L HORRIBLE BÊTE
ordonna une seconde décharge générale. Elle n'eut qu'un médiocre succès; ranimai présentait son dos, sur les écailles impénétrables duquel les balles roulaient sans aucun cfTiît.
Il fidlait cependant, à tout prix, s'en débarrasser. L'équipage com-^ niençait à se fatiguer, à témoigner de l'épouvante; l'orage, loin de s'appaiser, augmentait de violence; le baiiment résistait encore, mais le pilote et les matelots n'en pouvaient plus. L'intrépide M. Bertaud soutenait de son mieux leur cou-* rage, et se montrait infatigable partout où le danger l'appelait; mais inquiet, altéré lui-même au plus haut degré, on lisait sur tous ses traits les symplùiucs du désespoir.
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. Julien, auquel personne n^avaît Ifi temps de songer dans ce double péril, excédé de lassitude, et trèseffrayé pour son compte, s'était tapi près de la barre du gouvernail, rêvant à ce que l'on pourrait faire pour écarter le monstre marin, qui lui semblait plus à craindre encore que la tempête, quelque violente qu'elle fût.
Tout-â-coup il se lève avec vivacité, il s'élance d'un saut sur le pont, où était amarrée une pièce de canon , négligée depuis le moment du départ. Il saisit par le bras un jeune mousse qui s'était attaché à son service.
c A eux deux , en présence de l'affreuse bête qui se trouvait à peinq
l'horrible uiîE. 197
à six pieds de distance, ils chargent â la ha te la pièce; ils la remplissent de halles, de doux, de ferraille, et de tout ce qui leur tombe sous la main ; puis, à force de bras, l'amenant sur le bord, à la faveur d'un éclair prolongé, ils la pointent sur la gueule béante de l'horrible serpent; et, au risque de s'estropier mille fois lui-même , vu son défaut d'expérience, Julien y met le feu avec la mèche du fanal. Le coup fut heureux; le canon, portant à plomb dans la télé et sur le cou du monstre, il en fut renversé dans les Ilots, où il périt en se débattant sur les vagues , dans les convulsions les plus furieuses.
Au bruit inattendu de l'explosion,
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Je capitaine tourna la tête, il vîf tomber le monstre, et aperçut Julien, encore effrayé de son action, à demi -penché sur le canon, prêt à perdre connaissance de crainte et de joie. M. Bertaud courut à lui, les bras ouverts : « Mon brave ami, » lui dit-il, en l'embrassant, vous » m'avez prévenu; je n'aurais jamais » osé vous commander ce que vous.
» venez d'exécuter si heureusement; » vous en avez toute la gloire. Que >i tout l'équipage soit appelé pour » vous en rendre grâces; vous nous V avez sauvés tous. »
L'orage avait un peu fléchi; les vents emportaient les nuages embrasés vers une autre partie de rhoxîzon : les trois décharges avaient
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influé sur ralino?plicTe. On sait, en ciFct, que des dctonnalions d'artillerie, surtout en pleine mer, divisent les nues et éeartent les orages.
Toiis les matelots accoururent.
Les (lots, en tourbillonnant autour du na\ire, ramenaient encore a la surface les replis onduleux do Thydre expirante; on pouvait juger de Ténormité de son volume; elle paraissait avoir au moins soixantedix à quatre-vingts pieds do longueur, et l'épaisseur du corps d'un taureau de la plus grande taille.
Le contre - maître et quelques hommes de l'équipage ouvrirent l'avis de se servir de la chaloupe, de se munir de harpons , et de tâcher de fe'cilipnrcr du monstrueux serpent,
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qui paraissait bien mort, et dont on n'avait plus rien à craindre. Ils présumaient pouvoir en enlever du moins de gros tronçons; Julien demandait d'être de la partie. Mais le capitaine ne voulut point que Ton perdît du temps à cette expédition dangereuse et sans but utile.
tt Le monstre me semble bien y) abattu, dit-il; mais sommes-nous » bien sûrs qu'il ne lui reste pas » encore assez de vie pour ne point ïi faire courir quelque danger à « ceux qui seraient assez téméraires îî pour se risquer dans une frêle » embarcation, dont la moindre » secousse pourrait occasionner la » culbute? Je vois bien son horrible » tête aux trois quarts séparée du
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» tronc, et son cou tout déchiré, » tout ouvert, par reflet des doux » et de la ferraille que lui a lancés w le canon à bout portant ; mais je )) n'ose pas assurer que cet être » prodigieux suit toul-à-fait expiré, » puisqu'il semble encore suivre le » vaisseau et se mouvoir vers nous, î) quoiqu'avec peine. 11 est vrai que >^ le mouvement des vagues le porte w sur le navire, et que notre sillage y» seul peut l'attirer. Cependant, s'il » était sans vie, il est probable qu'il « irait au fond. Quoiqu'il en soit, M comme il est possible qu'il y ait » du péril , je défends que l'on tente «cette entreprise. L'existence du » moindre d'entre vous m'est trop » précieuse pour que je consente à
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» la risqiierainsi ; laissons le monstre » devenir ce qu'il pourra. »
A peine M. Berlaud finissait ces mots , que l'on vit reparaître une foule de poissons, tournant autour du serpent, et se lançant sur lui pour le déchiqueter et le dévorer en commun. Des chiens de mer, des requins et autres voraces habibans de l'onde, sebattaient, se disputaient entre eux pour en approcher.
C'était une immense curée qu'il n'eût pas fait bon vouloir leur enlever. Ce monstre qui, sans doute, en avait tant dévoré d'autres , allait à son tour servir de proie à tout ce peuple aJQfamé. Les matelots com-»
prirent qu'ils pourraient n'être pas les plus forts. L'é.quipage ne s'occupa
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plus que de s'éloigner à force de Toiles; et Ton perdit enfin de vue l'objet qui avait causé tant de terreur et d'alarmes.
La tempête avait emporté le bâtiment fort loin de sa route; il fallut du temps pour se reconnaître et se remettre sur la voie. Heureusement le ciel s'cclaircit tout-à-fait au bout de quelques jours, et l'équipage reprit toute sa gaîté.
Par l'action hardie qu'il avait faite avec Je petit mousse, Julien était devenu encore plus cher au Capitaine Bertaud. Le brave homme appréciait à sa valeur le mouvement gponlané qui avait entraîné ce jeune homme vers la pièce de canon, à laquelle nul ne pensait, et le courage
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avec kquel il 1 avait chargée, pointée, allumée, en présence du terrible monstre, dont la tête menaçante s'allongeait déjà sur le pont. Tout l'équipage reconnut le service éminenl rendu dans un si pressant danger; on fêta, on complimenta le vainqueur, qui, avec sa modestie ordinaire, protesta n'avoir rien fait que de très-simple, poussé par sa propre frayeur.
D'après l'esprit d'équité qui dirigeait toutes ses actions, le capitaine assembla tous les chefs de manœuvre ^ et, après avoir exposé en peu de mots , dans un conseil tenu en forme, la nécessité de reconnaître, par une juste récompense, l'obligation due à l'intrépidité deladjoiat
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Julien de Latour, il annonça qu'il relevait au poste de commandant dos défenseurs du bâtiment, dans toutes les occasions où il faudrait prendre les armes, et le fît reconnaître en cette qualité. Le jeune mousse fut déclaré ofTicielleraent attaché audit commandant, avec une haute-paie par mois.
On en concluera aisément que, suivant ce qu'en avait pronostiqué le commissaire Albert, du Havre, Faimabic jeune homme s'était entièrement ouvert à son capitaine; qu'il lui avait appris son nom, dévoilé sa famille, et les motifs qui l'avaient jeté entre ses bras.
11 était bien jeune encore, il est Yrai; à peine coniplail-il dix -neuf
ùgS chapitre xvt.
flins; mais sa taille était fort éle\êe, fion \isage, un peu bruni par le hâle, annonçait au moins trois ans de plus; et son port assuré, martial , le mettait de niveau avec les hommes faits.
11 se défendit de son mieux de l'honneur qu'on voulait lui faire, il allégua son inexpérience et sa jeunesse; mais le capitaine n'en tint compte, chacun joignit ses instances avix siennes; il accepta donc, et promit de ne point s'épargner au besoin. Il est probable qu'il aura été fidèle à sa parole.
Maintenant que notre voyageur semble avoir le vent en poupe, et que, sauf deux ou trois mauvais exijets, tacitement hypocrites et
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sournois, qui, sans oser le témoigner, lui portent haine et envie dans le vaisseau, tout le reste de l'équipage , maîtres et valets , lui font amitié sincère. LaiSSons-Ic donc voguer, et revenons à sa bonne sœur, à son amant, à l'aimable Auguste Dalbois, et ta leurs parens respectifs , qui se saturent d'une joie bien juste, bien légitime; mais qui, je le crains, comptent, comme pu dit, sans leur bote.
lE VIErX LORD.
AvEz-vous quelquefois été témoin, lecteur bénévole, de la rougeur virginale qui couvre le front pudique d'une jeune personne bien née , à l'annonce d'un mariage prochain que son cœur désire, mais sur lequel elle n'osait compter? Vous figurez -vous l'extase secrète, les transports voilés d'un cœur sensible et pur, qui voit s'accomplir la plus chère de ses pensées, et qui n'ose