XI
Le lendemain, Marc rencontra Rose dans la plaine de Brettainneville. Elle avait bien à la main un volume de Shakespeare, mais elle était redevenue ce qu’elle avait toujours été, douce et morne, bonne et indilférente. Ces manières caressantes, ce charmant désir de plaire, qu’elle avait montrés la veille, avaient disparu.
Croyait-elle avoir fait assez pour forcer Marc à oublier ses quelques jours d’indifférence? Sa vanité rougissaitelle de cet accès de coquetterie? Son élan d’amour était-il né dans un moment de fièvre, vite apaisé ? De nouvelles influences hostiles s’étaient-elles emparées d’elle? Marc chercha en vain à le deviner.
Quand il lui fit un doux reproche sur sa froideur apparente, elle répondit qu’il n’y avait rien de changé en elle. Il lança eu souriant une allusion discrète à sa gracieuseté de la veille, elle l’interrompit presque brusquement : « elle ne comprenait pas bien ce qu’il voulait dire; elle avait eu la veille un peu de fièvre, elle avait sans doute été fort sotte et elle priait Marc de ne plus lui parler des quelques extravagances qu’il avait pu remarquer en elle. »
Marc était trop fier et trop délicat pour s’apesantir sur ce sujet. Rose se hâta, du reste, de changer de conversation, et elle lui remit une lettre, venue, le matin môme, au château, avec cette adresse : A monsieur X... chez madame Deslins, à Azelonde. (C’était, on se le rappelle,
AVENTURES D’AMOUR
l’adresse qu’il avait indiquée à son valet de chambre, resté à Paris.)
Ce nom de sa chère bienfaitrice, venant ainsi inopinément et dans de telles circonstances, serra le cœur de Marc. Il quitta brusquement la jeune fille, ouvrit la lettre, reconnut l’écriture de M. de Brionval, et se mit à lire avec une précipitation qui se changea bientôt en irritation et en angoisses.
« Je n’aime point, écrivait le vieux diplomate, à faire blanc de mon épée, vous le savez, et vous trouverez bien que je vous dise, sans ombre de protocole,, que je suis fort étonné de votre manière de procéder. Nos lettres jouent au colin-maillard. N’on-seulement je ne trouve pas dans votre commerce ce quelque chose d’étudié, qui siérait pourtant à votre position et à la mienne, mais je n’y rencontre même point la stricte politesse. Il semble que vous vouliez me remettre à l’escarpolette, vous me faites aller du galimatias à l’enfantillage. Mon âge m’autorise à déünir ainsi vos conceptions. En fait, vos lettres ne répondent pas aux miennes, vous ne m’accusez même pas réception de ces dernières ; vous laissez tous mes points d’interrogation sans solution, tout se tient dans le vague, et me voici forcé de recourir à la protection de votre valet de chambre pour être sùr que mon épitre vous parviendra.
» Il faut, je le dis nettement, que vous comptiez excessivement sur mon indulgence. Si peu de mémoire que vous paraissiez avoir en ce moment, vous devez vous rappeler pourtant que je ne suis point indulgent, et que cet ajustement bourgeois ne cadre point avec ma philosophie.
» Le dessous de cartes de tout cela, ne me le découvrirez-vous pas? Les carreaux de l’amour vous ont-ils
Pioilir^ ^ ( ifvwle ■ -A
1 il
percé le flanc? Quelque caillette vernissée à la provinciale a-t-elle séduit votre àme, comme on dit dans le beau langage de ce temps-ci ?
» J’ai reçu une lettre de M. Béthencourt qui joue l’affairé dans les choses qui vous concernent. Vous lui avez pris le cœur comme avec la main, par la patience, à ce que je crois, que vous avez de l’écouter bourgeoisement et de le laisser s’étendre impitoyablement sur les adverbes. Il me fait, ce personnage, les lamentations de Jérémie sur votre conduite; il avoue que sa précieuse nièce est devenue d’une cruauté inexprimable à votre égard et qu’il sèche sur pied de lui entendre parler de vous comme elle fait. Je sais, en effet, qu’elle est venue passer quinze jours à Paris et qu’elle s’est répandue en railleries sur vous.
» Le sot vicomte de Cagnolles en voit ses affaires avancées d’autant; il s’en va clignottant dans les cercles diplomatiques, et il prend ses inflexions flûtées pour parler de vous; il indique, en petit comité, que vous n’avez pas une tète pour un haut poste diplomatique. Ainsi, ce personnage, excédant au possible, avec son langage entortillé, son manège tortueux et sa courtoisie postiche, aura la jolie veuve et les 1 30,000 livres de rente.
» Je sais de plus que vous êtes tombé en un grand discrédit au ministère. Je vois que là on boche la tête en parlant de vous, tout exactement comme si on vous regardait comme un homme perdu et atteint de folie. Les lettres que vous y avez écrites, pour jeter une teinte favorable sur votre conduite, ont été absolument incomprises. Si l’on 11 e savait que vous êtes estimé en haut lieu, on se fût déjà porté aux extrémités contre vous. Cela ne vous sauvera plus longtemps.
AVENTURES D’AMOUR
» Pour ce qui est de moi, je ue touche point la corde de la reconnaissance et des grands sentiments. J’eusse pu vous dire bourgeoisement que vous me devez quelque gratitude et que vous ôtes tenu à certains procédés à mon égard. Point. Je sais que vous ayez du talent et que vous êtes homme à tourner joliment une épitre sur la reconnaissance. Ceci rentre dans les rudiments de la petite diplomatie. Nous laisserons cela, si vogs le voulez bien, aux huissiers des chancelleries. Je ne veux rien, sinon que vous quittiez pour toujours ce chien de pays et que vous reveniez à Paris immédiatement.
» Je vous rappelle que je n’ai jamais envié la réputation de bonhomie. Je fais état d’être absolument égoïste. Je ne me crois donc pas tenu de voys pousser malgré vous à la fortune ni de vous faire violence en vous imposant les services et l’ainitié du
» Baron de Brionval. »
Le lendemain du jour où Marc avait reçu cette lettre de M. de Brionval , Sylvain Candil et maître jytorni. revenaient ensemble du Havre. Maître Atorni, avec les vêtements qu’il avait achetés, dix ans auparavant pour célébrer le mariage de sa nièce Bibienne, avec son beau chapeau tromblon aux bords retroussés et sa belle redingote noire à large col, se prélassait dans le tilbury, de M. le maire. Il avait été à la ville placer une centaine d’écus; il avait pris, pour revenir, la voiture publique, qui le conduisit à
d’un diplomate
Montivilliers. Arrivé là, il se préparait à faire bravement à pied les deux lieues qui le séparaient encore d’Azelondé, lorsque Sylvain lui avait offert une place dans sa voiture.
L’après-midi commençait à s’avancer, maître Atorni avait accepté, en se promettant de payer sa place en beau langage. Mais le jeune homme, sombre et distrait, n’avait prêté qu’une attention insuffisante aux fins commérages du vieux paysan.
— Aré! monsieur Sylvain, gardez-vous; voici un cabriolet qui vient vite comme la colère. Il va nous accrocher. Fère, continua le vieillard quand le cabriolet eut disparu, c’est M. Paul d’Azelonde, avec une belle fille. A qui, diable, ce cheval-là? 11 court comme un orage! Et cette voiture si brillante ?
— C’est à M. le vicomte d’Azelonde, répondit Sylvain avec amertume.
— Bah ! je ne l’ai jamais vu dans le bourg, ce bel équipage-là !
— Le château de Muretot ne suffit pas à M. le vicomte, et puis c’est un endroit trop honnête pour qu’il s’en contente : M. le vicomte a sa petite maison à Jouglemare.
— Mais avec quoi vit-il ? avec quoi achète-t-il ces belles voitures, ces beaux chevaux, ces belles tilles, continua le vieillard en clignant de l’œil ? Et encore avec quoi va-t-il de temps en temps passer un mois à Paris, à Rouen ou au Havre?
Sylvain ne répondit pas.
— On n’est pas né d’hier, reprit Atorni, et je sais bien que quand madame d'Azelonde est morte, elle a laissé à ses deux enfants douze mille livres de rente. Pour M. d’Azelonde, le père, un brave homme, mais qui tonr-
IU
AVENTURES D’AMOUR
naît à tout ce que chacun vouluit comme une girouette dérouillée, il n’a rien laissé du tout. M. Paul a bien vite mangé ses six mille francs de rente. Comme on dit à la ville : l’appétit vient en mangeant; il fit des dettes. La bonne mademoiselle Berthe lés paya; si bien qu’il ne lui reste plus maintenant que mille écus de rente, et elle demeurera fille, quoique ce soit la fleur du pays. Eh bien ?
— M. d’Azelonde ne manque pas d’argent.
— Arél il tue donc les mai chauds sur les grand’routes ?
— Pourquoi ne le dirai-je pas, s’écria Sylvain en fronçant les sourcils 1 J’ai encore vu aujourd’hui chez le banquier, qui m’interrogeait sur la solvabilité de la famille d’Azelonde, un billet de 5,000 francs signé du nom de mademoiselle Berthe.
— Ah ! ça me tanne ! Pauvre chère dame ! elle avait juré qu’elle ne donnerait plus d’argent, puisqu’elle n’avait plus que de quoi vivre, oui, bien petitement. Ça m’attriste.
— Qu’est-ce qui vous dit, répliqua Sylvain, en jetant sur le vieillard un regard sombre, que ce soit elle qui ait mis son nom au bas du billet?
— Ah ! boh, bok! monsieur Sylvain 1 Mais un faux ça mène aux galères ! Je l’ai toujours dit : 11 est si méchant, ce M. Paul, que quand il "dort, le diable le berce !
— Que faut-il faire? murmura Sylvain. Pauvre, pauvre ltose 1 Et si je me trompais !
— Comme ils s’en vont tous les grandes gens du pays ! s’écria le petit vieillard, en levant au ciel son œil noir et en se découvrant ! Les Raallemont sont tombés dans la boue, comme une vieille muraille qui tombe dans une mare; et c’étaient de grandes gens, monsieur Sylvain. Mon grand’père les avait encore vus les premiers du