DIGNE ET BON PAPA , RESPIREZ
w raisou ; mais vous la tenez si res- » scrrt^e, si claquemurée dans votre » maison avec vos bambiiis, qu'à » peine on la connaît.
» Au reste, ce n'eu est peut-être î) que mieux, continua l'abbé; ces » beautés si prodiguées, qui sont î* montrées si indiscrètement à tous » les yeux, finissent par lasser: il » vaut mieux ne pas si souvent pro- » duire au grand jour de pareils )) bijoux; le trop de regards les '» ternit.... Mais parlons sérieuse- » ment : Voulez-vous donner suite » à eelte afTaire? w
M Siuis doute, reprit M. de Latour; » et je vous sais gré de l'intérêt que ♦• vous y mettez; mais que faut-il *j faire? Vous concevez que ce a'est
» pas à moi à aller offrir ma fille:
» tous les millions du monde ne >i me feraient pas faire une telle w démarche. = Assurément non, n dit l'abbé. < e n'est pas ce que je 51 demande; Dieu m'en préscrvel yy l'honneur de la famille m'est aussi » cher qu'à vous. Mais daignez vous î> confier à moi. Je suis l'interméw diaire. M. Dalbois fera les pre- » miers pas; c'est dans la règle, î* ri >j Je ne sais, ajouta-t-il, si voirs î) vous doutez d'un petit obstacle » que nous aurons à vaincre, de la w part d'une folle, qui s'est mis « dans la tète de s'appliquer ce » morceau , et qui peut nous donner » quelque embarras. = Je soup- -wçonne à peu près, dit M» d=e
DIGNE ET BON PAPi, RESPIREZ. *53
V Latour en riant; mais je n'ima- » gine pas que cela puisse être » sérieux. »
« Plus que vous le pensez, mon » cher cousin ; j'en sais quelque » chose : c'est aussi à moi que la » bonne dame s'est adressée. INIais » j'ai un moyen de la guérir sans )) convulsions, dont je vous ferai » part incessamment. Le plus pressé » maintenant est que je fasse venir » M. Dalbois l'un de ces jours, que î> j'écoute ses propositions, et que je M vous mette ensuite en présence. »
a Kh bien! je vous donne carte » blanche, dit M. de Latour; faites, » agissez. Si j'ai bien lu dans le » cœur d'Adélaïde, elle ne s'opposera » à rien. J'ai la presque ccrlitudg
l54 CHAPITRE XIV.
» que le jeune homme lui plaît 1) beaucoup. Quant à ce que vous » présumez, que je tiens la pauvre » enfant eu charte privée, vous êtes » bien dans l'erreur; elle ne suit en » cela que son propre goût. Quoique » je partage pleinement votre opi- » nion sur l'inconvénient de trop » promener dansle monde les jeunes » filles à marier, je l'ai toujours » laissée maîtresse de ses actions, » tout en l'observant sans qu'elle » s'en aperçût; mais avec une mère » toile que la sienne, les bases mo- M raies ont été si bien assises, que, >) depuis sa perte , dont Je ne puis >v rtie consoler, tout marche sur le » même plan , sans que je m'en mêlé; î) Croyez que mon Adélaïde est un
D véritable trt^sor pour quiconque f> Saurn rapprccior. ^j
Comme ils en étaient lA» un des confrères du chanoine vint lui faire une visite; après trois à quatre minutes d'entretien commun données à la bienséance, M. de Latour se retira.
Cette ouverture du chanoine, relativement à sa fille, et à laquelle il ne s'attendait pas, vint encore ajouter un nouveau de^ré de salisfaction au bien-être que ressentait M. de Latour depuis la réception des lettres de son fils. Le bonheur d'Adélaïde était un do ses vœux les plus chers. Un moyen auquel il n'aurait ose penser se présentait; on le lui en assurait presque lo
ï 56 CHAP.* XIV. DIG^^E ET BON PAPi, etC.
^U€cès; son cœur se dilatait de joie; et c'est bicQ à lui que Ton eût pu dire : Ah! digne et bon père, resj)irez plus à l'aise !
CIIAPITIIE XV.
BATTONS LE FER PENDANT QU IL E'^T ClIArO.
Un moment de bonheur, dit-on, fait oublier un siècle de peines.
Les mallieurs passés s'évanouissent devant le plaisir présent. Ainsi l'ordonna le sage Dispensateur des ehoses ! Ainsi le veut l'indulgente Aalurel Eli! sans celle disposition bienfaisante, quel serait le sort des pauvres humains? Le forçat sous U chaîne sait rire encore si quelque trait plaisant vient un instant égayer la chiournie luiidons grâces, jouets
a 58 CHAPITRE XV.
infortunés du sort, rendons grâces au Créateur suprême; il nous fit sensibles à la Joie l
Tel fut l'état où se trouva M. de Latour eu quittant le chanoine; il marchait d'un pas léger, et se peignait l'avenir sous les couleurs les plus agréables, les plus séduisantes.
Il voyait son fils honoré, chéri> marchant à grands pas vers la fortune; sa fille au moment d'être heureuse par une alliance de son goût, et au sein de l'opulence; toute sa famille , enfin , participant à tous ces avantages.
En rentrant chez lui, son premier soin fut de songer à répondre à l'ob figeante lettre du cq^missaire Albert, il fit appeler sa filk dans soa
BATTONS lE FER CHAUD. IJQ
cabinet. «Mon enfant, lui dit-il, il M faut que tu m'aides en cette occa- » sion; je vais écrire au Havre. Tu » conçois qu'après les cadeaux que î) ton frère a reçus de la famille
)> Albert et de la fejiime de son capi- » taine, nous ne pouvons pas dc- » meurer en reste; il convient, ce » me semble, que nous joii^nions ù V ma lettre un envoi, qui prouve à » chacune de ces dignes personnes » combien nous sommes sensibles à ^> tant de bons procédés. »
«Oui, papî, j'y avais moi-même » pensé, surtout pour cette char- » mante demoiselle Julie, dont il » me fait un si aimable portrait. J'ai T) mon beau fichu de tulle, vous » savez, que j'ai hrodc niui-ménu',
l4o CHAPITRE XV,
» et que je n'ai pas encore mis ; ]e » vous prie de permettre que je le » lui envoie. = Volontiers, Adé- » laïde, ce sera un fort joli présent, » et dont elle fera sûrement beau- 5) coup de cas. Nous mettrons , pour » la tante ^ deux pièces de soie de » la meilleure fabrique d'ici ; et 5) pour M.""" Bertaud douze boîtes 75 de confitures sèches, qu'on fait 11 si parfaitement dans notre ville.
» Quant au commissaire, je suis » embarrassé; je ne sais que lui » envoyer, ni comment m'y pren- 3) dre..., Quoil donner lui-même sa » montre à répétition à mon fils!
3) la lui fourrer, pour ainsi dire de » force, dans sa ceinture! Oh! ce » cher homme! que puis-je ima»
» giuer qui lui soit agréable?
BATTONS LE TER CHAUD. l^*
ïi Eh! mais.... oui, c'est cela... je >' suis siir que c'est la seule chose ca- » pable de lui faire un vrai plaisir.... » Tiens , ma chère , ajouta - t - il , » en prenant dans le coin de la » cheminée sa canne à pomme d'or; » va la faire nettoyer, frotter comme » il faut par les deux bouts. » Adélaïde applaudit ci cette idée. « Oui, w dit-elle, papa ; vous lui marquerez » qu'il y a quinze ans que vous hi » portez vous-même; que vous le » priez de l'accepter, et de la porter « aussi long-temps pour l'amonr de » vous. Ce M. Albert, d'après ce » qu'en dit mon frère, paraît un » honime âgé ; je suis convaincue V qu'il porte une canne. C'est une » excellente idée que vous avez. là.
il|2 chapitre XV.
>î Trouverez- vous mauvais que je » joigne de ma main un petit mot à » M/"* Albert . à qui ce bon Julien » a iait de moi sans doute un éloge » exagéré? Je me sens dispesée à » laîfaer. Je veux le lui dire, et » lui souhaiter l'heureux retour de » l'ami embarqué sur le brick , et » qui doit être un jour son mari? »
a Tu as raison, mon enfant, tu » ne peux pas lui faire de souhait » plus agréable. Ma bonne fille, » continua M. de Latour en Teni*- » brassant, que ne puis-ja te..;.
» Mais prudence et patience 1 Va, » j'espère que ton tour viendra, et » que tu seras aussi félicitée. Je ne » veux pas t'en diio plus. ^^
Adélaïde, rouge comme un coraH^,
BATTONS LE FER CHAUD. \t(o
regarda avec attendrissement son père, et lui baisant les mains à trois ou quatre reprises : ic Je désire, lui » dit-elle, ne tous quitter jamais.
» = Eh bienl cela pourrait sar- » ranger ainsi, reprit le papa; que M sait-on? w
L'aÛliirc des cadeaux conclue ot décidée, Adélaïde (inporta la canne, et M. de Lalour se mit à écrire.
Apres tous les renïcrcîmens que l'occasion comportait, il témoigna à M. Albert combien il se trouverait heureux de le connaître personnellement; et qu'il ne désespérait pas de se procurer bientôt le bonheur de le voir, ainsi que son aimable famille, vu qu'il avait depuis longtemps une uirairc à Icrmiucr daug
une ville à une quinzaine de lieues du Havre ; qu'il profiterait avec empressement de celte occasion , ce qui pourrait avoir lieu sous trois à quatre mois; et qu'il se flattait que ce commencement de correspondance amènerait une amitié durable entre eux.
Il écrivit dans le même sens à l'épouse du capitaine Bertaud. En moins de vingt-quatre heures, un étui fut prêt pour la canne qui était lui fort beau jonc, avec sa pomme d'or d'un goût riche et distingué.
Les boîtes de confitures furent empaquetées, ainsi que le tulle et les pièces d'étoffe, qu'accompagnait dans le même carton une fort jolie lettre de la main d'Adélaïde; et le
BATTONS LE FER CnACD. l45
tout fut transporté par la diligence aux adresses respectives.
On se figurera bien aisément avec quel plaisir, avec quel ravissement CCS objets furent reçus. La jeune Albert allait montrant partout son beau fichu : on n'avait rien vu de plus élégant dans la ville, pour la matière et le fini de la broderie; le dessin en était d'une richesse et d'une légèreté admirables. .Mais îl fallait voir le commissaire avec sa canne à pomme d'or : il ne la quittait plus; non pour elle-même, disait-il, mais parce qu'elle venait du père de Julien, et qu'il s'en «'lait privé pour la lui envoyer, a Ventre- » bleuî criait-il, je ne la domurais » pas pour tous les diamans du i> Brésil!»
ToM. H. y
l46 CHAPITRE XV.
M."' Bertaud se fît honneur de ses boîtes de confitures; le choix en était exquis , et l'envoi parfaitement soigné. M. Albert accusa bonne réception du tout, et pria très-instamment M. tle Latour de prendre logement chez lui lorsqu'il viendrait au Havre. M.^"^ sa nièce remercia personnellement Adélaïde; elle se flattait de l'espoir de connaître un jour cette chère sœur du meilleur des frères. En attendant , elle lui demandait la permission d'entretenir avec elle une correspondance suivie, dont son cœur plein de reconnaissance avait besoin, disait -elle.
Le chanoine qui, malgré son âge et sa goutte, aimait beaucoup les
BATTONS LE TER CHAUD. l47
commissions du genre de celles dont il se trouvait chargé par les deu.t '^res, parce qu'il en résulte ordinairement de grands agrémens de société, des dîners, des soupers, des remercîniens de plu's, et qu'on y joue un rôle aussi agréable qu'important, ne manqua pas d'inviter M. Dalbois à passer chez lui dès qu'il le pourrait.
11 vint le lendemain matin, et lui confirma ses dispositions relativcinent à M.*"* de Lalour. Les sij les tuais furent mis de coté pour cette fois; il désirait s'aboucher de suite avec le voisin, et pria l'abbé d'envoyer chez M. de Lalour pour le ^fairc venir, s'il était possible. C'était 3L'"' Dalbois qui, par amour pour
l4S CHAriTRE XV.
lon fils , l'avait monté surcette corde; €t lui-même aussi désirait terminer, pour que le jeune homme pût sç mettre en voyage immédiatement.
M. de Latour, averti, vint sur-le-ip champ.
« Mon cher voisin, lui ditl'étran- ^) ger, je viens, sous les auspices de » M. le chanoine, vous faire une » proposition, au succès de laquelle » je tiens beaucoup. Votre fille aînée, » M.'"' Adélaïde, serait digne, à mon )î gré, de la recherche d'un prince :
» je ne suis rien moins que cela , non » plus que mon fils ; mais si, après » avoir pris connaissance chez le î) conseiller Berthereau de ma fa- V mille et de mes affaires, vous ^ voulez accorder celte charmante
PiTTONS I.E FER CHAUD. l/|g
>î personne à mon fil^^, jo lui fais nn » ctahlissement de trois cent mille » francs coniplant, non compris » une fort jolie terre en Bourgogne, » de laquelle il entrera en Jouissance w dès le jour du mariage. Quant à » l'aimable future, elle est par elley* même d'un trop grand prix à mes * yeux, pour que je veuille stipuler n aucune dot; ce qui n'empêchera >» point de l'avantager au contrat, >» comitie si elle en apportait une >» égale.
» Quant à tout le reste, M. de ï> Latour, et à tous les détails d'exéï< cution, c'est avec M.'"* Dalhois que >» vous voudrez bien traiter; elle est n d'accord avec moi sur ces [>rincii> paux points. Ceque je poux ajouter,
IDO CHAPITRE XV.
» c'est que je désire que nos enfans >; ne nous quittent pas, du moins » pendant plusieurs de leurs jeunes » années , soit qu'ils prennent domi-
V cile chez vous, soit qu'ils le pren-
V nent chez moi, ou alternativement » un an d'un côté, un an de l'autre.
» Comme je suis décidé à rester » toujours votre voisin le plus près » possible, tout arrangement à cet » égard me convient. Une seule » chose très -importante restera » néanmoins à régler entre nous; y et voici ce que c'est :
» Pour mon intérêt comme pour » le sien, mon fils a un voyage à » faire dans une cour étrangère » assez éloignée : partira-t-il avant .» ou après la cérémonie? je n'ai
BATTONS IK TER CHAUD. I 5 l
V rncore rien ili^ciilé là-cicssus. Nous 1^ ticndroDS conseil tous ensemble w pur ce poinl. S'il doit partir avant , » le contrat sera dressé, les paroles » données, et un dédit slipulé do » part et d'autre. Si, au contraire, i> notre décision mutuelle est qu'il » ne fasse dé voynge qu'après, mou » avis sera qu'on leur accorde six y> semaines oomplètcs de jouissance »ide leur union, et que, pendant î» l'absence du fnari , la jeune femme w -soit confiée à la mienne jusqu'à «i >> retour, qui ne peut guères avoir » lieu qu'au bout de dix à douze » mois.
• » Voilà, cher voisin, ce que je » désirais vous faire dire par M.
.» i'abbé. Je viens de mon acquitter
3 52 . - CfiAPîTRE XV,
-n nioi-même. Bomie besogne n'est » jamais trop tut faite. Mais j'admire » en \érité comment, et sans m'inî) terrompre, j'ai pu vous défiler y) tout ce chapelet; car mon usage:
» n est pas d aller si rapidement cft >î affaires. Il s'agit du bonheur d© j) mon fils; cette raison répond à yy tout. Voyez, consultez, examinez; :» J'attends votre réponse le «plust » promptement qu'iJ vous sera.
> possible. .\ ,,^hi ijLtj^aù«(.v^'k- «<
» M."" Dalbois ma chai^, Mes-* » sieurs, de vous inviter l'un et 1» l'autre à dîner pour lundi; pro-»
n chain : ce sont quatre jours de » répit qui nous paraîtront longs; » mais nous croyons, M. de Latour^ m devoir les accorder à votre: |«ste
BATTONS lE FER CHAUD. 1 55
^i prudence. Venez seul avec M.
» l'abbé. Vous ne trouverez qu(* » mon épouse et moi; mon fils , ce » jour-là, dîne chez son professeur )) de pbysique : j'ose espérer qu'entre » nous quatre nous nous mettrons «facilement d'accord sur tous le»
tï points à débattre, »
Là-dessus, M.DalboisIevale siège.
rt Puis -je, Messieurs, ajouta-t-il, >» avoir l'honneur de compter sur » vousIundi?=Oui, ouijluiropon- » dirent-ils tous deux, et de très- » grand cœur. » Sur celte assurance, il leur fit un adieu amical , et partit.
«Je n'en reviens pas, dit M. de » Lartour, quan(îl ils' furent seuls.
» Q*iolle simplicité, quelle noble V fteuxvhi^ et qiR'Ue gcnéro;>itc !
» Oh! niabonne Adélaïde, jepourrai » doue te voir heureuse 1 car malgré » ta réserve touchante et ta prudence » incomparable, chère enfant, je » crois avoir pénétré au fond de ton » sensible cœur. Les qualités de ce » bon jeune homme t'ont touchée; » et je me reprochais déjà d'avoir » permis trop facilement son entrée » chez moi, dans la crainte d'avoir >î troublé indiscrètement ton repos.
« Mais, mon cher abbé, contiriua-t-il, » tout se répare, tout s'arrange, et » je vous ai la plus vive obligation. » « Je suis au comble de la joie y> moi-même, reprit celui-ci; je ne >? m'attendais pas à une décision sL » prompte et si facile , je vous l'avoue; » car cet honnête homme a toujours,