le personnage suspect qui avait attiré l’attention de Minos. Celui-ci, immobile, la tète haute, le regard dédaigneux, laissa approcher le voyageur. Le chieu-loup s’avança d’un air indifférent, et, sans pousser un grognement, sauta sur le griffon. Quelques gouttes de sang tombèrent de l’oreille de la pauvre bête qui poussa un cri de douleur. Mais c’était un chien brave et vigoureuxTjui avait étranglé plus d’un renard. Il sauta au cou de son ennemi, lui enfonça ses longues dents blanche derrière l’oreille et le renversa au milieu du chemin, où il le maintint, malgré ses liurlemerts, en lui posant l’une de ses pattes velues sur l’épaule et l’autre sur l’œil.

— Hé ! là-bas ! vous ! cria d’une voix insolente le jeune homme de la voiture ; hé 1 là-bas !- voulez- vous rappeler votre chien !

Marc leva tranquillement les yeux vers celui qui l’apostrophait ainsi, le regarda un instant avec sa physionomie impassible, et parut reprendre le cours de ses réflexions. Le jeune homme sauta hors de la voiture et s’avança vers lui.

— C’est à vous que j’ai parlé, dit Paul d’Azelonde.

— Je ne crois pas, répondit Marc.

— Et à qui donc aurais-je parlé?

— Cela ne me regarde pas. J’ai compris à votre voix que ce n’était pas à moi que vous pouviez vous adresser. Je ne m’inquiète pas du ton 'qu’il vous convient de prendre pour parler à vous môme, à votre chien ou à vos domestiques.

Le jeune homme fit un pas vers Marc, qui fixa sur lui son regard froid.

AVENTURES D’AMOUR

— Je ne vous ai pas interpellé par votre nom, c’est vrai, dit en ricanant le maître du chien-loup, mais quand on a tant de noms à sa disposition, on ne doit pas s’étonner que ceux qui vous parlent ne sachent pas lequel choisir.

— On me nomme Marc de Raallemont.

— Marc de Raallemont, je veux bien, répondit le jeune homme, exaspéré par la tranquillité dédaigneuse de son interlocuteur. Eh bien ! Marc de Raallemont, continua-til en frappant du pied avec violence, vous allez rappeler votre chien, ou sinon...

— Ou sinon?

— Paul, vous avez tort, dit la jeune femme, qui était descendue de voiture; c’est votre méchant chien quia, comme toujours, commencé l’attaque ; et vous, mon frère, vous avez été moins que poli. Monsieur de Raallemont, continua-t-elle, tandis que Marc, ému par cette voix ferme et harmonieuse, se découvrait en s’inclinant, je vous prie de voidoir bien rappeler votre chien. Le méchant Loup a été assez puni; du moins j’espère que vous le pensez ainsi.

— Viens ici, Minos î

Minos ouvrit la gueule, fit un bond en arrière, et vint à reculons vers son maître, sans perdre de vue son antagoniste. Mais celui-ci parut partager l’avis de sa maîtresse ; il alla la queue basse et en gémissant se réfugier derrière une des roues de la voiture. Minos fit une gambade en secouant ses oreilles, et quelques gouttes de sang volèrent sur Marc.

— Il serait digne de nous, mon frère, dit la jeune femme, que vous fissiez des excuses à monsieur pour l’injustice de votre procédé à son égard.

Le jeune homme haussa les épaules avec un geste impertinent, et tournant sur un talon, il alla silencieusement rejoindre la voiture.

d’un diplomate

— Permettez doue à mademoiselle d’Azelonde d’agir comme M. Paul d’Azelonde eùtdù le faire.

Elle releva son voile, et montrant à Marc une noble et charmante figure :

— Je n’ose pas, monsieur, dit-elle, vous prier en mon nom d’oublier ce qu’il y a eu de blessant pour vous en tout ceci. Mais M. de Bosqueney, notre oncle, a l’honneur de vous connaître, si j’en crois du moins la façon cordiale dont il parle de vous, et je le prierai de nous excuser.

— Mademoiselle, répondit Marc en s’inclinant de nouveau, permettez-moi au contraire de ne pas oublier, j’y perdrais trop; et laissez-moi espérer que M. le comte de Bosqueney ne prononcera votre nom que pour me donner l’occasion précieuse de me rappeler respectueusement à votre souvenir.

Le visage de mademoiselle d’Azelonde se couvrit de rougeur ; elle salua et se dirigea vers la voiture. Marc * l’accompagna le chapeau à la main, et quand il l’eut vue assise, s’inclina profondément tandis que Paul criait avec colère au cocher :

— File, lourdaud, ou bien je vais t’apprendre comment on mène un fine 1

l Le paysan cingla violemmentle vigoureux boulonnais, qui partit au petit trot.

Marc revint rire qui était

s’appuyer contre son pommier, et un soupresque triste, erra sur ses lèvres quand,

aventures d’amour

en mettant la main sur sa poitrine, il constata que son cœur battait violemment.

— Pauvre Minos, dit-il en regardant l’oreille de son chien, tu as un maître bien égoïste ! Il me semble que je ne voudrais pas pour les deux oreilles de cette pauvre bête, que ce qui vient de se passer ne fût par arrivé, et que cette noble et gracieuse apparition ne m’eùt pas été accordée. Jamais je n’ai rien ressenti de pareil à ce que cette voix et ces yeux m’ont fait éprouver. Allons, garderai-je donc toujours ce cœur d’enfant, que je cache si soigneusement? C’est la tristesse de la vie que je mène, l’anxiété causée par ces mille coups d’épingles, la douleur occasionée par ces quelque coups de poignard, c’est cette chaude matinée et la vue de ce frais pays qui m’ont disposé à une sensibilité puérile. Atorni ne viendra-t-il point ! Que peutil avoir à me dire ?

Quoi qu’il fit, son imagination courait à la suite de cette voiture, qu’il apercevait encore comme un point noir sur la grafid’rouie, et il lui semblait presque qu’elle emportait une parcelle de son cœur. Il ne pouvait chasser de sa pensée le souvenir de cette émotion, à la fois douce et poignante, qui l’avait saisi en entendant cette voix au timbre frais, aux intonations fines et variées ; il revoyait, comme dans un songe ces yeux bruns à l’expression triste, aux regards fermes et cependant candides, ces petites lèvres rondes, un peu pâlissantes, ces touflés de cheveux noirs ondés qui encadraient un front boiùbé et uner figure régulière sans banalité. 11 se rappela ces petites mains gantées qu’il avait vues se poser sut le rebord de la voiture, et ces dents mignonnes, d’une blancheur éclatante, qui l’avaient frappé dès que la jeune femme avait ouvert les lèvres. Il n’avait pas pubien admirer sous le châle les épaules rondes et riches, la taille élevée et élancé de

d’un diplomate

mademoiselle d’ Azelonde ; mais le fantôme qu’elle laissait dans son souvenir réprésentait bien le type de la noblesse féminine, avec ce mélange de grâee et de dignité, de fierté sereine et de pureté charmante qu’il avait entrevu dans les plus chers de ses rêves.

Il se rappelait alors toutes les allusions que M. de Bosqueney avait faites à sa nièce Bcrthe. Le vieux comte, froid par dignité, poli par fierté, intelligent et énergique, mais sans fortune, vivait au milieu de la société d’Azelonde comme un exilé patient qui se souvient de la grandeur de son ancienne position et de la beauté de son pays natal. Ce bourg était gouverné socialement, comme toutes les petites villes de Normandie, par une dictature ploutocratique , tempérée par la médisance. M. de Bosqueney ne s’y sentait pas à l’aise. Les idées nobiliaires qu’il respectait et représentait n’avaient aucune valeur dans ce pays ; la médiocrité de sa fortune l’empêchait d’avoir l’autorité d’un grand propriétaire foncier, et pour n’ètre pas blessé dans son orgueil, il s’etait retiré à l’écart. Il vivait indifférent à tous les intérêts, à toutes les passions de ses voisins.

Il n’avait plus que deux sentiments actifs : un mépris haineux contre son neveu Paul d’ Azelonde, et une admiration attendrie pour la sœur de celui-ci.

Il paraissait avoir ressenti tout d’abord une énergique sympathie pour Marc de Raallemont, et avait montré un vif désir de le voir fréquemment. Flatté de cet empressement, rare en un homme qui passait pour indifférent à tout, Marc avait cultivé sa société. Il avait trouvé en lui un homme instruit, un causeur agréable ; mais il n’avait pas tardé à comprendre qu’un sujet de conversation lui plaisait par dessus tout. Quand ils causaient ensemble, il

AVENTURES DAMOUR

se passait généralement peu de temps sans que « ma nièce Bertlie » ne fît son entrée en scène.

Le vieux gentilhomme en parlait avec un sourire ému. Il la montrait toujours sacrifiant sa vie pourl’honneur du nom d’Azelonde, éloignant à force de dignité et débouté, les railleries, la haine qu’attiraient sur ce nom le caractère violent, les inclinations basses, les instincts égoïstes de Paul d’Azelonde.

Elle avait déjà sacrifié pour son frère la moitié de sa petite fortune ; il ne restait plus à la jeune fille que mille écus de rente. C’était avec cela qu’on vivait au château de Muretot, Paul ayant depuis longtemps dévoré la fortune paternelle.

— Et Dieu sait, concluait en soupirant le vieux gentilhomme, ce qui restera d’ici à peu de temps à la noble fille ! Mais là-dessus elle n’entend pas raison. Je lui ai conseillé d’abandonner ce misérable à son sort, elle n’a jamais voulu m’écouter.

Marc repassait dans son esprit tous ces trais qui ne l’avaient jamais autant frappé qu’à cette heure. Il se demandait aussi pourquoi mademoiselle d’Azelonde avait toujours paru le fuir, si bien qu’aujourd’hui seulement, c’est à dire près de trois mois après son arrivée dans le pays de Caux, il lui avait parlé pour la première fois.

— Aré, nous voici à une belle heure, dit une voix aigre à côté de lui.

Marc releva brusquement la tète; il vit à ses côtés maîtres Atorni, qui fixait sur lui ses regards malins, et M. Béthencourt, qui saluait chapeau bas.

— Monsieur le comte, évidemment, dit ce dernier, j’ai l’honneur de vous présenter, offrir... hum... hum... oui... mon salut respectueux, évidemment.

Maître Atorni ouvrit les lèvres, et un cri de stupéfac-

D’üN DirLOMiTE 89

tion remplaça le sourire qui courait dans ses yeux : ce bourgeois décoré, à la physionomie si imposante, qui avait une bMle voiture, des chevaux, une nièce si fière, et qui avait loué le château d’Etretat ; oui, c’était lui qui saluait si lumblement le petit Jacques 1 Et le petit Jacques n’en sen olait pas ému 1 II paraissait au contraire recevoir ce .alut avec un sourire protecteur. Aré, ce n’était point e temps de faire le cabochard ( 1). Il fallait siffler dans le vent, et le petit Jacques, sauf erreur, allait devenir M. Marc, ahl mais, et gros comme je dis. Ce n’est point à Atorni Pinchinelle qu’on apprendra à négliger les signes du temps ; quand tous ânes auront longues oreilles, il saura bien s’en procurer une paire pour ne point offenser ses voisins,

— Monsieur Bethencourt! dit M. de llaallemont. Une agréable surprise ! Couvrez-vous, je vous prie, si vous ne voulez pas que nous nous exposions tous les deux à quelque coup de soleil. Bonjour, maître Atorni.

Il tendit la main au petit homme, tandis que M. Béthencourt redressait son menton en signe de léger blâme pour l’excès démocratique de cette politesse.

— Bien, et la vôtre, monsieur Marc, répondit Atorui. Il y a déjà deux mois que cet homme-ci...

M. Béthencourt ouvrit les narines avec solennité, pour

(1) Entêté.

AVENTURES D’AMOUR

protester autant qu’il était en lui contre la familiarité irrespectueuse de cette désignation.

— Que cet homme-ci est venu pour me voir à ma boutique. Je n’étais point pour lors à Azelonde, étant allé à Crimpetot-la-Bavarde, au mariage de Martin Hocmelle, petit fils de maître Pierre Hocmelle, cousin au septième degré de feu notre mère. Depuis je disais tous les samedis : Il faudra bien emprenter la jument d’allure au père Seigneur pour aller voir ce Parisien. Mais l’ouvrage donnait fort, et j’attendais d’ètre adelaisis (de loisir).

— Et comment avez-vous rencontré M. Béthencourt, maître Atorni.

— Béthencourt ! ce n’est point un nom d’ici. Il n’y a point un homme de nos pays qui oserait porter un nom comme ça !

— Continuez, monsieur Pinchinelle, dit l’oncle Bètc avec une dignité austère.

— Béthencourt 1 Parmenda, je ne connaissais point ce nom-là ! Il est venu, cet homme, hier matin ; il m’a demandé si je ne connaissais point M. le comte de Raallemont. Moi qui ne suis point une bète, j’ai répondu ; Oui, continua le petit vieillard en clignant de l’œil. Il m’a dit qu’il voudrait bien vous voir. Moi j’ai répondu que je le mènerais bien au val de la Justice, moyennant qu’il payerait une demi-journée d’ouvrier, l’ouvrage étant pressé! Il m’a dit qu'il m’en payerait une entière. J’ai répondu que c’était de son honnêteté. Comme il a ajouté qu’il ne désirait pas vous voir chez vous, j’ai avisé à vous faire donner rendez-vous ici par Braan. Par ainsi nous voilà.

Maître Atorni s’assit au pied du pommier en fixant scs yeux sur les deux personnages. M. Béthencourt le regarda avec inquiétude.

d’bn diplomate 91

— Vous pouver parlez, monsieur, dit Marc ; j’ai pleine confiance en maître Atomi.

— Ça, c’est bien, dit le paysan, et je le garderai en mémoire. Fère, j’aurais été bien malheureux de ne point écouter ce que vous allez vous dire, étant un homme d’âge et de bon sens, et aimant les belles paroles. En surplus, M. Béthencourt et moi nous pouvons nous entendre, étant tous deux vieux et des gens simples du temps que l’on se mouchait sur lamanché.

— Monsieur le comte, se hâta de dire M. Béthencourt, je dois avouer, reconnaître, confesser, évidemment, que je ne viens pas auprès de vous pour des choses qui me regardent personnellement, directement, intimement, quoique je n’hésiterais pas, connaissant votre obligeance.. .

— Jé vous remercie, monsieur, dit Marc en soupirant à la pensée des tournures de phrases qui le menaçaient, mais il savait qu’il n’y avait nul moyen de hâter la marche du bon oncle Bête, lequel avait l’habitude, quand il était pressé, de perdre la tète et le fils de son discours. t

— Vous savez, monsieur le comte, la question qui a été débattue, ou plutôt non, attaquée, touchée, effleurée, entre M. le baron de Brionval, votre honorable parent, et moi touchant, évidemment, ma nièce et vous, monsieur le comte. Le hasard a amené une telle aventure, rencontre, coïncidence, évidemment, que ma nièce et vous, monsieur le comte, avez quitté la ville le même jour. Le même hasard nous fit apprendre que vous étiez en ce village, en cette bourgade, dirai-je sans vouloir offenser aucun patriotisme champêtre. 11 ne m’appartient pas de narrer

*ec quel étonnement cette nouvelle fut reçue. Mais vous 'ignorez pas, monsieur le comte, les femmes sont mrs femmes, et le seront toujours; et vous devez ^rendre que madame Leclerc, évidemment, fut éton-

AVENTURES D’AMOUR

née. Elle vous écrivit et 11 e reçut, évidemment, aucune réponse. Et, monsieur le comte, c’est ce qui prouve combien j’avais raison quand je vous annonçais que les femmes sont toujours femmes, et le seront toujours; madame Leclerc fut irritée. Elle vous écrivit, évidemment, plusieurs billets.

— Mais je n’ai reçu aucune lettre, et vous connaissez trop...

— Évidemment. Mais madame Leclerc m’a défendu de mettre les pieds chez vous, et voilà pourquoi j’ai pris la liberté, la licence, l’audace, monsieur le comte, évidemment, de vous donner rendez-vous dans les champs, les sentiers, les carrefours pour vous prier de venir prochainement me faire visite à Étretat. Car je dois avouer, divulguer, publier que je me porte à merveille en ce pays, et je voudrais, par votre visite, engager ma nièce à y rester. Mais voici qu’il se fait tard et j’ai encore à vous parler, monsieur le comte, évidemment.

M. Béthencourt raconta alors un peu plus brièvement à Marc qu’il avait reçu tout dernièrement une lettre du baron de Brionval, lequel se plaignait aussi et avec vivacité de ne point recevoir de réponse aux lettres qu’il avait écrites à M. de Baallemont. Le baron ajoutait que tous les amis de Marc se plaignaient également de son silence, que cependant les lettres à lui écrites traitaient de matières graves et demandaient de promptes réponses. 11 y avait, concluait-il, dans la conduite de M. de Raallemont une bizarrerie qui devenait à tous égards dangereuse; elle avait déjà produit de mauvais effets et devait sous peu en produire de plus mauvais encore.

Marc remercia M. Béthencourt de ces renseignements, et l’assura que le mercredi suivant il irait présenter ses hommages à madame Leclerc. L’oncle Bète pensa avec

d'un diplomate 93

bonheur qu’il aurait dès lors de nouvelles chances de rester dans un pays où il pouvait sans indigestion faire trois copieux repas par jour.

Il salua Marc cordialcmeat et reprit le chemin d’Aze- • londe.

Maître Atorni s’approcha de Marc et lui dit à voix basse :

— Je n’ai pas voulu que vous voyiez ce bourgeois-là dans le bourg; on sait qu’il a une belle nièce, on l’aurait dit au château, et, continua-t-il en tournant la tète, les affaires par là vont bien mal. Vous ne le savez peut-être point?

Marc sourit tristement.

— Vous le savez! tant mieux. Je ne voudrais pas dire que tout est fini, non ; mais vous avez été un amoureux de Carême (1), et avec vos idées de délicat des villes, vous avez laissé passer le joli temps. Maintenant tout le monde est contre vous. Bah ! reprit le vieillard en redressant sa petite tète, tandis que sa figure prenait une expression d’orgueil, moi je suis avec vous. Je ne puis point changer le coeur des femmes — cœur de femme est fleur d orage (2) que le petit vent amène, et que le petit vent chasse, — mais puisque vous ne m’avez point ou-

(!) Amoureux timide.

(2) Petit nuage.

blié, moi je n’oublierai non plus mon frérage avec votre père. Je veille bien. Et si moi, qui ai l’esprit, avec Braan qui a la force et M. de Bosqueney qui a l’honneur, nous ne pouvons point vaincre ces bourgeois bissaguets (1) d’Azelonde, c’est que le bon Dieu ne le voudra point. J’ai déjà empêché la- Pésière de vous donner une boisson qui vous aurait fort amaladi, et peut-être tué à la longue. Je lui ai juré, par la croix, que j’en ferais donner autant à mademoiselle Rose. Ah! cette Pésière, elle croit que je suis le diable, parce que je devine tout ce qu’elle veut faire. Et c’est la plus maîtresse femme du pays. Mais l’homme vaut toujours mieux, voyez-vous, monsieur Marc, quand il est tout jeune ou quand il est tout vieux, c’est-à-dire quand la femme ne peut pas mettre traîteusescment son joü pied sur la tète barbue. Défiez-vous de tout.

Le vieillard serra la main de Marc avec une cordialité qui changea en douceur l’expression habituelle de ses yeux malicieux, et il s’éloigna. Puis, après avoir fait quelques pas, il se retourna.

— Et pourtant n’ayez crainte, mais courage ; les belles choses se gagnent par l’effort : l’aubépine demeure sur les hauts chemins. '

Il alla rejoindre M. Béthencourt, qui se tenait discrètement hors de la portée de la voix, et tous deux descendirent vers le bourg.

M. de Raallemont deqieura un instant absorbé par les réflexions que lui suggéraient les paroles du vieux paysan.

Il se sentait comme désarmé en face de la guerre qui lui était faite dans son pays natal. En revenant à Aze-

(i) Bourgeois porteur de bissac, paysan prétentieux.

d’tjn diplomate

londe dans une situation si différente de celle qu’il avait en quittant le pays de Caux, il pouvait bien deviner qu’il aurait beaucoup à souffrir. Il savait qu’il passerait pour un homme orgueilleux et présomptueux, à moins de s’abaisser jusqu’à l’humilité, pour apaiser l’aristocratie du pays, et de descendre jusqu’à des habitudes grossières pour se faire l’égal des petites gens. Cela, il ne pouvait ni ne voulait le faire : il avait trop de fiertée naturelle et une trop grande conscience de la hauteur de sa position réelle.

11 s’était dit qu’il resterait peu de «temps et qu’il prendrait patience. Nous avons vu comment il avait dû s’engager à demeurer six mois à Azelonde, et comment la position qu’il avait été amené à prendre après la mort de madame Deslins, avait soulevé contre lui les intérêts de tous ceux qui étaient puissants, la jalousie de tous ceux qui étaient habiles. Diverses autres circonstances qu’il ignorait contribuèrent encore à lui aliéner l’esprit de ceux qui eussent pu être indifférents et à exaspérer l’hostilité de ses adversaires naturels.

Il avait vu la jalousie augmenter de jour en jour. Les railleries contre le fils du jardinier étaient devenues à la mode dans les salons que renfermait la riche petite ville ; les moqueries contre le bourgeois bissaquet étaient accueillies joyeusement par le populaire. Madame Candil, madame Isaac Deslins, les filles de M. Boissclle et de M. Lemien, mademoiselle Sampy, madame Hapsol, la femme du second notaire, celle du receveur, la femme de l’huissier, madame la vétérinaire — c’est-à-dire l’aristocratie féminine du bourg, — se détournaient pour ne pas recevoir son salut. Des éclats de rire se faisaient entendre quand il traversait, à la brune, la place d’ Azelonde, et des huées sourdes l’accueillaient quand il passait de-

96 AVENTURES D’AMOUR

vaut les cafés rivaux du père Lachèvre et du père Lapique.

Son indifférence dédaigneuse avait poussé la jalousie jusqu’à la haine, et il pouvait maintenant comprendre que cette haine devenait active. Depuis quelque temps, il voyait qu’on commençait à employer des moyens violents pour le forcer à quitter le pays : ce que maître Atorni lui avait dit de la Pésière pouvait être exagéré, sans doute, mais pouvait aussi indiquer qu’on était disposé à se débarrasser de l‘ui à tout prix.

Il avait d’abord trouvé une consolation souveraine auprès de Rose Deslins, et, durant les deux premiers mois de son séjour, il avait constaté les mauvais procédés sans en souffrir réellement. Mais depuis quelque temps, la pensée de Rose devenait pour lui une occasion plutôt d’inquiétude que de bonheur. Il croyait voir qu’il se faisait une transformation dans les sentiments de la jeune fille, et il éprouvait en lui-même un grand refroidissement dans sa tendresse pour elle.

En ce moment il se sentait affaissé et songeait à reculer devant la lutte. Il se demandait si c’était bien son devoir de passer, son temps à batailler contre un troupeau d’imbéciles, de lâches et de méchants, et de sacrifier ainsi peut-être son avenir, peut-être sa vie. Son regard, qui se promenait vaguement dans l’immense plaine, rencontra brusquement le château d’Azelonde ; Marc tressaillit : il revit à la fois et le lit de mort de madame Deslins et les premiers sourires de Rose. 11 se rappela son serment, il songea que sans doute le cœur de la jeune fille n’était pas encôre loin de lui; il se dit qu’il était peut-être lui-même, le premier coupable dans cet éloignement apparent.

tTue bouffée de saftig chaud lui monta au visage ; son orgueil se réveilla.

d’ün diplomate

— Allons, dit-il, je lutterai !

Après avoir jeté, comme malgré lui, un coup d’œil vers la route par où s’était éloignée Berthe d’Azelonde, il s’engagea dans un sentier qui laissait le bourg à gauche et conduisait chez M. Candil, au château de Bretainneville, Minos, négligé, lança un regard de reproche à son maître ; il traîna dans la poussière son oreille ensanglantée, et il se jeta dans la plaine sur la piste fraîche de quelque levreau, pour se consoler de l’ingratitude des diplomates.

M. Candil était un homme de grande taille, maigre et mal bâti, à la tournure gauche, à la physionomie grave, au geste lourd et à la parole aisée. Ses cheveux, d’un blond pâle, ses yeux bleus à la prunelle éteinte, son grand nez irrégulier qui dessinait une virgule pourpre sur son visage jaunâtre, sa large bouche aux longues dents, faisaient de lui un personnage fort laid. Au moral, c’était un paysan normand d’une grande intelligence, qui avait eu en sa vie deux faiblesses : l’amour paternel et l’ambition champêtre de devenir magistrat. Sans ces deux faiblesses, il eût été déjà millionnaire. Il avait commencé par être maquignon ; il fit ensuite le commerce des lins ; et quand il eut gagné vingt mille francs de rente, il succomba à l’amour paternel. 11 se dit que le fils d’un riche propriétaire, maire d’Azelonde, aurait plus de

98 AVENTURES D’AMOUR

chance de briller que le fils d’un riche commerçant de Fécamp, du Havre ou de Rouen.

Il n’épargna rien pour l’éducation de Sylvain, l’envoya à Paris, le fit voyager, puis le rappela auprès de lui, en se promettant qu’il en ferait un membre du conseil-général, et peut-être un député ! Il ne tarda pas à reconnaître que son fils était instruit, intelligent et bon, mais qu’il n’y avait pas, dans cette nature aimante et fine, le sens pratique et la fermeté nécessaires pour arriver à une haute position. Il avait hâte de le marier richement, pour le quitter, s’en aller à la ville, et lui gagner un bon million.

M. le maire n’était ni bien aimé, ni bien détesté de ses administrés, et ils formulaient leur jugement sur son caractère en disant, à la normande, qu’il n’avait jamais pris le bien de personne, mais qu’il trouvait le sien partout.

Quand M. de Raallemont entra dans son cabinet, il était en train d’écrire fort respectueusement à M. le baron Lorieart, son sous-préfet, qu’il se vantait, en petit comité, de faire tourner comme une girouette. Il ne se dérangea guère en voyant le nouveau venu, lui montra un siège d’un geste solennel et lui demanda gravement s’il venait parler à M. Candil, ou au maire.

— Au maire d’Azelonde, répondit Marc d’un air froid.

— Venez-vous pour vous plaindre ou pour demander un conseil, monsieur ?

Marc haussa les épaules, un léger sourire erra sur ses lèvres,

— Nous laisserons ces protocoles, s’il vous plaît, monsieur le maire; je sais ce qu’ils valent, et je ne viens pas pour être interrogé.

M. Candil se redressa et jeta sur le jeune homme un

d’dm diplomate 99

regard sévère, qui glissa sur la ligure imperturbable de Mare.

— Je ne viens pas demander conseil à M. Candil, et je ne suis pas encore décidé à me plaindre; je viens avertir le maire d’Azelonde.

— Monsieur !

— Je viens avertir le maire d’Azelonde que son administration est mauvaise, que la police de son bourg est fort mal faite, et la gendarmerie de son canton fort paresseuse.

— En ce cas, répondit M. Candil après avoir reprimé un geste de colère, c’est à M. le sous-préfèt que vous devez vous adresser.

— J’ai eu l’honneur de vous dire que jo n’ai pas encore l’intention de me plaindre, mais seulement d’avertir.

— Et moi, monsieur, dit M. Candil en se levant, j’ai l’honneur de vous dire que c’est uniquement de mon sous-préfet que j’ai des conseils à recevoir.

— Vous passez pour un homme habile; vous trouverez, j’en suis sûr, qu’il est plus sage de ne pas me donner le droit de dire que vous n’avez pas voulu m’écouter. Il y a aussi, je crois bien, un proverbe qui assure qu’un homme averti en vaut deux.

M. Candil tressaillit ; il reprit son siège, en se disant qu’après tout il serait plus fort quand il aurait pénétré les intentions de Marc.

— Je vous écoute, dit-il.

— Je ne vous signale pas ces moqueries évidentes, ces railleries grossières qui m’attaquent dans les rues d’Azelonde.

— Monsieur, il n’entre point dans mes attributions de forcer mes administrés à témoigner aux passants une estime qu’ils n’ont point, pas plus, par exemple, qu’il ne

100 A MENTUKES ü’aMOUE

me serait possible d’envoyer les gendarmes pour forcer les dames de notre bourg à recevoir avec plaisir les saluts qu’on leur fait.

— Je sais, monsieur, qu’il n’est pas en votre pouvoir de donner de la politçsse à vos administrés, et je suis absolument persuadé qu’on ne vous a pas choisi pour répandre en Normandie les manières courtoises. Ce n’est pas pourtant une extrême folie d’affirmer que les rues d’une ville bien administrée doivent pouvoir être traversées sans ennuis par un passant inoffensif. Laissons cela, j’ai eu l’honneur de vous dire que je. n’y attachais nulle importance. Je ne me suis pas plaint, il y a trois mois, , de la conduite du voiturier qui m’avait amené du chemin de fer. Cet individu, qui conduit depuis quelque temps un omnibus, paraît avoir grand’peine à me pardonner mon indulgence ; en plusieurs circonstances, j’ai eu grand mal à me garder des atteintes de sa voiture ; hier, il a lancé son omnibus sur mon cabriolet avec une telle violence que mon cheval fut abattu, une de mes roues cassée et...

— Je suis prêt, dit M . Candil avec un empressement évident, à donner suite à la plainte que vous déposerez devant moi.

Marc, étonné de cet empressement, le regarda.

— Je ne suis pas encore décidé. Veuillez seulement avertir ce personnage.

— Cela sera fait, répondit M. Candil avec ce même empressement qui avait déjà étonné son interlocuteur.

— Je vous avertis, de plus, monsieur le maire, que, chaque nuit, un ou plusieurs de vos administrés, viennent chez moi, au Val de la Justice. On a tué un de mes chiens, dévasté mon jardin ; cette nuit, on a détruit le mur de mon écurie. Je suis décidé à recevoir dorénavant

d’un diplomate

à coups de fusil les maraudeurs. Je ne suppose pas que vous ayez à avertir quelqu’un de cette intention.

— Monsieur, c’est une grave insulte que vous me

faites. '

— Je ne suppose pas, ai-je dit, que vous ayez un avertissement à donner; peut-être croirez-vous cependant qu’il entre dans vos attribuations de causer de ceci avec vos gendarmes. Enfin, monsieur, je vous apprends qu’un grand nombre de lettres, à moi adressées de divers endroits, ne me sont point parvenues. Je veux que de pareils procédés ne se renouvellent plus.

— La maîtresse de poste est une femme universellement respectée ; je ne veux pas croire qu’une lettre arrivée à Azelonde, à votre adresse, ne...

— Je constate un fait.

— Ceci me paraît grave. Je voudrais tirer cela au clair. Vous êtes sûr que des lettres à vous adressées ne vous sont point parvenues? Avant de blesser par un avertissement une personne que j’ai tout liau de croire innocente, je dois insister. Êtes-vous sûr que les lettres avaient été convenablement adressés ? à Azelonde, Seine-Inférieure, à M. Jacques Ràmont?

M. Candil lança cette-dernière phrase avec, un sifflement et jeta à Marc un regard austère. Pas un muscle du visage de celui-ci ne tressailit.

— Ces lettres étaient adressés à M. le comte Marc de Ilaallemont, dit-il.

— Alors je ne m’étonne plus que ces lettres ne vous soient pas arrivées. Mademoiselle Sampy, dont la mère a employé Jacques Ràmont comme ouvrier jardinier, ne saurait reconnaître le fils de ce jardinier sous le nom de M. le comte de Ilaallemont.

— J’excuse donc mademoiselle Sampy pour le passé.

AVENTURES D’àMOUU

Mais veuillez lui recommander de m’envoyer dorénavant les lettres adressées à M . le comte de Raallemont.

— Ceci, monsieur, je ne le ferai point.

— Vous lé ferez dans l’intérêt de mademoiselle Sampy. Agissez comme bon vous semblera vis-à-vis du fils de Jacques Ràmont, qui se fait appeler le comte de Raallemont; mais, croyez-moi, agissez bien. Je vous engage à être prudent comme j’engage la directrice de poste à être prudente.

— Je référerai de tout ceci à qui de droit.

' — A qui, s’il vous plait ?

— Mais à M. le sous-préfèt, monsieur.

— Engagez donc en outre votre sous-préfèt à n’agir pas légèrement dans les choses qui me concernent.

Là-dessuâ il se leva, salua et sortit.

A peine eut-il fermé la porte que M. Candil se frotta les mains avec une ardeur qui contrastait avec sa gravjté naturelle. Puis, après quelques réflexions, il écrivit un billet à l’adresse de mademoiselle Rose Deslins. 11 reprit ensuite la lettre interrompue par l’arrivée de Marc.

« Je n’oublie pas, M. le sous-préfèt, que vous m’avez permis de m’adresser avons, j’oserai dire, familièrement, et de recourir en toutes circonstances à vos lumières.

Permettez-moi donc de vous signaler une conversation

que je viens d’avoir avec un personnage équivoque — pour ne pas dire plus — qui s’est établi ici il y a quelques mois, pour mener à bonne fin une intrigue matrimoniale. .

» Ce personnage, qui est notoirement le fils d’un ouvrier jardinier, connu sous le nom de Jacques Ràmont, s'affuble de titres et apparences nobiliaires, et il fraie ici avec le parti légitimiste. Le mariage qu’il cherche à faire, saus autre chance d’y réussir que ces apparences nobi-

D’üN diplomate

Maires, lui donnerait une grande position dans le pays. Et comme il est audacieux, quoique détesté dans tout le canton, où l’on supporte à peine sa présence, il pourrait faire servir la grande fortune, acquise par sou mariage, à des intérêts contraires à la Charte et à nos glorieuses institutions. •

» 11 s’est conduit avec brutalité à l’égard du voiturier qui l’a amené ici; je l’ai fait venir devant moi, et sur mes observations modérées, il m’a répondu de prendre garde à moi. Quand je lui ai dit que j’aurais l’honneur d’en référer à vous, il a ajouté que je devais engager mon sous-préfèt à ne pas se mêler légèrement de ses affaires. Ce sont ses propres paroles.

o Veuillez, monsieur le sous-préfèt, me dire s’il est vrai que M. Jacques Râmont soit un personnage important, redoutable, non seulement pour moi, mais pour vous aussi.

» Soyez assez bon pour m’indiquer la conduite que je dois tenir, et si vous étiez du meme avis que moi et que tout le pays sur cet intrigant, quelques mots que vous m’en écririez me mettraient en position d’éviter des ennuis au gouvernement du roi dans ce canton, etc., etc. »

En quittant Brettainneville, Marc avait pris un large sentier qui conduisait, à travers la plaine, au château d’Azelonde. Il se sentait tout heureux detre sorti de son état d’inertie. Son front se relevait à la pensée qu’il allait

AVENTURES D’AMOUR

enfin lutter contre ce flot (le haine et d’injures et il se persuadait qu’il venait de remporter les premiers avantages.

Il marchait allègrement sous le soleil brûlant. Son imagination courait mollement jusqu’aux extrémités de cette nappe verte que formaient autour de lui les grands champs de blé, et il lui semblait que son esprit détendu se baignait avec un bonheur infini dans les fraîches ondes que le vent du Midi soulevait d’un bout à l’autre de la plaine frémissante.

Son regard, qui sommeillait, paresseusement bercé par les vagues verdoyantes sur lesquelles il glissait, se réveilla tout à coup et se fixa sur une tête humaine qui, dépassant à peine la hauteur des épis, avançait lentement à sa rencontre.

Marc ne tarda pas à reconnaître Sylvain Candil, qui, le front penché, les bras tombants et la démarche languissante, suivait en sens inverse le môme sentier (pie lui.

Quand ils furent plus rapprochés, Sylvain leva la tète, comme par un mouvement pénible, et Marc fut touché de l’expression d'affaissement que montraient ces yeux mornes et cette figure jaune. Il le salua avec un regard bienveillant et doux, auquel Sylvain répondit par une inclination distraite.

Marc continua son chemin d’un pas plus lent, et ses sourcils se froncèrent sous l’impressi ’ d’une pensée compatissante.

Il entendit bientôt derrière lui un pas pressé; et en se retournant, il se trouva en face de Sylvain, mais la physionomie du jeune homme avait complètement changé; des couleurs vives s’étaient répandues sur ses joues et ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux.

— Arrêtez-vous, je vous prie, raousieur de Raallemont, s’écria-t-il d’une voix haletante, et laissez-moi vous parler.

— Je suis tout à vos ordres, monsieur.

— Écoutcz-moi, je vous eu prie, avec patience. Votre regard de tout à l’heure m’a touché. Je ne l’avais pas remarqué d’abord ; il m’est revenu tout à coup à l’esprit, et je suis accouru.

— Mon regard bienveillant était sincère, monsieur Candil ; ce que je sais de vous me permet de vous donner toute estime.

— C’est comme moi, et quoique je vous aie entendu souvent attaquer, j’ai toujours senti en moi quelque chose qui me disait que vous êtes un homme d’un bon cœur et d’un caractère élevé. Cependant vous m’avez fait bien du mal , murmura Sylvain d’une voix étouiïée ! On dit que vous devez épouser mademoiselle Rose Deslins, reprit-il en fixant sur Marc ses yeux égarés; je vous ai bien maudit pour cela, et maintenant je vous dis : épousez-la, épousez-la, oh ! vite, bien vite !

Marc, intérieurement touché par l’émotion étrange que révélaient les gestes et la voix de son interlocuteur, le regarda de nouveau avec un sourire cordial.

— Je vois que vous souffrez, monsieur Sylvain.

— Oh ! oui, et il y a longtemps 1 .

— Je veux laisser de côté ces lois de réserve qui nous son+ imposées dans les circonstances ordinaires de la vie. Laissez-moi vous le dire franchement : ce mariage auquel vous faites allusion n’a rien d’officiel encore, et qui sait ce que nous apportera le jour de demain ?

— Oui, je le craignais, s’écria le jeune homme en laissant tomber ses bras avec découragement. Queva-t-elle devenir ? Oh ! pauvre Rose ! Si vous saviez combien je

AVENTURES DAMOUR

l’aime ! Si je pouvais mourir, oui, pour son bonheur ; oui, pour qu’elle soit votre femme !

Et le pauvre garçon, redressant la tète, regardait autour de lui d’un air insensé.

— Monsieur Sylvain, dit Marc, faites, je vous en prie, quelques efforts pour que je puisse vous comprendre.

— Elle est perdue, répondit le jeune homme en levant les yeux vers le château d’Azelonde, dont le toit montrait ses arêtes bleuâtres entre les chênes du parc. Oh ! non, pas encore, non, ce n’est pas possible ! Mais elle se perd.

Marc -crut que le jeune garçon était complètement fou, et lui souriant avec un sentiment de compassion qui avait quelque chose de paternel, il dit :

— Rassurez-vous, nous la sauverons.

— Ah ! vous ne me croyez pas ! vous avez pitié de moi comme d’un malade ! mais je vois clair. Ne le savez-vous pas? reprit-il d’une voix rauque; depuis quinze jours je l’ai rencontrée quatre fois se promenaut seule avec Paul d’Azelonde.

Marc tressaillit, le rouge lui monta au front, et il porta la main à son cœur, où il venait de ressentir comme la souffrance d’une morsure.

— Vous voyez, reprit Sylvain en le regardant, vous voyez ce que vous souffrez en l’entendant dire ! Et moi je les ai vus quatre fois, et Dieu sait combien d’autres fois ils se sont promenés seul à seul, car je ne suis pas toujours à rôder dans les environs de Rose. Le misérable ! si vous saviez tout ce que je sais sur lui ! C’est son avenir, c’est son honneur — pas à lui, il n’en a pas — c’est l’honneur de son nom, c’est sa vie que ce mariage ! Et il est capable de tout, oui, de tout pour y arriver î Et quand elle sera sa femme ! Ah ! Rose, ma pauvre Rose ! voilà trois ans que je l’aime, et je croyais qu’elle m’ai-

Digi

D’t'N DIPLOMATE 107

mait ! Vous êtes venu, elle m’a oublié ! Comment vous a-t-elle abandonné pour ce misérable ? Est-ce son nom ? est-ce son audace? sont-ce ses vices?... Ah! qu’est-ce que je dis ! Et comment l’avez-vous laissée s’éloigner de vous ; elle est digne de tant d’amour ! Je pourrais le tuer, oui ! Si je le tenais au bout d’un pistolet, la balle irait tout droit dans ce front isolent ; oui, car je le voudrais si énergiquement ! Je pourrais aussi l’envoyer au bagne. Mais si Rose l’aime, et s’il faut qu’elle l’épouse, je ne puis ni le tuer ni le déshonorer.

Il prit son front entre ses mains, un sanglot déchira sa poitrine, et M. de Raallemont vit de grosses larmes glisser sous la paume de ses mains et couler le long de ses joues. Marc oublia l’émotion que lui faisait éprouver ce qu’on venait de lui révéler; il se rapprocha de Sylvain, et lui prenant le bras.

— .Rassurez-vous et consolez- vous, dit-il; il est impossible que cette passion soit encore bien énergique; je parlerai à mademoiselle Deslins; je lui parlerai au nom de sa grand’mère, au nom de son intérêt.

— Non, dit Sylvain, en fixant sur lui ses yeux humides, l’intérêt ne lui fera rien; elle a un noble caractère. Le souvenir de sa grand’mère ! La Pesière maudite est là pour lui prouver que Ce mariage eût été agréable à la bonne femme. Mais elle vous a aimé, ne dites pas non, je l’ai senti là, continua-t-il avec un geste énei’gique et en posant la main sur sa poitrine. Elle vous aime peutêtre encore. Il n’est sans doute pas trop tard pour qu’elle éloigne ce misérable; demandez-lui s’il est trop tard, ah ! elle a un noble caractère, (die vous dira la vérité. Épousez-la, je Vous en supplie; si vous saviez cdmme elle serait malheureuse avec lui, et comme elle vous aimera quand elle sera votre femme ! Ah ! elle l’oubliera vite !

AVENTURES D’AMOÜR

D’aillours rien ne le protégera plus : j’ai vu dans ses yeux débauchés qu’il voudrait la déshonorer, je le soufllèterai, je lui cracherai au visage et je le tuerai. Je le veux. Vous, vous êtes bon et loyal, et c’est peut-être vrai que vous êtes un grand personnage, la petite Itose sera lieureure.

11 s’éloigna de quelques pas comme s’il voulait partir, puis se retournant brusquement :

— Quand vous l’aurez épousée, dit-il, si le pauvre Sylvain, par son amitié, par sa position, peut quelque chose pour elle et pour vous, ah ! il sera heureux, bien heureux. Tout sera pour vous deux. Ah ! la petite Rose, comme je l’aimais ! Et je croyais que je mourrais quand je verrais qu’elle en aime un autre. Ah ! l’homme est trop fort contre la douleur. Voyez-vous, on espère toujours. C’est là le mal. Et on sent qu’on devient fou, au lieu de se sentir mourir. Ah ! petite Rose 1

Un nouveau sanglot lui déchira la poitrine, et les larmes recommencèrent à couler. En voyant les yeux de Marc devenir humides, il lui saisit les deux mains, les serra avec frénésie, et se détournant, il se sauva en courant.

Marc reprit sa route vers le château. Ses idées s’agitaient confusément dans sa tête, et il était encore tout étourdi de ce qu’il venait d’entendre lorsqu’il arriva à la barrière.

La Eésière y arrivait, elle aussi, venant de la maison et se dirigeant- vers le hourg.

— Mademoiselle Rose y est-elle, demanda M. de Raallemont.

— Non point, répondit la vieille femme, tandis qu’un sourire haineux détendait sa face de hibou. Elle est allée au château de Muretot pourvoir mademoiselle et M. d’Azelonde. Mais, d'/iazard, elle reviendra bientôt; si vous vou-

Dïgilized by Güôgle

d’un diplomate 109

lez l’attendre, je ne veux point vous chasser, comme je l’ai fait souventes fois, au temps passé !

Et après avoir lancé de son œil vitreux un regard de triomphe, elle continua sa route Vers la bourgade.

— La servante croit qu’il lui est permis d’être insolente, c’est mauvais signe, pensa Marc, en poussant un léger soupir.

Etait-ce le cœur, était-ce l’amour-propre qui soutirait le pLus en lui ?

— Maintenant, se dit-il, Rose est en danger, je ne serai plus tenté d’oublier la promesse que je vous ai faite de rester ici, chère madame Destins. Qui sait pourtant ce que me coûtera l’accomplissement de cette promessfj

M. de Raallemont s’approcha de maître Sénateur, qui travaillait de grand courage dans le parterre à côté des massifs de glaïeuls.

— Monsieur Mari, lui dit le bonhomme avec un sourire orgueilleux, les plus beaux glaïeuls se sont ouverts ce matin. Voyez mademoiselle Sosthènes Desjardins; on dirait un verre blanc dans lequel il reste quelques gouttes de vin! Et mademoiselle Fanny Rouget, comme elle est jolie avec sa figure rose et ses taches violettes; et Velleda avec ses grandes fleurs roses aussi et ses taches lilas. Gladiolus floribundus , glaïeul furibond, monsieur Marc ! On apprend le latin à tant d’enfants qui ne s’en servent

HO

AVENTURES D’AMOUR

point, et à moi, ça m’aurait fait tant de plaisir d’en savoir beaucoup. Gladiolus, monsieur Marc, glaïeul ; floribondus, furibond ; ça n’est pas que je sois tout à fait ignorant. Ah ! voyez-vous cette plante qui grimpe comme si on l’engageait à coups de fouet? Eh bien ! n’importe, je la plantais le jour de votre arrivée ici ; je ne pensais point que vous la verriez jamais ; mais on ne peut point savoir comme tout tourne en ce bas monde.

— Il eût mieux valu, je crois, mon brave Sénateur, que je ne vous eusse pas vu la planter, et surtout que je ne l’eusse pas vue pousser.

— Boh! monsieur Marc, on ne peut point savoir; il faut casser le noyau pour avoir la noix. Je crois bien pourtant que ça ne va point aussi bien qu’au temps où les jacinthes étaient en fleur ; mais après les jacinthes c’est le tour des roses, puis viennent les marguerites et enfin les chrysantèmes ; puis vient l’hiver, où tout meurt, mais pour revivre, monsieur Marc.

— Voyons, maître Sénateur, je n’ai jamais voulu vous interroger sur tout cela ; mais vous comprenez que je me suis aperçu aisément de cette sorte de haine que votre femme m’a montrée dès le premier jour. Tous mes efforts n’ont pu parvenir à la détruire ; je crois même qu’elle va en augmentant.

— On ne peut point savoir ; non, le bon Dieu lui-même ne peut point savoir tout ce qui sourd (jaillit) dans une tète de femme.

Et le bonhomme reprit son travail.

— Eh bien 1 non, s’écria-t-il en se redressant, faut être brave une fois en sa vie.

Il ficha sa pelle en terre avec un geste fier, s’avança vaillamment jusqu’à la barrière , regarda avec soin de tous les côtés, et après avoir aperçu au loin sa femme se

d’un diplomate lit

dirigeant vers le bourg, il revint auprès de M. de Raallemont.

— Voyez-vous, monsieur Marc, ça se dit qu’on ne peut point savoir, mais oui, on peut bien savoir ce qu’il y a dans la tète des femmes» Pourquoi ça y est-il ? C’est une autre chose ; et c’est oa qu’on ne peut point savoir. La Pésière, voyez-vous, — ce n’est point parce que c’est ma femme que je le dis, — mais c’est une méchante femme. Elle est bonne, sans doute, mais vous m’entendez bien. Elle est méchante pour tout le monde, et elle est bonne pour quelques-uns. Ces quelques-uns, c’est mademoiselle ltose, et pas une de plus. En surplus, c’est mie femme qui voit clair, qui raisonne bien, qui n’écoute rien, qui n’oublie rien, qui va toujours sans s’arrêter là où elle a dit qu’elle irait, une femme comme j’en souhaite une au diable pour lui apprendre à m’avoir donné celle-là, une femme qui m’aurait rendu fou si j’avais eu plus d’esprit, et si les fleurs ne m’avaient pas souri. Aussi elle déteste les fleurs, parce que les pauvres petites m’ont empêché d’être trop esclave, et elle en veut à mon imbécillité, qui m’a empêché de devenir tout à fait bête.

— Mais moi, maître Sénateur, je ne suis pas son mari, je ne cultive pas les fleurs, et je ne suis pas...

— Un imbécile, c’est vrai. Et on pourrait croire qu’elle n’a aucune raison de vous haïr ! Mais d’abord elle a toujours haï votre père. Pourquoi? Peut-être parce qu’il l’a toujours aimée. Il y a peut-être d’autres raisons ; je n’ai jamais voulu y penser. Puis elle a toujours détesté votre mère. Pourquoi? parce qu’elle avait épousé votre père, un homme qu’elle n’aimait point, mais qu’elle aurait toujours voulu voir rester comme un désespéré et un fou d’amour. Puis votre mère était bonne, elle obéissait toujours, et la Pésière la méprisait à cause de cela. Vous,

112 A V K N T U ft K S d'amour

elle vous déteste plus que tout, c’est une rage. Et elle vous hait à cause de vous et à cause de moi. C’est le plus drôle. Mais quoique je sois un imbécile, je ne suis point une bète, et j'ai tout deviné. Elle vous déteste parce que vous êtes un beau garçon, parce que vous parlez bien, parce que vous êtes parmi les grandes gens, parce qu’elle voit que vous deviendrez quelque chose de grand, et parce que, — écoutez bien, — étant tout ça, vous n’ètes point son fils. C’est drôle, heinl Elle me l’a dit : « Si j’avais épousé Jacques Hâmont, pourtant, celui-ci serait mon fils, je serais fière de lui, je serais devenue riche et honorée dans les plus grandes villes, je serais la bellemère de mademoiselle Rose ; et penser que c’est le fils de Sophie M. le comte de Raallemout! Penser que le fils de Sophie et de Jacques Ràmont épouserait mademoiselle Rose, et que je serais sa servante ! Non, j’aime mieux qu’il meure ! Ah! sans toi, j’aurais fini par épouser Jacques, et avec un autre que toi j’aurais eu des enfants ! »

— Et que lui avez-vous répondu? demanda Marc, qui’ ne put s’empêcher de sourire, malgré l’intérêt sérieux de cette conversation.

— Ce que je lui ai répondu? C’était un dimanche, j’avais bu trois ou quatre glorias, j’étais plein de courage, et je lui dis : « — .Non, Eugénie, vous n’auriez pas eu d’enfants! Je pouvais en avoir autant que Jacques; mais vous avez toujours été méchante, vous n’avez jamais aimé votre mari, vous avez toujours dit du mal et haï tout le monde ; Dieu n’a pas voulu vous donner le bonheur, à vous qui avez toujours voulu le malheur des autres. — Te tairas-tu, dit-elle. — Non. Je me tais depuis trente ans, et aujourd’hui, tant pis pour vous, Eugénie, si vous me mettez en colère. Je dis que Dieu n’a point voulu me donner d’enfants, parce que vous les auriez dé-

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d’un diplomate

testés, peut-être, et maltraités. D’ailleurs, vous n’avez jamais ri à aucune créature du bon Dieu, pourquoi voulezvous qu’il vous fasse rire à un enfant? Non, non, il y a eu toujours un mauvais feu qui a brûlé en dedans de vous, et vous le savez bien : « le feu est vierge, rien il n’engendre, ni ne nourrit. » Vous pensez bien, monsieur Marc, que je m’attendais à recevoir une cruche sur la tète ; mais c’est le plus drôle, pour la première fois de sa vie, la Pésière ne répondit point. D’où on pourrait croire que les femmes ne sont pas si bêtes qu’on le pense, et qu’elles sont capables de comprendre la vérité. Et Onésiphore? demanda le vieillard après un moment de silence.

— Onésipbore est un brave garçon, j’en suis fort content.

— Ah ! je lui ai recommandé d’être lidèle, s’il veut que j’en fasse un bon jardinier.

— Il est fidèle, et je ne l’oublierai pas quand je partirai.

— Quand vous partirez ? dit le vieillard avec un regard triste.

Marc fit un signe de tète, et, voyant venir dans le parterre Marine, l’amante de Giamet, il quitta le vieillard et se dirigea vers le parc, situé derrière le château.

La fillette lui adressa en passant un beau sourire. Elle détestait la Pésière, et elle s’intéressait sincèrement aux amours de ce jeune homme, qui était beau, poli, généreux, et qui était en butte à la haine de la Pésière.

Elle caressa Minos, qui jetait sur son maitre un regard plein dè reproches, pour lui rappeler qu’il se trompait .à coup sûr, et que ce n’était pas vers le parc, mais vers la cuisine qu’il était l'heure de se diriger. Marc continua sa route ; Minos, blessé de cette obstination déraisonnable, lança un coup d’œil sournois sur la jeune fille.

11 ne tarda pas à se convaincre que c’était elle qui mar-

cliait dans la voie droite, et quand il eut vu que bien décidément elle se dirigeait vers le château où le dîner s'apprêtait, il secoua avec indignation son oreille malade dans l’herbe fraîche et courut rejoindre Marine.

Marc de Raallemont alla s’asseoir au pied d’un orme gigantesque planté sur le sommet d’un petit monticule. Il aimait cette place, qui lui donnait l’ombre et la fraîcheur et qui permettait à ses regards de sjétendre au delà des murs du parc et d’emhrasser tous les détails de la riche plaine de Brettainne ville. 11 sentait qu’il avait besoin de cette vue calme pour parvenir à mettre de l’ordre dans ses réflexions troublées par les incidents de cette journée. Mademoiselle Bçrthe, madame Leclerc, M. Candil, Sylvain, Rose, la Pésière, tous ces personnages tourbillonnaient dans son esprit, comme de vagues fantômes daus l’imagination d’un fiévreux. Ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à rejeter au second plan la plupart d’entre eux pour concentrer toute sou attention sur Rose Deslins,

La jeune fille avait vivement saisi le sens des dernières paroles de sa grand’mère. Elle y avait vu, dans le principe, presque un ordre, et, sans consulter son cœur, qui était du reste encore endormi, elle. s’ était dit qu’elle obéirait et que Marc serait son mari.

Celui-ci comprit clairement aux premières paroles qui échappèrent à Rose, qu’elle le regardait comme son fiancé ; il se crut aimé. Il ne savait pas que le cœur de la

ü’liN .'Dli'iiOM A'T JE

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jeune fille, même aimante, contient un feu plutôt brillant que brûlant, et que cette flamme de la première jeunesse est comme le feu follet qui court sur les herbes fraîches sans les atteindre, sur les eaux pures sans môme les échauffer. U ne devait pas tarder à apprendre qu’il faut un amour ample et riche à l’homme mûr, une tendresse vaillante à l’âme attachée au labeur de la vie, un dévouement savant pour l’esprit fatigué par les luttes ; il faut surtout une passion tourmentée, énigmatique, une sorte de clair obscur pour* satisfaire l'intelligence élargie de l’ètre expérimenté.

Les circonstances de sa vie avaient pourtant disposé M. de Raallemont à goûter, mieux que tout autre homme de son âge, les froides et apparentes douceurs du jeune amour.

Ces circonstances, tout en le poussant à une éminente position, lui avaient imposé une existence particulière. Venu apparemment de si bas pour monter si haut, trouvant, dans son premier état de fortune et dans les instincts divers de son âme, bien des causes de péril pour le progrès de sa carrière diplomatique, il avait voulu protéger sa vie extérieure par une triple armure. 11 s’était fait une physionomie glaciale, une apparence hautaine, une parole mathématique. Sa vie était murée.

Il remplissait les hauts devoirs mondains que lui imposait sa position avec un tact parfait, une courtoisie irréprochable, une noblesse frappante de ton et de procédés ; mais on comprenait que tout était d’étiquette dans cette conduite, et jamais il ne se départait de sa réserve. Il donnait son esprit, ses demi-sourires, ses anecdotes, ses révérences ; il donnait un coup d’épée, un bijou, son cheval; il prêtait sa maison, ses voitures, ses bons offices; mais jamais il n’avait donné ni prêté la plus petite partie

AVENTURES n'AMOÜR

de son cœur et de sa confiance. Il avait des protecteurs et des protégés, une société, des devoirs, des ennemis et des collègues, il n’avait jamais un ami.

Il passait pour un diplomate d’un grand avenir. Son esprit lucide, sa rédaction facile, son intelligence large, sa parole ferme, son sang froid apparent, sa physionomie noble et imposante lui donnaient grande renommée dans les cercles les plus élevés. On disait de lui au ministère des affaires étrangères : Raallemont est né diplomate ; il eût inventé le protocole et il anéantira l’ultimatum. Le .baron de Brionval, lui-même, qui était très-perspicace, pensait qu’il avait toutes les hautes qualités d’un homme politique.

Au fond, Marc était un artiste ; il était né poète, enthousiaste et sensible ; et c’est parce qu’il le savait qu’il vivait renfermé en soi-mème, toujours défiant, toujours réfléchi, et qu’il s’était gardé de toute passion, de la colère, de la haine, comme du jeu et de l’amour.

La vue de ce premier élan de tendresse qui sortait du cœur de la jeune fille le saisit comme le premier rayon d’un soleil même pâlissant saisit le regard d’un homme qui a été longtemps enfermé. Dans l’âme de cette naïve enfant qui venait chaque matin, si gentiment, lui offrir son front à baiser, il n’y avait, pensait-il, ni politique, ni ruse. Son propre cœur s’ouvrit tout entier, et dans le premier moment il se laissa aller sur cette pente où l’appelait l’apparente tendresse de Rose. Il lui rendit son sourire avec bonheur, il posa doucement ses lèvres sur ces joues mignonnes; ses caresses gardèrent une apparence fraternelle, mais au fond de son âme il voyait en elle une

fiancée.

Tout, autour de lui, contribuait à exalter les instincts poétiques et aimants qui constituaient le fond de sa na-

d’un diplomate

ture. Depuis plus de quinze ans il 11’avait pas vu le .printemps dans sa fraîche splendeur. Il l’apercevait parfois dans les livres de ses chers poètes ; puis un arbre verdissant qu’il entrevoyait par les glaces de sa voiture, quelques grappes blanches de marronniers qui pendaient dans les jardins des hôtels diplomatiques, un rayon plus chaud qui pénétrait par sa fenêtre, un sourire plus doux dans les yeux des jeunes filles, une coiffure plus provocante sur la tète des jeunes femmes, et son cœur qui battait plus fort, en frôlant une robe féminine, tout en lui annonçait que le renouveau était dans le monde. Mais il en voyait l’ombre plus que le corps, et le rayonnement plus que la beauté.

Dans les plaines, dans les bois, dans les vergers d’Azelonde, le printemps chanta pour lui la chanson d’avril jusqu’à son dernier refrain. La terre ferme et noire revêtit chaque jour quelque pièce nouvelle de son vêtement diapré, toutes les couleurs tendres déroulèrent leurs nuances sous ses regards ; les perce-neige et les violettes, les jacinthes, les tulipes et les petites marguerites ouvrirent leurs mignonnes lèvres, jusque-là fermées, et les bourgeons verts percèrent l’écorce Lrune.

Quand les châtaigniers eurent jeté sur la terre des jardins la neige de leurs grappes, les fleurs blanches des poiriers, les fleurs blanches et roses des pommiers se balancèrent dans les champs ; et sous le soleil croissant, au milieu de cet azur encore pâle qui est comme la timidité virginale du ciel printanier, sous l’herbe veloutée, près de la terre encore humide, comme dans les hauteurs sereines, tout chanta le nouvel amour.

Marc sentit la paix, la confiance, les vagues désirs entrer en lui par toutes les pores de son corps. Il lui semblait que son âme eût voulu s’étendre sur ces petites pointes

AVENTUBES d’amouk

d'herbes, se baigner au milieu de ces feuilles naïves, se pénétrer des rayons de ce soleil amoureux ; son intelligence se détendait, son. esprit s’apaisait. Ses yeux qui, peu de jours auparavant, vagabondaient au milieu des plaines noires, étaient arrêtés à chaque pas par les buissons feuillus, par les taillis ombreux déjà ; son imagination, venant en aide à l’effort borné de son regard, courait dans ces taillis, pénétrait dans ces bois, y créait l’été passionné, y rêvait de fraîcheur, de repos amoureux.. Toutes ces effluves poétiques lui montaient aux yeux, aveuglaient son jugement, enivraient son cœur et entouraient llose comme d’un nuage divin qui faisait de la jeune tille un être adorable.

Le mois d’avril et les premiers jours de mai passèrent comme un songe. Mais l’imagination ne devait pas longtemps régner seule dans cette âme ferme, active et expérimentée. Il comprit bientôt qu’au fond de son cœur il traitait Rose eu idole, non en femme. Il revint un peu sur la terre, éloigna ce cadre printanier au milieu duquel il avait presque caché l’enfant, et la regarda attentivement. Dans cette petite créature frêle, à la physionomie calme, sans autre expression qu’un mélange de bonté banale et d’obstination, dans cette enfant plutôt fraîche que jolie, aux cheveux d’un blond pâle, au nez bien modelé mais un peu long, aux yeux bleu-clair, moitié naïfs moitié réfléchis, il ne trouva pas la représentation de son idéal. Il y avait cependant eu elle des instincts généreux, une fermeté tranquille et une dignité sereine qui parlèrent vivement à sou esprit. Mais il voulait trouver dans sa fiancée un grand amour; il devait avoir pour épouse une femme élégante qui pùt tenir complètement le rang auquel lq position de son mari l’appelait.

Cette position, par une épreuve qu’il voulait faire subir

d’un diplomate

à la sincérité des sentiment? de Ttose, il ne la lui expliqua pas ; il se contenta de lui assurer que son état social était bien eu rapport avec ses vêtements, avec son apparence, et tout en lui indiquant qu’il cherchait à perfectionner son intelligence, il travailla fort activement à lui élever • le cœur.

Il ne tarda pas à deviner, avec une amère tristesse, qu’il perdrait à peu près son temps. Il l’avait engagée à lire, avait choisi ses lectures ; lui-même, assis à côté d’elle, lisait à haute voix les passages les plus aimés de ses poètes; il les lui commentait, saisissant toute occasion de lui parler de la société, des pays étrangers, des belles et nobles choses de la nature et de l’amour. L’enfant l’écoutait sans fatigue, mais sans grande intelligence et sans nul profit pour son cœur. On eût dit que les plus pures et les plus nobles pensées exprimées sur l’amour glissaient sur son âme comme les pèles rayons du soleil de décembre sur l’eau glacée. Elle écoutait avec surprise les tendresses de Juliette ; elle trouvait Miranda insensée et Desdémone niaise. Elle ne comprenait pas que les fleurs et les feuilles, que le murmure des eaux et le chant des oiseaux pussent parler doucement à l’àme. Elle trouvait que les fleurs étaient jolies sans doute et qu’elles faisaient bien dans le parterre ; mais elle ne devinait pas comment une feuille rouge ou jaune pouvait faire songer à la personne qu’on aime. Elle pensait que le feuillage est doux en été, à cause de son ombre, que les ruisseaux sont utiles pour arroser les champs, elle savait qu’il est agréable de se promener à la brune, après une journée étouffante, mais quel rapport pouvait-il y avoir entre tout cela et la femme à qui on veut consacrer sa vie? Souvent Marc s’interrompait au milieu de ses plus enthousiastes paroles, il la voyait rêveuse, lui demandait à quoi elle rêvait, et la jeune fille

AVENTURES D’AMOUR

lui répondait eu l’interrogeant sur les dcvoiis de la vie mondaine à Paris, sur les gages des domestiques, sur l’organisation d’un grand diner et d’un riche bal.

Marc se désolait, son regard se glaçait, il la quittait brusquement et devenait chaque jour plus refroidi et partant plus attriste.

Ce front qui s’offrait chaque matin à ses lèvres, ce sourire affectueux qui accueillait sa venue, cette confiance avec laquelle elle lui parlait de ses arrangements de fortune, tout cela le touchait sans doute ; il lui était encore' reconnaissant d’avoir imposé silence à la Pésière quand celle-ci avait tenté quelques allusions ; il la remerciait d’avoir tourné le dos aux Deslins quand ceux-ci avaient hasardé quelques conseils, et d’avoir méprisé les commérages qui venaient du bourg, mais il se désespérait de voir cette intelligence si lourde, et il se désolait de voir qu’on lui accordait uniquement l’affection due à un frère aimé, une affection tempérée encore par la réserve nécessaire à garder vis-à-vis d’un futur mari.

Chaque jour il espérait qu’il allait assister au réveil de cette âme ; il s’attendait à voir dans ces cheveux blonds la fleur qu’il aimait, à saisir à son entrée l’écho du chant qu’il avait chanté ; il- voulait un regard humide qui répondit à sa parole émue, un serrement de main furtif qui le remerciât d’un coup d’œil aimant. Il espérait parfois voir en se retournant le regard fixé sur lui ; il eut voulu saisir un mot affectueux qui montrât la jeune fille fière d’ètre aimée par lui. Il cherchait enfin une étincelle qui prouvât la flamme intérieure, un élan qui permit de voir dans cette apparente froideur, la réserve, non l’indifférence. 11 rencontrait toujours la douceur, jamais la spontanéité. Elle était vis-à-vis de lui comme la vieille femme vis-à-vis d’un vieillard, son mari.

d’un diplomate

Il vit combien il s’était trompé dans son rêve, il sentit son cœur se refermer, et il maudit cet inerte attachement qui est souvent l’amour des jeunes filles.

A la lin de mai, succombant sous le poids de ses préoccupations, il fut atteint d’une légère fièvre. Il resta quinze jours sans venir au château, llose envoya d’abord chaque jour demander de ses nouvelles ; mais maître Sénateur, le courrier officiel de cette ambassade, n’apporta jamais ni une lettre ni un mot affectueux. Au bout de huit jours, maître Sénateur ne fut plus guère envoyé.

Quand Marc retourna au château d’Azelonde, Rose 11e pût s’empêcher de rougir, et il ne tarda pas à constater une froideur marquée. Il 11’avait pas, nous l’avons indiqué, pu discerner clairement s’il était heureux ou malheureux de ce changement, dont il ignorait complètement la cause. Il eu était là à la fin de juin, au jour où nous avons repris notre récit.

Rose n’avait pas été tout à fait aussi sourde qu’elle l’avait paru aux chaleureuses pensées que Marc, avait essayé . de faire pénétrer dans son esprit. Pendant l’absence de son ami, son imagination avait travaillé, son cœur s’était légèrement échauffé, un instinct nouveau s’était éveillé en elle. Seulement, comme il arrive souvent aux professeurs d’amour, Marc avait travaillé pour autrui.

Paul d’Azelonde, avec son regard ardent, sa parole soumise, ses attentions continuelles, correspondait mieux que le grave M. de Raallemont avec ce premier élan de passion.

Puis les bruits hostiles arrivaient au château, ils ridiculisaient Jacques Ràmout. La Pésièrô avait repris peu à peu son franc-parler. La famille Deslins avait blâmé noblement l’imprudence avec laquelle leur parente se compromettait pour un vagabond. Rose commença à se dire

qu’elle avait mal interprété les dernières paroles de sa grand’mère. M. d'Azelonde, lui, était un vrai gentilhomme, lié à tout ce qui était grand et respecté dans le pays ; il manquait de fortune, c’est vrai, mais qu’était-ce que la fortune pour une héritière millionnaire? Elle n’avait d’ailleurs jamais rien promis à M. de Raallemont. Puis, il viendrait quand il voudrait au château, où on le recevrait toujours bien, à titre de vieil ami de madame Deslins.

Telle était la suite du raisonnement qui avait amené la froideur de Rose. Les révélations de Sylvain expliquèrent à Mare tout l’ensemble' de la situation. 11 se dit que sa conduite, à lui, était clairement tracée : il devait oublier tout amour-propre, mais il était tenu de se rappeler la promesse faite à madame Deslins, et de montrer à l’enfant tout le danger de sa conduite.

Il se releva et se disposait à aller attendre Rose au château, quand celle-ci, conduite par Minos qui accourait eu gambadant, déboucha dans la petite clairière au milieu de laquelle le grand orme étendait son ombre.

— Pourquoi vous levez-vous, dit la jeune fille, n’ai-je pas ma place au pied de l’ornje ?

Et tandis que Marc la regardait avec un peu de froideur, elle lui tendit la main en souriant et en rougissant.

— Allons, monsieur, dit-elle à Minos, mettez-vous là, à côté de moi, ou bien je vous exilerai dorénavant des environs du garde-manger.

Elle s’assit au pied de l’arbre en caressant le chien, qui regardait son maître comme pour lui demander conseil.

— Vous le voyez, Marc, Minos ne se couchera pas, si vous ne vous asseyez, et regardez comme les flancs lui battent. Il a bien besoin de se reposer.

— C’est presque de la coquetterie. Rose, dit Marc, avec

D’UN DIPLOMATE - 123

un léger sourire. De la coquetterie, pour un vieil ami, c’est du gaspillage ! De la coquetterie ! c’est la première fois que j’en vois en vous, et vous faites comme les enfants qui ont un jouet nouveau, ils le jettent contre les murailles pour voir s’il est solide.

— Les murailles, Marc ! Mon vieil ami est-il si insensible ?

— Mais voyons, est-ce mademoiselle Bertlie d’Azelonde qui vous a enseigné ce jeu nouveau ?

Rose pâlit légèrement.

— J’espère, ma chère Rose, continua M. de Raallemont avec un ton de gravité, que ce n’est pas à M. d’Azelonde que vous devez ces nouvelles connaissances.

Rose fronça le sourcil, un éclair traversa ses yeux, et Marc se dit que c’était certainement le premier rayon de colère qu’il eût vu dans ces regards habituellement limpides. Elle ne tarda pas à reprendre sa sérénité ordinaire.

— Depuis quinze jours, dit-elle, je rencontre constamment M. d’Azelonde. Que j,’aille au bourg, à Brcttainneville, à Muretot, à Bosqueuey; il est toujours là. R ne in’est pas possible, d’après les usages de ce pays patriarcal, continua-t-elle avec un sourire malin, de refuser son bras ou de repousser sa compagnie. Je n’ai pas eu à recevoir de lui des leçons de coquetterie, conclut-elle brusquement, et eu fixant avec un mouvement hardi sou regard sur les yeux de Marc.

— Je n’ai pas l’intention de corrompre les habitants d’Azelonde, en détruisant ce qu’il y a de patriarcal dans leurs usages; je n’ai personnellement nul droit, je le sais, de veiller sur vos démarches.

— Nul droit, Marc! fit la jeune fille avec un léger accent de reproche.

AVENTURES D’AMOUR

— Nul droit, Rose. Mais si jamais vous obéissez à d’autres considérations que le respect des usages, en recevant les attentions de M. d’Azelonde, je vous supplierais de m’eu avertir afin que j’aie le temps de me préparer une physionomie austère. Car je devrais alors, ma chère entant, me rappeler les ordres de votre grand’mère.

— Ma chère enfant, murmura Rose, en laissant tomber son front dans ses mains.

Elle releva bientôt la tète. Marc crut voir une larme trembler au bout ife ses longs cils, et cependant un sourire plein d’une malice coquette errait dans ses yeux. Elle tendit la main à M. de Raallcmont.

— Ne m’appelez plus ma chère enfant, voulez-vous, Marc ? et voulez-vous aussi que nous oublions M. d’Azelonde ?

Elle prononça ce nom avec une intonation méprisante qui étonna son interlocuteur. 11 avait la certitude qu’elle avait eu pour Paul un instant de tendresse, et il ne comprenait pas ce revirement subit. Il ne savait pas que ce qui avait surtout entraîné ce cœur qui aimait pour la première fois, c’était un instinct de vanité satisfaite. Elle avait été séduite par cette apparence d’admiration sans réserve et de passion indomptable que Paul avait montrée. Elle avait été ravie de cette soumission que le vicomte prouvait en toutes circonstances. Et M. d’Azelonde qu’elle n’avait pas trouvé à Muretot le jour où il savait qu’elle devait y aller, avait perdu presque tout son attrait. Elle ressentait cette injure comme pourrait le faire un maître en voyant son esclave essayer de se révolter.

M. de Ilaallemont était émerveillé du changement qui se montrait dans les dispositions de la jeune fille. Il voyait dans ses yeux, dçns son sourire ce quelque chose de gracieusement recherché, de joliment hardi, cette naïveté

d’un diplomate 125

légèrement provocante, en un mot, ce charmant désir de plaire qu’il avait en vain jusqu’ici cherché en elle. Mais les paroles de Sylvain lui revinrent en mémoire. Peut-être aussi revit-il cette noble et charmante vision qui l’avait enivré quelques heures auparavant. Et en pensant à Berthe, il se raidit contre sou entrainement actuel.

— Laissons donc M. d’Azelonde, puisque vous le désirez. J’ai rencontré en venant ici un personnage qui est de vos amis, je crois, et qui m’a paru vraiment soutirant, Sylvain Candil.

— Vous venez de me promettre de ne point parler de M. d’Azeloude, dit-elle avec une moue.

— Eh bien !

— Eh bien ! M. Candil et M. d’Azelonde, ce doit être le même personnage pour vous.

— Mais vous m’éblouissez. Rose.

— Vraiment! Prenez donc garde à vous, cher Marc, dit-elle en se levant brusquement, car j’ai l’intention de vous aveugler à force de vous éblouir.

Et se détournant en rougissant, elle se dirigea vers le château. Puis elle revint sur ses pas.

— Nul droit, monsieur! Ah! que vous savez dire d’un seul mot de méchantes choses! Nul droit! Vous souvenez-vous de la dernière lecture que vous avez faite? Il y ajuste un mois, c’était la veille du jour où vous êtes tombé malade. Vous me lisiez une comédie de Shakespeare : Beaucoup de bruit pour rien. Voulez-vous que je vous répète les dernières phrases que vous m’avez lues ? Et si j’ai tant de mémoire pour retenir tout ce qui passe par vos lèvres, monsieur, croyez-vous que vous n’ayez nul droit de vous inquiéter de moi? Chut ! je vous renvoie aujourd’hui 1 Revenez demain à dix heures, vous trouverez, dans la plaine de Brettainneville, une jeune

AVENTURES DAMOUR

üllc tenant à la main un Shakespeare qu’elle lira, oui, excepté de temps en temps quand elle regardera du côté du val de Injustice. Cette jeune fille, ce ne sera pas votre chere enfant.

Elle appuya, en souriant gaiment, sur ces trois mots. Puis elle se baissa, caressa Minos, et disparut suivie du chien. Il revint bientôt, portant l’oreille basse et essayant d’arracher avec ses pattes un beau ruban de velours noir qui lui entourait le cou. Son maitre ne tarda pas à l’en * débarrasser. Et après avoir regardé avec une.fausse honte autour de lui, il porta le ruban à ses lèvres.

La noble Berthe et la belle madame Leclerc, aussi bien que Paul d’Azelonde et Sylvain Candil paraissaient oubliés pour toujours.

Quand M. de ltaalleinont rentra chez lui, l’heure du dîner était passée depuis longtemps, et le goujard, inquiet, se tenait debout sur le rempart de terre qui entourait la masure. L’enfant s’avança au devant de son maitre, et, encouragé par l’expression joyeuse de son visage, il lui demanda s’il avait vu maitre Sénateur.

— Oui, mon enfant.

— Et il n’a point dit, monsieur, s’il doit bientôt venir me voir au vallon de la Justice ?

— Je crois bien qu’il viendra dimanche.

— Ah! j’en suis tris te. Maitre Sénateur m’avait recommandé, pour lui faire honneur, de bien tenir le jar-

d’on diplomate 127

din. Mais est-ce possible avec ce qu’on y fait chaque nuit? On dirait que tous les bœufs du pays y ont passé. Maître Sénateur dira que je ne suis bon qu’à jouer au colinmaillard.

— Sois tranquille, mon pauvre enfant, je te rendrai justice. Où est Giamct?

— Il est allé au bourg avec Noiraud et le tilbury poulie faire raccommoder, puisque vous avez envoyé dire que vous devez aller à Étretat mercredi.

— C’est vrai. Je l’avais oublié.

Un nuage passa sur le front de Marc à la pensée de la capricieuse et railleuse jeune femme à qui il avait promis de faire visite, et surtout à la pensée des commérages qu’allaient produire en Azelonde cette visite et les visites subséquentes.

— Monsieur Marc, reprit Onésiphore, le vent a tourné à l’ouest. Voyez-vous toutes ces fleurs d'orage qui grimpent au-dessus du mont de la Prévôté. Nous aurons une belle pluie sur le soir et ça ne fera point de mal au pauvre jardin. Mais, monsieur Marc, est-ce que vous laisse- - rez toujours mettre votre bien à mal et chipeler votre terre comme si c’était un vieux tablier?

— J’ai averti M. Candil. A partir de demain, je te permettrai de charger le fusil que tu trouves si beau.

— Monsieur Marc, dit l’enfant en baissant les yeux, voudrez-vous bien me pardonner? Il y a une heure, j’ai entendu remuer dans le bois, là, derrière l’écurie ; j’étais tout seul, et j’ai chargé le fusil.

— C’est bien, dit Marc, mais je te défends d’y toucher. Cé que tu as entendu, c’est une femme d’Azelonde venant chercher une provision de bois mort...

Le goujard secoua tristement la tête. Marc entra et passa le reste de la journée enfermé.

AVENTURES DAMOUR

L’enfant ne s’était pas trompé ; vers le soir une petite pluie fine commença à tomber.

Giamet était rentré sur le tard. 11 avait rencontré la Fésière au bourg et il avait eu avec elle une longue conversation qui exerça une grande influence sur les événements qui vont suivre.

La vieille femme avait appris de lui l’entretien qu’il avait eu le matin même avec Braan, et voyant l’impression profonde que cette conversation avait produite . en lui, elle se dit qu’il était temps de frapper les grands coups. Elle connaissait l’amour passionné du jeune paysan, et elle avait essayé d’exciter sa jalousie. Elle lui rappela les regards d’admiration que Marine jetait continuellement sur Marc, la bonne entente qui paraissait exister entr’eux, et lui fit remarquer le plaisir évident avec lequel Marine mettait toujours la conversation sur le beau jeune homme. Giamet savait que tout cela était vrai.

Il soupa silencieusement, malgré les efforts que fit le goujard pour discuter avec lui la question de l’existence des huards , des erminelles, des furolles et des autres espèces de revenants.

— Eh bien ! moi je n’y crois point, s’écria l’enfant après quelques instants de rétlexions. Maitre Sénateur dit ! C’est bien vrai qu’il y en a eu autrefois, mais il n’y en a plus. Pourquoi? Parce qu’il y a trop de routes, plus assez de bois, et les erminettes ne savent plus où se cacher.

— Ça m’est égal, dit Giamet brusquement, et si je savais où il y en a une, j’irais la trouver pour qu’elle torde le cou à quelqu’un que je connais bien.

— Eh bien! puisque vous êtes si brave, savez-vous ce que nous devrions faire ?

d’un diplomate

— Non.

* — Eh bien! ce serait de prendre, vous votre fourche à

deux dents, et moi cette serpe, et «le faire un tour dans les bois du val.

— Et pourquoi ?

— Pour prendre celui qui vient tous les soirs mettre à mal le bien de M. Marc.

— Au diable tous ces bourgeois ! s’écria Giamet Avec colère; c'est la cheuevière du diable : le mâle et la femelle n’en valent rien.

— Vous ne parlez point comme un homme de sens, Giamet, car si jamais il arrive uu malheur, si on vole quelque chose ici, sur qui ça retombera-t-il? sur nous deux. On nous soupçonnera avant tout le monde. Vous le savez bien.

Le jeune paysan tressaillit.

— Ah ! continua le goujard, je ne suis pas un poltron, non! J’ai dix-sept ans, et s’il n’y avait qu’un brigand j’irais tout seul avec ma serpe. Mais ce soir il y en a deux.

— Deux ! fit Giamet avec uu geste de stupéfaction.

Il posa sur la table la lanterne qu’il avait allumée pour aller à son- écurie, et s’assit en interrogeant Oncsiphore du regard.

— Oui, reprit ce dernier, deux, je le crois bien. Vous savez la passée qu’il y a sous la gauche au haut du bois, quand on vient d’Azeloude; eh bien! en courant dans la journée pour bien reconnaitre les noisetiers qui portent le plus de noix, j’avais vu que cette passée était depuis quinze jours plus large que d’habitude, et qu’il y avait à travers les taillis un petit chemin frayé tout nouvellement et descendant jusqu’ici. Depuis quelques jours, je mets une petite branche à travers la passée, et chaque fois

130 AVENTURES D’AMOUR

que le brigand est venu la nuit ici, la branche a été dérangée*

— Ab ! malin singe î murmura Giamet.

— Eh bien ! ce soir, après que M. Marc a eu dîné, j’ai été à la passée et la branche que- j’y avais mise ce matin est dérangée. Le brigand est donc venu, et il est là, pour sûr, derrière l’écurie... ça fait un, n’est-cc pas?

— Pourquoi? Est-ce qu’il n’a point pu passer quelque maraudeur comme toi, qui allait aussi regarder les noisettes ? Le bâton n’a-t-il point pu tomber par hasard, par le vent, par quelque chien errant?

— Non, dit le goujard en secouant la tête, c’est la même chose que tous les jours.

— Et le second brigand?

— Ah ! tout à l’heure avant souper, quand il commençait à faire brun et à pleuvoir, je me suis rappelé que j’avais mis là dans le bois, sur la gauche, au bout de l’éclaircie, mes mouchoirs sécher. J’ai été les chercher, et je me préparais à revenir, lorsque j’ai entendu un bruit sourd qui s’avançait doucement; je me suis caché dans le taillis d’aulnes, qui est à côté du grand creux, vous savez, Giamet; quoiqu’il fit presque noir, j’ai bien vu un homme qui descendait de la Prévôté et qui s’avançait vers la maison en se baissant. Ainsi, il y a deux brigands, pour sùr, et, si vous voulez, nous irons leur faire une rude peur.

Giamet resta quelque instants à réfléchir.

— Et tu crois qu’il y en a deux? demanda-t-il.

— Oui.

— Bahl ce n’est point possible. D’ailleurs, tout ça m’est égal. Je suis ici pour étriller le cheval, fourbir les harnais, conduire le tilbury; ton bourgeois bismquet s’ar-

d’ün diplomate i34

rangera comme il voudra. De la mauvaise graine, il y en a toujours trop sur la terre. »

Il reprit sa lanterne et se dirigea vers la porte en disant :

— Je vais me coucher dans ma chambre à côté de l’écurie ; huards ou brigands peuvent bien faire les mille diables, pourvu qu’ils me laissent tranquille.

Il s’en alla en murmurant.

— Qu’es-ce qu'il a donc? se demanda le goujard.

Il regarda la serpe d’un air déterminé, la saisit et ouvrit la porte. Le vent s’était levé depuis le coucher du soleil; il agitait les chênes du fossé avec un bruit sourd. L’enfant hésita; puis, comme saisi par une frayeur subite, il fit un saut en arrière, referma la porte et poussa les verrous.

— Je croyais bien qu’ils n’en finiraient point aujour-

d’hui, murmura un personnage grand et maigre qui se tenait caché derrière un tas de fagots adossés contre le mur de l’écurie. Voilà Giamet enfermé dans sa chambre, celui-là n’est pas dangereux ; il a promis de dormir sur ses deux oreilles. Çe maudit goujard est rentré... Le bourgeois, qu’est-ce qu’il fait? ,

Il s’avança le long du fossé, vint écouter à la porte de la cuisine, et alla coller son mil contre une fente du volet de la chambre de Marc.

— Il fume en regardant le plafond. Ces bourgeois! ah! les paresseux ! comme si ce n’était point le temps de dormir. Il a une lettre commencée à côté de lui, et un livre ouvert sur la table. Qu’est-ce qu’il cherche autour de ce ruban? Ah! voilà le chien qui regarde par-ici! Toi, tu peux faire ton testament, coquin de Minos ! Eh ! là ! le fusil a été dérangé 1 cron ! Et sur la cheminée la boîte aux pistolets ouverte. Cron! cron! Cinq francs par nuit, c’est

AVENTURES D’AMOUR

joli; mais... Eh! là, il se lève, il prend le fusil, cron! Non, il se rassied. Allons à la besogne l

Il s’en alla d’un pas léger au milieu du jardin, et ouvrant une serpette, il se mit à couper les arbres par le pied.

— Quel feu de joie nous ferons demain, dans le hangar, car il parait que c’est demain qu’on commence le feu, se dit-il eu continuant son travail. Mais avant, il faut finir le jardin et le cheval, lion ! voilà la porte qui s’ouvre. Je parie que c’est le goujard maudit! Toi aussi tu peux écrire à ta famille, et après le chien, tu y passeras... — Cette porte ne se referme point ! Qu’est-ce qu’ils ont donc ce soir à vouloir m’empècher de gagner ma vie, les gredins !

Il se dirigea en rampant vers le fossé, l’escalada et rentra dans la forêt.

— Saint-Braan ! murmurait un autre personnage caché sous les arbres du bois, en face de l’écurie, la pluie commence à percer. Par bonheur j’ai mis ce matin ma veste de i drap; si j’avais gardé ma blouse, je ne vaudrais pas une • douve pourrie. M’est avis que j’ai besoin d’éternuer. Ah ! la justice! Pchitt! Qu’est-ce qu’il a donc eu pour changer ainsi, ce vent-là? Après ça, on n’est point coupable pour être juste, et on avait besoin de pluie dans les champs. Eh là, qu’est-ce que je vois? Sain-Braan, je n’éternuerai plus quand je devrais...

d’un diplomate 133

Une ombre s’avançait le long de la lisière du bois, à quelques pas de laquelle Braan se cachait. Puis l’ombre disparut, et Braan s’approcha prudemment jusqu’aux premiers arbres. Il n’était plus séparé du mur de l’écurie que par cinq ou six pas.

— Je voudrais bien que maitre Atorni fût là à mes côtés. Quand il n’est point dans mes environs, j’ai toujours peur de me tromper. Si cet homme qui se promenait là allait ne point être un brigand ! 11 fait noir comme dans une nuit de la Toussaint. A tout hasard, je ne lui ferai point de mal, je l’étourdirai à moitié.

L’ombre reparut, se glissa le .long du fossé et se confondit, aux yeux de Braan, avec la muraille de l’écurie. Bientôt on entendit des piétinements, des ruades ej tout se tut.

Quelques instants après, les piétinements recommencèrent; un souffle bruyant se mêla à des hennissements sourds.

— Pauvre bête ! qu’est-ce qu’on lui fait donc ? Ah ! oui, Saint-Braan ! je comprends. Us le tourmentent par le trou qu’ils ont fait au mur de l’écurie. Eh bien ! non ! La justice !

Le géant se précipita hors du bois, s’approcha de la muraille, aperçut l’ombre qui se retournait au bruit, sentit quelque chose qui le piquait à la cuisse, ferma le poing et le lança à l’endroit où il supposa que se trouvait la tête de l’individu.

Celui-ci tomba sans pousser un cri. Braan se baissa.

— Non, se dit-il, je ne veux point y toucher, il faut

que j’aille chercher des témoins. Les témoins, c’est tout, comme dit maitre Atorni. ,

Il escalada le fossé et vint frapper à la porte de Giamet.

{34 * AVENTURES D’AMO.UU

Il frappa à plusieurs reprises et enfin lança un coup de pied qui fit trembler la cabane.

— Qu’est-ce qu’il y a? demanda Giamet d’une voix somnolente.

— Il faut croire que tu ne te réveillerais pas pour VA ttge- Christ, lui-même. Allons, paresseux, lève-toi.

— Pourquoi faire ? Il n’est point matin.

— Lève-toi, je dis.

— Qu’est-ce qu’il y a là d’abord ?

— Saint-Braan! veux-tu bien... Mais, non, la justice ! Est- ce que tu ne me reconnais point? Me prends-tu pour un voleur?

— Qui vous? )

— Braan ! répondit le géant avec un nouveau coup de pied qui fit craquer la porte.

— Braan ! qu’est-ce que vous venez faire ici au milieu de la nuit? Nous ne sommes point à la fête des aouteux ! (moissonneurs).

— Te tairas-tu ? vermine*

— 11 y a donc le feu? Bah ! laissez-les brûler, tous ces bourgeois maudits.

Un nouveau coup de pied enfonça la porte; Braan entra dans la chambre et saisit Giamet dans son Ut.

— Je commence à croire, dit-il en le secouant violemment, que tu es de moitié dans le. complot ; mais je vais te jeter à côté de ton camarade.

— Qu’est-cc que vous me voulez? Attendez donc que je m’habille.

— Tu devrais déjà être habillé, vermine, depuis le temps que je t’appelle.

— Mais vous voyez comme il pleut, maître Braan; voulez-vous me faire attraper la fluxion ?

— Ça, c’est juste, dit le géant apaisé. Eh bien ! la

d’un diplomate 133

justice ! Habille-toi, et viens me rejoindre à la porte, là, vis-à-vis.

11 posa le jeune paysan sur son lit et se dirigea à grands pas vers la maison.

— Ah I il y a encore de la lumière dans la chambre de Jacques. Comme ils ont de mauvaises habitudes à la ville! Jamais leurs yeux ne pourront y résister; aussi ils portent tous des lunettes. Pauvre Jacques ! il ne faut point le tourmenter. Je vais appeler le goujard.

Il jeta une pierre vers la fenêtre du grenier. Elle frappa le toit avec bruit, brisa quelques ardoises, et retomba en face de la fenêtre de Marc. Cette fenêtre et son volet s’ouvrirent brusquement, une ombre sauta dans la cour. Avant que Braan eût eu le temps de se mettre en défense, il se sentit saisi au bras par un poignet vigoureux, tandis que quelque chose de froid s’appuyait sur son menton.

— Comme tu es leste, Jacques ! dit le géant d’un ton d’admiration joyeuse, c’est comme au temps passé. Ah ! la ville ne nous a pas trop gâté, monsieur Marc.

— Braan, que venez-vous faire ici à une telle heure ?

La pensée que celui pour qui il aurait donné sa vie le soupçonnait de quelque méchante intention, jeta le paysan dans un accès de gaieté folle.

— Ce que je viens faire? mais la police, donc, répondit-il en riant à grands éclats. Il y a un vagabond derrière l’écurie, qui ne m’attendait point, je puis le jurer, mais il m’attend maintenant.

— Mon pauvre Braan ! s’écria Marc en lui tendant une main.

Celui-ci avança ses bras robustes et rencontra quelque chose de froid.

— Qu’est-ce que c’est que ça? Aré, c’est un pistolet !

AVENTURES D’AMOUR

C’est ce que vous m’avez mis* sur le menton. Je me disais aussi : Qu’est-ce que c’est que ça ? Bien vous a pris de n’ètre point aussi vif qu’au temps passé, Marc, sans quoi Braan n’aurait jamais pu vous servir davantage, et notre frérage aurait été fini. Ah ! voilà le goujard, avec la grande lanterne. Maintenant, allons recueillir Giamet. Puis, nous irons prendre le brigand. Nous le lierons, et demain matin nous enverrons les gendarmes lui dire bonjour.

Les quatre personnages arrivèrent près de l’écurie.

— C’est là, s’écria Braan. Petit, approche la lanterne.

Onésiphore s’approcha, et le géant laissa tomber ses bras avec un cri de désolation.

— 11 n’y a personne! Je l’ai touché pourtant. Il est tombé et ça a fait flouque. C’est ça, il sera tombé la tète dans cette mare, ça .aura réveillé ses idées, et pendant que je cassais la porte de l’écurie, il sera parti.

Le bonhomme se frappait le front et les cuisses en jetant des regards furieux sur Giamet.

— Mais, continua-t-il, je réponds qu’il ne court point comme une jeune fille qui va à la danse. Il n’est pas loin; nous allons le chercher.

— C’est inutile, dit Marc. Comment trouver quelqu’un , dans un bois aussi étendu, et par une telle obscurité? Donne-moi ta lanterne, petit.

Il jeta un regard attentif autour de lui. Au-dessous du trou creusé dans l’argile qui avait servi à bâtir le mur de l’écurie, on voyait imprimé dans la boue la trace d’un homme étendu. Un long bâton, emmanché d’une alêne fraîchement aiguisée, gisait au pied de la paroi.

— C’est avec ça qu’ils tourmentaient Noiraud. Il reniflait bien et piétinait rudement, la pauvre bète ! Comment

d’un diplomate 137

as-tu fait pour ne pas entendre , Giamet ? demanda Braan.

— Puique je ne vous ai point entendu quand vous avez frappé à ma porte ! Aiusi ! répondit le garçon d’un air renfrogné.

— Je t’ai averti, Giamet. Tout cela, n’est point clair, et ça finira mal. Nous verrons ce qu’en dira demain maitre Atorni !

— Venez, Braan, vous ne retournerez pas cette nuit à Azelonde, dit M. Raallemont. Demain, je verrai ce que je dois faire. . 1

Il se dirigea vers l’écurie. Noiraud effrayé par la lu- . mière, recommença à souffler. La voix de son maitre l’apaisa. 11 hennit doucement en se sentant caresser, et Marc put constater que le poitrail et les épaules de la . pauvre bète étaient couverts de piqûres encore sanguinolentes.

— N’avez-vous jamais remarqué de telles piqûres, Giamet? demanda M. de Raallemont.

— Jamais, bien sûr. J’aime bien Noiraud. Ce n’est point ma faute si je dors fort. Et j’ai été aujourd’hui chercher un maçon pour racoinmoder le mur de l’écurie. Ainsi !

Une heure après, quand tout le monde fut couché dans la maison, la porte l’écurie s’ôuvrit, et Giamet avança la tète.

— Tu peux partir maintenant, Glame (Guillaume), et que le diable t’emporte ! dit Giamet.

— Il nous emportera ensemble, mon vieux, et ton bourgeois consolera Marine.

— Ne dis point un mot sur Marine, ou bien...

— Ou bien, quoi? Tu me feras pincer! Et quand le juge me demandera : (( Accusé, comment t’étiez-vous

AVENTURES O’aMOUII

/'assez z’audacieux pour venir détruire la muraille d’une maison inhabitée ? — Mon président, c’est que celui qui l’habitait avait promis de dormir jusqu’à ce que sa bonne amie Marine vienne le réveiller. »

— Va-t’en au diable, maudit forçat! Et sois adroit, car le goujard, qui portait la lanterne, l’a tournée vers la chambre en passant, et je crois qu’il t’a aperçu. 11 est peut-être dans quelque coin à te guetter. 4

— Eh bipn ! on lui fera son affame, en attendant le tour

de son maître. Et si jamais je trouve liraau endormi quelque part, s’il se réveille aveugle, il aura de la chance. ,

— Va-t-en.

« — Accusé, comment t’aviez-vous l’affreux courage de resterr’à côté de ce cheval, votre victime innocente?

» — Mou président, il faisait rudement froid, et j’avais # la ligure enflée d’un coup de poing que j’avais reçu en jouant aux dominos avec mes amis, et le bon Giarnct m’avait recueilli chez lui pour parler des traits que Marine lui avait faits avec son bourgeois. »

— Va-t-en maudit ! ,

« — Accusé, n’en n’imposez vous point t’à la justice?

» — Oui, mon président, à preuve que le bourgeois était un joli garçon, Marine uue jolie liltc, et que le bon Giamet n’avait pour lui que son honnêteté, ses habits des dimanches et ses gages, quinze francs par mois, sans vous commander, mon président. »

Giamet le poussa brusquement, l’envoya trébucher dehors, et ferma sa porte, tandis que l’autre se retournait en lui montrant le poing.

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