UN 1)U*L0MATE
pays. 11 y a longtemps de cela, car nous autres, pauvres gens, nous vivons longtemps, et c’est une belle baronnie que santé! Oui, les Raallemont, c’étaient de grandes gens ! des capitaines dans les régiments du roi, des grands juges dans le Palais-de-Justice de Rouen ! et ceux qui restaient dans le pays étaient les riches seigneurs, les grands baillis, comme on disait alors. Ils sont devenus misérables, et moi j’étais un seigneur à côté de Jacques- François, le père de M. Marc, que vous connaissez. Lui, M. Marc, si le bon Dieu ne l 'encroue pas en route, il remettra les Raallemont en honneur, et, je vous le dis, monsieur Sylvain, c’est un fier homme. Regardez ses yeux, et pensez à tout ce que le pays fait contre lui.
— Oui, dit Sylvain eu soupirant, je l’ai toujours estimé.
— Après les Raallemont, c’étaient les d’Azelondel M. Paul est le dernier du nom, nous le voyons ruiné, et nous le verrons en prison. Il reste mademoiselle Berthe; elle est belle comme les belles images des reines qu’on Ÿoit dans les villes; elle est bonne, et quand elle vous parle, c’est comme quand un verre de maitre-cidre entre dans votre gosier au temps de la moisson. Eli bien! elle restera seule à pleurer toutes lès larmes de son corps, après que son frère aura été déshonoré; car, vous le savez bien, M. Sylvain, quand il neige sur les montagnes, il pleut dans les vallées. Ab ! oui, c’est ainsi que tombent les grandes gens, parce qu’ils sont hauts et que le bas les attire comme il attire tout le monde. Nous, petits, nous ne tombons pas souvent, parce que nous sommes près de terre, et, quand nous tombons, personne ne le voit, parce que chacun regarde en haut; et nous sommes vite ramassés, parce que nous n’avons qu'à nous soulever sur un genou pour être comme nous étions avant.
Maître Atorni, lancé sur ces matières philosophiques,
AVENTURES D’AMOUR
chères à son cœur, eût continué longtemps, sans qne Sylvain, enseveli dans ses pensées, eut songé à l’interrompre ; mais on vit poindre le clocher d’Azelonde. Le vieillard descendit, et le jeune homme prit un chemin de traverse conduisant à Brettainneville.
Deux heures après son retour au bourg, maître Atorni vit Paul d’Azelonde, dans le costume négligé qu’il portait habituellement, se diriger vers la maison de M. Lemien. On lui dit que le banquier était justement parti pour le château de Muretot. Paul revint sur ses pas.
— Fère, monsieur Paul, dit le vieillard, que vous étiez beau sur la route du Havre cette après-midi !
— Et puis, vieil imbécile ? qu’est-ce que cela te fait ?
— Aré, vous mourrez de Vélermine (étisie,) c’est le proverbe qui le dit :
Juin, juillet, août,
Ni femme ni chou.
— Prends garde à toi, bavard maudit ! Et si tu as le malheur...
— Ah ! ah ! chacun sait que maître Atorni est discret comme un coup de canon.
— Retiens bien, vilain singe, que si tu as le malheur de te mêler de mes afFaires, je t’apprendrai la discrétion, je te coudrai les lèvres avec un bâton.
— Oui, n’est-ce pas, et surtout les jours où vous viendrez de Jouglemare.
Paul s’avança vers Atorni en grinçant des dents,
— Approchez-vous davantage, cria le vieillard, afin que je vous dise à l’oreille chez quel banquier du Havre j’ai vu la signature de mademoiselle Berthe.
Paul fit un bond et pâlit.
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— Que veux-tu dire? explique-toi, dit-il avec un regard furieux.
— Eli bien quoi ! j’ai été chez le banquier, qui a arrangé vos affaires de famille, porter quelques écus. Est-ce que je n’ai point le droit de placer mon argent au Havre plutôt que d’acheter des terres à Jouglemare? Moi je ne suis point un noble et je n’ai point d’égards pour les terres mais pour l’argent bien placé sur bonne hypothèque.
Paul regarda attentivement la figure malicieuse du vieux paysan. 11 lui fit un nouveau geste de menace, et, •• se détournant brusquement, il se dirigea à grands pas vers le château de Muretot.
— Il est devenu pâle, se dit Atorni, je crois bien qu’il a fait un mauvais coup !
Il resta quelque temps comme préoccupé par une profonde réflexion.
— On ne peut point savoir ; mais mon grand-père avait coutume de dire : « 11 faut se délier des gens qu’on mène pendre. » Et comme M. Paul est arrivé à la dernière extrémité, il m’est avis que Marc et mademoiselle Rose feront bien de se garder. C’est aujourd’hui samedi, il se passera bien sur quelque chose ce soir au café Tordeux. Lievin, continua-t-il à plus haute voix, en se tournant vers son premier ouvrier, tu ne vaux point la corde pour te pendre, je suis bien sûr que tu le connais, le café Tordeux.
Lievin était un gros garçon d’un blond fade, au front fuyant, à la figure niaise. Son intelligence lente le rendait presque muet, et forçait ses interlocuteurs à attendre jusqu’au lendemain la réponse à toute question un peu compliquée. Mais il avait le regard vif, et il était précieux pour son maître à cause de la perspicacité avec laquelle il
voyait tout ce qui ee qui se passait autour de lui et île la lucidité avec laquelle il rendait brièvement compte de ce qu’il avait vu.
Il jeta sur son maître un regard intelligent et répondit par un sourire.
— Bien. Il n’y a point un chien dans le bourg avec qui je n’aimerais point mieux causer qu’avec toi. Mais écoute : ce soir, à la brune, tu irafe au café Tordeux, je te donnerai de quoi te payer un gloria, et demain tu me diras ce que tu auras vu.
Lievin réllécliit un instant et s’avança vers le maitre bourrelier :
— Je vous dirai ce que j’ai vu, maitre Atorni, dit-il.
— Et en surplus, se dit le vieillard, demain matin M. Paul saura que je ne suis point seul à connaître l’histoire de mademoiselle 'Berthe. Sans ça, il serait capable de vouloir se débarrasser de moi. Je ne le crains point ; mais autant vivre tranquille, sans être obligé de cadenasser sa cave et de regarder au fond de son verre.
Quand Paul arriva au château de Murctot, on lui apprit que mademoiselle, était à Bosqueney et que M. Lemieu attendait dans la salle.
— Parbleu ! je le sais bien, que s’il attend c’est dans la salle, répondit brusquement Paul au paysan dormeur, que nous avons déjà vu déguisé eu cocher ; je ne suppose
d’un diplomate
pas qu’il soit dans la chambre de ma sœur, ni dans la mienne, où il n’y a qu’une chaise. Quelle bicoque ! Pourquoi Bertlie s’obstine-t-elle, murmura-t-il, à garder une maison où il n’y a que trois pièces habitables, et encore ! Le château de Muretot, cela remplit bien la bouche', mais cela amène-t-il des épouseurs? Je suis sur qu’elle grille de se marier, l’égoïste ! Bonjour, monsieur Lemien, je viens de chez vous.- Je suis étonné de vous trouver ici ; cela ne me convient pas.
— Monsieur, répondit l’usurier d’un ton sec, votre position vis-à-vis de moi est celle d’un oblige vis-à-vis d’un homme bienveillant; à défaut de reconnaissance, j’ai droit à des égards.
— je ne vous dois pas d’égards, je vous dois des intérêts. Quant à votre bienveillance, je ne la nie pas, je la connais : elle me coûte quinze pour cent d’intérêt par an. Cinq pour cent d’intérêt légal, et quinze pour cent d’intérêt bienveillant, cela fait vingt ; n’est-ce pas le taux auquel vous me prêtez votre argent ?
— Je ne vous empêche pas d’en chercher ailleurs à meilleur compte, et je suis prêt à recevoir le remboursement de mon capital.
— Pardieu ! je crois bien ; .ce serait la quatrième fois que je le rembourserais, ce capital ! Vous m’avez prêté . dix mille francs, je vous en ai déjà payé trente mille à titre d’intérêts ; qu’est-ce que je vous redois ?
— Dix mille francs, répondit le juif normand.
— Si vous me faisiez cadeau de ces 10,000 francs, monsieur Lemien, combien me redevriez-vous encore ?
— Vous êtes porté à la gaîté aujourd’hui.
— Du tout, je suis d’une humeur massacrante.
— J’enverrai demain M e Cudemel, huissier, pour régler nos comptes. J’ai l’honneur de vous saluer.
AVENTURES D’AMOUR
— N’ayez pas cet honneur. Répondez d’abord à une question : Combien me redevez-vous, monsieur Lemien, sur l’argent que votre père a volé au marquis d’Azelonde, mon oncle?
— ; M° Cudemel, huissier, vous le dira. Je vous salue.
— M c Cudemel, huissier, me le dira, mais M. Lemien, usurief, ne recevra rien : je n’ai pas un sou vaillant.
— M. Lemien, usurier, ne recevra rien, mais M. le vicomte d’Azelonde ira en prison.
— Peute-ètre que non, quand j’aurai raconté aux juges l’honnête commerce que fait dans le bon pays de Caux l’honorable M. Lemien.
— Monsieur, ma réputation est faite.
— C’est là-dessus que je compte pour être cru sur parole.
— J’ai des parents et des amis.
— Mais vous n’aurez pas dix mille francs. Je n’ai aucun préjugé, pas plus celui de la prison que les autres ; et quelques mois d’esclavage n’ont rien de bien douloureux. Voyez les nègres, ils vivent cent ans, quand ils sont esclaves, et trente quand ils sont libres... Je suis dégoûté de la vie, mon pauvre monsieur Lemien, dégoûté des banquiers du Havre et des usuriers d’Azelonde; vous croyez que les huissiers m’offrirpnt des relations plus agréables, je veux bien vous croire. Je sais déjà que M" Cudemel ne passe point pour un sot, et puisque vous me promettez sa conversation pour demain, je me fébeite de faire sa connaissance. Puis, vous qui êtes un homme rangé, mon digne monsieur Lemien, vous ne sauriez comprendre combien il est difficile de se débarrasser d’une femme qu’on n’aime plus. Vous me parlez de prison, c’est un moyen auquel je n’avais pas pensé ; soyez bénil... Et tenez, vous êtes veuf, vous êtes vieux, vqus
d’on diplomate
loi
êtes laid; mais si vous voulez aller offrir à une bonne fille — je suis plein de mélancolie — qui 'va se trouver seule à Jouglemare, un peu de la bienveillance que je vous dois, qui sait?... Pourtant les femmes doivent vous trouver bien répugnant, mon pauvre monsieur Lemien.
L’usurier était resté étourdi de surprise et de fureur.
— Je me suis toujours demandé quelle espèce d’infirmités cachées possédait madame Lemien pour avoir consenti à être votre femme.
— Vous êtes un...
— Taisez- vous, maudit, s’écria Phul en quittant subitement son ton ironique. Je sais ce que je suis, un misérable ; oui, et je suis pire que vous ne pouvez le savoir ; mais il ne me plaît pas de connaître votre opinion sur mon compte. Ëcoutez-moi. Vous êtes venu ici pour faire un peu de bruit, pour attirer l’attention de ma sœur et essayer de vous faire payer par elle. Ma sœur ne vous payera pas, elle l’a juré ; et d’ailleurs je ne le lui permettrais pas. J’ai été souvent lâche en toutes ces affaires, je l’ai été vis à vis de ma sœur, et beaucoup plus, continua-t-il en frappant du pied avec un commencement de fureur, que votre eoquinerie bourgeoise ne peut le deviner.
— Monsieur, vous êtes fou !
— Taisez-vous, vil coquin ! reprit Paul, qui était placé entre M. Lemien et la porte. Vous avez ruiné plus de pauvres gens que vous n’avez dè cheveux sur la tète. 11 n’y a peut-être que vous dans le canton d’Azelonde qui soyez plus méprisable que moi! Puisque vous avez eu l’audace de venir jusqu’ici, chez ma sœur, je veux me * donner la joie d’avoir, une fois en ma vie, une honnête indignation et de mépriser quelqu’un qui vaut encore moins que moi. Voyez-vous tous ces vénérables person-
AVENTURES D’AMOUR
nages, continua-t-il en montrant de nombreux portraits de famille, il£ ne peuvent en croire leurs yeux. Un homm e plus odieux que leurs dernier descendant, c’est presque impossible ! Oui, tenez, voyez, le lâche gredin ! tout à l’heure il était menaçant, et maintenant que je l’insulte, il sourit pour me désarmer. Maître Prudent Leraien, je ne sais ce qui me retient de cracher sur votre plat visage et d’ensanglanter à coups de talon de bottes cet horrible museau de fouine que vous portez sur vos épaules.
L’usurier tremblait de tous ses membres ; il comprenait que Paul était hors ‘de lui, il le savait capable de tout dans sa colère et il se faisait le plus petit qu’il pouvait.
Au bout de quelques instants, M. d’Azelonde jeta un éclat de rire nerveux.
— Après tout, vos filles sont si indignement laides, il faut bien que vous fassiez de l’usure poiir placer cette nichée! Je vous pardonne. D’ailleurs, le jeune M. Lemien vengera tous les pauves gens que son père a volés. J’ai travaillé à le former, soyez tranquille.
— Misérable corrupteur ! s’écria M. Lemien dans un élan de courage.
— Tiens ! seriez-vous un bon père? Ah ! je serais trop vengé ! Mais non, c’est l’avarice qui vous arrache ce cri. Soyez donc tranquille, il les fera danser vos écus!
Il poussa un nouvel éclat de rire et alla ouvrir la porte.
— Maintenant, occupons-nous d’affaires. J’ouvre la porte pour montrer que vous êtes libre. Vous avez dans votre poche, continua-t-il en s’asseyant tranquillement, le renouvellement que je vous ai demandé. Voici quatre cent vingt francs, c’est l’intérêt, payé d’avance, pour deux mois et demi, c’est-à-dire jusqu’au 15 septembre. A cette époque, j’aurai épousé Rose Deslins. Je vous rendrai les dix mille francs, avec un pourboire pour mesdemoiselles
D’CJï DirLOMATE
lao
vos filles. Si vous ne voulez pas, je garde les quatre cent vingt francs et demain vous ferez protester ma signature. Je n’épouserai pas mademoiselle Deslins, c’est vrai, mais j’irai en prison, ce sera à peu près la même chose et ce sera moins long.
M. Lemien réfléchit un instant ; il présenta un papier à Paul, qui le signa et le lui rendit. L’usurier s’avança silencieusement vers la porte.
Arrivé là, il se retourna en disant :
— Je vous jure bien cette fois que si le la septembre ces dix mille francs ne sont pas payés vous irez en prison.
— Bah ! j’ai toujours quelque projet de voyage en tète. Qui sait si je ne me serai pas mis en route auparavant?
Le juif devint blême.
— Bonsoir, respectable monsieur Lemien ! faites mes compliments au jeune M. Lemien ; dites-lui que je suis prêt à lui donner sa revanche. Car, ô père infortuné ! ces quatre billets, que vous avez serrés si amoureusement dans ce portefeuille si gras, ces quatre billets, je les ai gagnés à la bouillotte au fils de ce père infortuné ! Changez les clefs de votre caisse, père noble et confiant !
L’usurier s’éloigna en trébuchant. A peine fut-il sorti, que Paul déchira l’ancien billet en morceaux, sur lesquels il piétina avec colère.
— Allons, se dit-il, il ne faut plus hésiter ! Depuis deux jours, Rose n’a pas voulu me recevoir ! La niaise petite poupée! M. Jacques Râmont a repris son influence... Il a triomphé de tout. Le pauvre Glame a failli y rester. Oui, et je crois, le diable m’emporte ! que Bertlie est tombée amoureuse de ce bellâtre. Je parie qu’elle est allée à Bosqueney pour causer avec mon oncle de M. le .comte de Raallemont. Oh ! c’est trop fort. M’a-t-il traité avec assez
d’insolence, l’autre matin ! Oui, il m’a battu en tonte circonstance. Allons! les grands moyens! La Pésière m’assure la dot aussitôt que -j’aurai... congédié ce fils de couturière.
Il entra chez lui, en sortit bientôt revêtu d’une blouse et la ligure à moitié cachée par une casquette à larges bords.
11 se dirigea vers le bourg, qu’il traversa précipitamment et continua son chemin jusqu’au hameau de Beaurepaire.
Au hameau de Beaurepaire, à l’extrémité: de la plaine d’Azeloiule, au dessus du vallon de la Justice, presque sur la lisière du bois, une vieille femme, qui avait la réputation de jeter des sorts, avait fait construire une hutte en 1 argile. Les vagabonds et tous les jeunes gens tarés d’Azeloudfe y venaient le samedi pour prendre un gloria et jouer aux dominos.
Une planche, à hauteur d’homme, sur laquelle des ^tasses et des bouteilles étaient rangées, des bancs de bois e long du mur rougeâtre, de longues tables eu sapin placées en face des bancs, et une immense cafetière d’étain, fièrement campée dans les cendres devant un petit feu, composaient tout le mobillier de ce cabaret primitif.
Quand Paul y entra, l’assemblée était déjà nombreuse. La maîtresse du logis, la mère Tordeux, assise au coin du feu, fixait ses yeux riants, tantôt sur la cafetière, tan-
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tôt sur les figures patibulaires qui l'entouraient. Elle fit un petit signe de tète à Paul, qui était évidemment un habitué, et s’empressa de lui servir une tasse de café, en face de laquelle il alla s’asseoir.
Quand ses yeux furent habitués à la demi-obscurité qui, malgré trois chandelles, régnait dans cette chambre, il regarda autour de lui. La plupart des consommateurs jouaient ou pariaient avec accompagnement de cris et d’injures ; deux personnages tenaient chacun un des coins les plus obscurs : Liévin, qui paraissait sommeiller, la pipe à la bouche ; et Glame qui, la tète enveloppée dans un mouchoir à carreaux, gémissait comme' un homme accablé du mal de dents.
Paul se leva bientôt. Il alla regarder les joueurs, paria, deux sous sur un coup intéressant, conta quelques plaisanteries à la mère Tordeux et, s’approchant négligemment de Glame, il lui dit à mi-voix :
— Suis-moi quand je sortirai.
Puis, il révints’asseoir, s’aventura jusqu’à parier cinq sous coutre lé millionnaire de la bande, perdit, paya et sortit.
Lievin l’avait précédé de quelques minutes. Glame le suivit.
— Où est passé Lievin? demanda Paul.
— Il s’est réveillé, il a payé et il est parti, monsieur Paul, répondit Glame.
— Ah!
— D’ailleurs, c’est un imbécile.
■ — Tu crois ! Je me défie surtout des imbéciles. J’ui besoin de te parler. Nous alloné preudre à travers champs. Ce coquin d’Atorni a raison, avec ses proverbes : le jour a des yeux et la nuit des oreilles.
Ils marchèrent quelque temps silencieusement. Quand
ils furent arrivés sur le haut de la plaine, Paul se retourna, jeta un regard autour de lui et revint vers Glame. * ,
— Eh bien ! comment vont les affaires? dit-il.
— Les affaires, vous voyez ! J’ai reçu pour dix mauvaises pièces de cent sous un coup qui aurait pu tuer un bœuf, et quand il plaira à votre Jacques Ràmontde porter plainte, on me reconnaîtra à ma joue. D’ailleurs, Giamet sait tout et le goujard s’en doute.
— Giamet est à nous, dit Paul avec impatience ; pour peu de chose il tuerait son maitre ; il en est jaloux.
— C’est bien ; prenez-le pour vous .servir dans cette affaire-là. Moi, j’en ai assez.
. — Tu n’as donc pas de cœur, imbécile ! Voilà un homme qui t’a fait battre et tu ne lui en veux pas?
— Il s’est défendu, cet homme. J’allais détruire son bien, il m’a battu. Après?
— Et tu veux rester- ainsi, toujours tremblant de peur que, d’un jour à l’autre, il n’avertisse les^^i^larmes?
— Ça, c’est une raison, murmura Glamc.
— Et tu ne penses pas que ce serait un bon coup de t’en débarrasser avant qu’il ne parle?
— Je ne suis point un assassin, moi. Non, je n’en veux plus !
— Sont-ils lâches, ces bas coquins I Je crois que maitre Glame, le forçat, se mêle d’avoir des remords, comme un bedeau au temps de Pâques !
— Des remords, non, on n’y croirait point. Mais en me tenant tranquille, on m’oubliera, et je pourrai faire un bon métier, point trop fatiguant.
— Allons donc ! quand je devrais crier tous les jours dans le bourg que tu as été au bagne, on n’oubliera rien.
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— Eh bien ! s’écria le paysan avec colère, qu’est-ce que ça vous fait que j’aie été au bague?
— Cela m’est fort agréable, bête brute ; quand j’ai besoin d’un coquin, je suis sûr de le trouver.
— Vous n’avez pas besoin d’aller si loin, dit le paysan d’un air sombre.
— Eh! «
— Oui, je le dis, il y a des gens qui devraient y être et qui n’y sont point. Moi, je suis un pauvre diable, mon père était un pauvre diable ; à courir sur les routes j’en ai vu de toutes les couleurs ; et quand j’ai su qu’il y avait une fortune dans une armoire et que tout le monde était absent, je me suis dit...
— Je sais ce que tu t’es dit, tu l’as raconté aux juges. Qu’est-ce que tout cela peut me faire ?
— A moi, ça me fait, qu’il y a des gens, des grandes gens, qui sont nés riches et qui avaient d’honuètes gens pour pauents ; ils avaient tout à leur plaisir, mais ils étaient ïparesseuxt ils ont mangé leur fortune. Si bien que si leur père revenait, tout le pays dirait : « Votre fils est lin g%&lix. Vous, vous étiez un honnête homme, mais votre fils est gueux. Il a tout mangé avec des coquines, lui qui a une honnête sœur. Il a tout dépensé avec des vagabonds, lui qui est hé noble. Tout le pays le méprise. »
— Tu as fini? dit Paul eu serrant les dents. Quel rapport y a-t-il entre ce gueux-là et notre affaire?
* — Ce gimux-là, c’est vous !
Paul sauta au cou du paysan et lui serra la gorge en le secouant violemment.
— Lâchez-moi, dit Glame d’une voix étranglée et en sortant de sa poche un couteau ouvert qu’il approcha du visage de Paul.
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Celui-ci le lâcha et, le poussant avec fureur, il le fit chanceler. '
— Es-tu content, maintenant, vilaine brute? cria-t-il.
— Oui, je suis content, je vous ai dit ce que je voulais vous dire, afin que vous ne vous croyiez point plus que moi. Je suis un voleur et un forçat, c’est vrai, mais personne ne peut dire : « Je n’irai^as au bagne. » Ça arrive à tout le monde, et quand on ne s’y attend point.
Paul poussa un éclat de rire.
— J’ai eu tort, dit-il, de me mettre en colère contre un imbécile comme toi. Écoute-moi.
— Non, jamais. Jé peux bien donner un coup pour me défendre ; mais penser que je verrai li un homme sous moi, que je lui mettrai mon couteau sur la gorge et que je le verrai saigner, non !
— Il 11e s’agit pas de coups de couteau. Mais écoute. Il y a un homme qui peut te faire retourner en prison. Mercredi, (c’est Giamet qui me l’a dit) ccb homme-là s’en va à Etretat; il reviendra la nuit, toul seul, par le chemin de la Reuardière, puisque c’est le seul cleinin pouf revenir au val de la Justice. Il fera nuit brune et, sarur diwte, un vilain temps, puisqu’on nous annonccqnele vent va changer et se mettre à l’orage. Eh bien ! tu connais ce chemin, presque à pic et rempli de cailloux roulans ; tu connais aussi, au milieu de cette descente, le ravin du bourreau, un ravin de cent pieds. Est-ce que, la nuit, il n’est pas possible de tomber dans ce ravin ? Ne peut-qn pas aider le cheval à y glisser? et quand tdftt sera au fond, qu’est-ce qui se plaindra?
Glame ne répondit pas.
— Tu vois l’alfaire? Tu vas tous les jours travailler à Muretot; mardi soir, en revenant, passe par le sentier qui longe le petit bois du château, j’y serai, tu me diras
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oui ou non. Si tu dis oui, tu te trouveras mercredi soir au bas de la Renardière, j’y serai aussi avec cent francs, que je te remettrai. Il y en aura encore autant pour toi un mois après.
Il fît quelque pas, puis revint en disant : ■
— N’oublie pas que si je puis te faire du bien, je puis aussi te faire du mal.
Et il s’éloigna.
— Eh ! eh ! se dit Glanie, quand il eut disparu, je viens de gagner 100 fr. : si je ne lui avais point dit ses vérités, il ne m’aurait offert que 50 fr. Ils 1 m’appelaient le prêcheur, là-bas. Voir s’il n’y aura pas moyen d’avoir tout de suite les 200 francs.
Il reprit la route du café Tordeux, où il se fit servir une tulipe de fil en trois.
— Qui sait si nous ne nous trouverons point là-bas, ensemble, pensait-il. C’est vrai qu’il a une belle figure de format. Alors, je lui ferai donner son tabac en lui parlant de sa sœur. 11 a de l’idée dans ses inventions et le ravin du Bourreau est bien trouvé. Vère, je n’aime point à voir trop de sang et puis, ea tache.
Le lendemain, Liévin assura à maître Atomi que M. Paul et Glame étaient sortis ensemble et que, bien sûr, ils avaient quelque chose à se dire. Mais quoi? On ne pouvait point savoir.
Le maître tomba en grande réflexion et en grande tristesse. Mais quoi? C’était bien vrai qu’on ne pouvait point savoir.
aventur.es d’amour
Tout s’était passé tranquillement au val de la Justice jusqu’au mardi. Le soir de ce jour-là, on avait troué de nouveau la muraille de l’écurie, et le pauvre Noiraud, à en juger par ses allures effarées, avait été fort persécuté.
Le lendemain, M. de Raallemont balança à se rendre à Etretat. 11 manquait, nous l’avons dit, de sang-froid, et, comme tous les hommes qui ne sont pas de race pure, il était porté à l’hésitation. Il le savait et c’était là l’objet de ses plus intimes préoccupations. Il avait toujours aimé à s’étudier et il s’était dit souvent que ce mélange de sang qu’il portait dans ses veines était accompagné d’une sorte de mélange d’âme. Il y avait en lui une nature non unie, aisément en contradiction avec elle-même et qui oscillait entre divers instincts. Elle lui enlevait la spontanéité, l’ardeur primesautière, la hardiesse ; il se sentait enthousiaste et cependant inerte, brave, mais sans audace, et réfléchi là où il fallait s’aventurer. Sa physionomie ne trahissait pas ces fluctuations, il était parvenu à se conduire dans le monde comme si tout en lui fût décision et fermeté, mais, quand il était en face de lui-mème, il était presque toujours irrésolu.
Depuft qu’il avait reçu la dernière lettre de M. de Brionval, il se demandait ce qu’il devait faire. 11 étaittenu, par sa conscience, à rester à Azelonde et, par l’honneur mondain, à retou rner à Paris ; mais ne devait-il pas à M . de
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Brionval autant de reconnaissance qu’à madame Deslins ; les services qu’il était tenu par sa position de rendre à son pays, le devoir de son avenir ne pouvaient-ils pas être mis en balance avec ses devoirs vis-à-vis de Rose ?
Il comprenait pourtant que la loi qui le retenait à Azelonde était plus stricte. Que devait-il faire alors? Fallaitil abandonner désormais tout espoir d’avenir, et demeurer, malgré tout, dans son village natal? 11 serait ainsi débarrassé de cette visite à madame Leclerc, qu’un inexplicable instinct l’engageait à ne pas faire.
Il passa toute la matinée du mercredi dans les angoisses de l’hésitation. L’équivoque l’emporta encore, il se décida à gagner du temps.
Il fit atteler Noiraud au tilbury et, redoutant les bavardages de ses domestiques avec ceux de madame Leclerc, il partit seul.
La matinée avait été belle, mais les nuages commençaient à monter dans le ciel et Marc put prévoir que la soirée serait, comme tous les soirs précédents, orageuse. 11 se promit de ne pas revenir trop tard, et l’aspect de La Renardière l’encouragea à persister dans sa résolution.
C’était un chemin fort raide, qui montait, pendant l’espace de deux kilomètres, le long du flanc droit du mont de la Prévôté. Il était négligé depuis de longues années, et les eaux torrentielles qui descendaient chaque hiver dans la vallée de la Justice l’avaient dégradé. Les ornières, les coupures, les pierres roulantes le rendaient peu praticable, et c’était cependant le seul chemin que Marc pût prendre, à moins d’allonger sa course de trois lieues.
Au milieu de la voie, à l’endroit où la route faisait un coude, on voyait un gouffre d’une centaine de pieds de profondeur.
Une légende racontait qu’au dix-septième siècle, un
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habile Normand, qu’on menait pendre, avait entraîné le bourreau dans ce précipice, et avait été retrouvé sain et sauf assis sur le corps de ce bourreau, qui lui avait servi de protection contre la violence du choc. La tradition assurait que le coquin avait été gracié à condition qu’il épouserait la fille de sa victime, je veux dire la fille de l’exécuteur qu’il avait entraîné dans le précipice. Maître Atorni jurait que c’était la vérité, « à preuve que la Pésière descendait d’une fille née de ce mariage. » Ce qui était certain, c’est que ce précipice était connu sous le nom de Ravin du Bourreau, et Marc se dit, en passant, que l’apparence sombre du gouflre était bien en rapport avec le nom.
Etretat n’avait rien alors de sa splendeur actuelle. C’était une petite bourgade habitée, presque uniquemènt, par des pêcheurs, et qui ne renfermait, à part le château et l’auberge, que des cabanes couvertes en chaume.
En descendant de voiture à la porte de l’auberge, Marc apprit que la Parisienne avait loué le château, et il ne put s’empêcher de froncer le sourcil en voyant les yeux rusés de M. Lemien fixés sur lui, tandis que le garçon d’écurie lui faisait cette réponse.
Il se dirigea cependant vers le château, en se disant que toutes ses précautions pour dissimuler cette visite seraient probablement vaines.
Plus que jamais il maudit l’idée qu’il avait eu de venir, lorsqu’une soubrette, à l’œil vil, lui dit que madame Leclerc était indisposée et qu’elle ne recevait pas. Elle ajouta à voix basse que M. Bétliencourt désirait vivement le voir et l’attendait sur la plage. Il put d’ailleurs s’assurer que madame Leclerc n’était pas sérieusement malade, car il la vit'venir s’asseoir près d’une fenêtre ouverte. Elle le regarda comme on regarde un inconnu ; et avant de
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quitter la cour, il entendit le piano lancer ses plus joyeuses notes.
M. Béthencourt, qu’il alla joindre, le salua avec une apparence de bonheur parfait, et Marc se sentit touché de l’humble rougeur avec laquelle le digne homme confessa que sa nièce, évidemment, était d’une coquetterie inexprimable, impardonnable, inexcusable, évidemment.
Le dîner était servi à l’auberge, et il suppliait M. le comte, évidemment, de ne pas lui refuser l’agrément, l’honneur, la faveur, de passer une heure en sa compagnie. D’ailleurs, il désirait prendre la permission, la liberté, la licence d’interroger M. le comte, évidemment, sur une famille Deslins qui devait avoir quelques liens de parenté avec sa, hum ! évidemment, coquette de nièce.
Cette révélation tourmenta Marc et il se décida à accepter l’invitation du digne homme, autant pour le remercier de sa sympathie que pour l’engager à ne pas cultiver cette parenté.
Il était neuf heures avant que M. de Raallemont eût pu se débarrasser des adjectifs deM. Béthencourt. Celui-ci l’engagea à ne pas retourner à Azelonde par une soirée qui s’annonçait sons d’aussi fâcheux auspices, augures, apparences. Il pleuvait en effet violemment.
Marc hésita; mais la pensée de M. Lemien et de ses commentaires probables, et surtout la considération des hostilités qui recommençaient au val de la Justice, le décidèrent à partir.
L’obscurité profonde, les bourrasques de vent, la pluie épaisse et le souvenir de la descente de la 'Renardière, ne lui promettaient pas uu voyage agréable ; mais il possédait un bon manteau, Noiraud avait ie pied sur, et ses lanternes éclairaient comme des phares. 11 serra la main
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àM. Bétliencourt, qui épuisait son vocabulaire à lui prouver l’imprudence de sa conduite.
11 sauta en voiture, agita les rênes, et le bon cheval s’élança dans la nuit, escorté par un « évidemment » sonore et plein de pitié.