‹ Aventures d'un jeune françaisChapitre 18 sur 24 · I.E TIEUX lORD · texte numérisé non relu

I.E TIEUX lORD

Pour cela il offrait non des «ippointc mens ou honoraires par mois, en qualité de salaire, mais une somme considérable en billet? de ïa banque ant^hiise , renouvelée tous les ans; la jouissance d'une voilure à ses ordres; appartement complet à la ville et à la campagne; enfin, tout ce qui pouvait tenter une personne délicate et bien née, qui ne répugnerait pas à consacrer son tempsfct ses soins à un riche vieillard.

M Je crains bien , dit malicieusew ment le chanoine, que milord » n'ait de la peine à trouver en r> province ce qu'il cherche ; ce n n'est qu'à Paris peut - élre qu'il » pourrait rencontrer la personne » qui lui conviendrait. >>

U22 CHAPîTRt; XVIÎ,

u Je suis chargé de cette commis- V sion , reprit le conseiller. Comme « la famille désire partir incessam- .:» ment, je n'aurais pas le temps de 5) recevoir des réponses , des infor- .^ mations à prendre, etc.; je serais yy bien charmé que notre ville , qui ,» renferme tant de femmes aima* 3) blos, pût nous en offrir une ea » état de profiter de cette belle ;» occasion. »

Pendant ce petit débat, la cousine Sainvanne se mordait la lèvre, se pinçait les doigts , et n'osait ouvrir la bouche, quelque désir qu'elle en eût; elle n'osait se proposer, quoiqu'elle en mourût d'envie. Se voir à la tête d'une maison opulente, briller, commander, gagner beau-

lE VIEDX tORD. 22^

toiip d'argent avec si peu de peine 1

Elle s'en furgcail une félicitù , Oui la faisait fileurer de tendresse.

L'abbé, qui riait sous cape, prii enfin la parole : « Ma cousine, Iih » dit-il, je ne sais si vous approu- » verez mon idée; mais je crois que » celte place vous irait à merveille, » et que milord-comte aurait bien )> du mal à trouver mieux. Je m'en M rapporte à notre ami M. Bcr- >î thereau. »

« Je n'osais vous faire la propo- « sition, Madame, dit le conseiller; » mais je pense comme le cher » cousin, et Je suis convaincu que w vous seriez heureuse chez ce riche » Anglais, qui vous traiterait hono- V rabicmcut, surtout préscnléo pai":

» moi. Voulez -VOUS me donner >î votre consentement à cette négoy) dation ? pour une personne telle » que vous , elle ne souffrira aucune » difficulté. Sous deux jours au

V plus, je vous mettrai en présence i) avec milord. Tenez, dimanche » toute la famille dîne chez moi; » M. le chanoine me fera Thonneut » de s y trouver, ainsi que vous,

V Madame, et M. de Latour votre » frère, à qui j'irai demain en faire n l'invitation. »

La dame, au comble de la joiCj accepta, en assurant modestement qu elle ise croyait loin de posisédet* les qualités qu'on lui supposait*, mais priant M. le conseil! et d'y suppléer par son indulgence et éeâ bons offices.

lE VIFXX tORD. 525

Rentrée chez elic, M.*"' de Sainvanne se mit à passer en revue ses robes , ses dentelles , toute sa toilette enfin, pour le jour du dîner. M. de Latour, instruit, approuva tout, en félicitant sa sccur. Le bruit s'en répandit bientôt. Les rieurs, los goguenards, en firent des gorges chaudes; les gens sensés dirent qu'elle faisait très-bien; les bonnes gens ouvraient do grands yeux en la voyant passer, et lui ôtaient leur chapeau. Quelques envieuses, en^ ragées de n'élre pas à sa place, la déchirèrent à belles dents, suivant l'usage; mais elle n'en sut rien, ou bien ne le témoigna pas.

L'alFaire se conclut comme M, Berthereau l'avait dit. Le milord

fièfî CHAPITRE XVII.

fut ébloui de la tournure et du ton élégant de sa future gouvernante; les nièces et la famille en général firent un peu les pimbêches à son arrivée, la voyant si bien mise; mais elle eut le bon esprit de ne pas s'en apercevoir , et le talent de les ramener bientôt à elle par son amabilité.

A la fin du dîner, tout lé monde était dans la joie ; les dames protestèrent que c'était la une fort agréable Française; les hommes la regardaient en se tenant bien droit sur leurs chaises, et répétant a la ronde : Goddanij iniiord! Ce dernier se frottait les mains d'aise, et allait embrassant tout le monde.

La famille se mit ea route aU

lE VIECÎ LOftD. ^Wj

tout de quelques jours. Partout M."* de Saiuvaune fut traitée avec la même considération que les maîtres ; elle leur fut utile même sous bien des rapports vis-à-vis les autorités, devenues déjà diiîicileset soupçonneuses : son crédit dans la famille s'en augmenta. Quand on eut enfin franchi le Pas-de-Calais , et qu'on se trouva sur terre anglaise, elle devint d'elle-même craintive et circonspecte; mais à Londres, les divers membres de la famille se séparèrent.

Le vieux lord emmena dans son hôtel la dame gouvernante, qui ne savait pas un mot d'anglais, et qui fut d'abord bien embarrassée; mais le maitrc, qui franchement ruU'olait

2 28 CHAPïTRi: XYlT.

délie, îui trouva bientôt une femme de chambre parlant les deux langues. Elle se mit rapidement au fait du train de la maison. Milord avait plaisir à montrer à tous ses amis les grâces de sa nouvelle acquisition française. Le bon homme était heureux; la dame se gouvernait a\^c adresse et réser\'te; tout le monde était content.

Comme cet état dura quelque temps, nous les laisserons vivre ett paix jusqu'à nouvel ordre, et reviendrons à nos jeunes gens, qui ne furent pas les moins satisfaits du départ de cette tante. En partant, elle fut embrassée de bon cœur pa^ toute la maison de Latour; son frère lui donna force bons conseils^^ que peut-être elle aura suivis.

LE \IEUX LORD, 22t)

Le plus joyeux de l'afTaire fut le chanoiae qui, parfois, était embarrassé avec elle, à cause de leurs anciennes liaisons, et qui, pour ce motif, n'osait pas trop la brusquer; mais aussi il dut se pourvoir d'une autre compagne pour ses promenades accoutumées dans son vieil é^ rip^'ïge. Or, un abbé riche et donnant de bons dîners, ne court pas le risque d'en manquer; les dames se l'arrachent.

Avant de quitter lout-a-fait le vieux lord, nous devons encore quelques détails nécessaires ; sa maison était ouverte à tous les étrangers de marque; il recevait également , et avec la même profu- :5ion, à la ville et à la campagne ^

25o CHAPITRE XVIÏ.

cela lui attirait des voyageurs, des eisifs du grand Ion, des curieux, de prétendus amateurs des arts ; car H avait une collection de tableaux magnifiques, un cabinet d'antiques, et des cartons précieux remplis de dessins des plus grands maîtres :

avec de For on a de tout cela.

L'illustre gouvernante se pavanait dans la contemplation de toutes ces I>elles choses. A force d'en lire et parcourir les catalogues, elle en apprit bien vite la nomenclature; elle savait par cœur, elle distinguait et classait tous les objets; elle parlait à ravir tout le jargon de la science ; on l'eût prise aisément pour le plus habile Cicérone de h galerie de Florence,

Toujours mise avec la pins élé« gante recherche, recevant tttut soa monde avec celte coquetterit* séduisante qui attire, il n'était bruit dans les cercles que de la belle Française, du vieux comte de ***. Elle n'était plus jeune, à la vérité, disait-on; mais personne ne se mettait avec plus de goût, n'avait plus de grâces, desprit, de savoir, et même de charmes solides, en compensation de ce qu'il lui manquait en fraîcheur. INul n'est prophète que hors de son pays l

Le bon vieux lord était enchanté.

Sa maison était devenue le rendezvous de la bonne compagnie de Londres. Il ne se doutait pas d'une aussi grande célébrité. Car pour

a 3.2 CHAPITRE XVII.

lui, bonne gens, si l'on en excepte sa brillante fortune, qui est, au fait, le premier des mérites dans ce monde , la nature ne lui avait donné qu'une bonhomie fort ordinaire , une portion de génie fort mince, et des manières assez communes.

Semblable à la plupart des grands seigneurs de ce temps-là, il n avait rien appris dans sa jeunesse, quoiqu'entouré de maîtres. Dans la plus célèbre Université de l'Angleterre il n'avait acquis d'autre science, d'autre talent (selon le bel usage anglais, sauf de rares exceptions}, que celui de bien boire, de s'enivrer de Champagne, de boxer, et de courir le renard. Né pair du royaume, avait-il besoin d'en savoir davantage?

LE VirXX tORD. 233

Quelques intrignns du haut parage, surtout de ceux qui commençaient à arriverdc France par volées, s'introduisirent daihs sa niuison; Il table y ^tait toujours ouverte. A laide de beaux noms , et sous le Toile de prétendus soutiens du trône (lequel pourtant ils abandonnaient, au moins beaucoup dcntr'eux, fort légèrement, pour ne pas dire lâchement), ils se glissaient partout, faisaient les importans, les héros futurs, et mettaient à contribution la crédulité de nos voisins d'outre- mer.

La Sainvanne, toute éblouie de sa belle position, et no doutant de rien, en sa qualité de femme pétrie d'amour-pîopre, manquait pourtant

254 CHAPITRE xvri.

de ce tact et de cette connaissance particulière du grand monde qui ne s'acquièrent que dans les cours ou dans les capitales. Dupe de toutes les cajoleries de ces gens rusés et I)esoigneux , qui voyaient d'un coupd'oeil tout ce qu'elle pouA^ait dans la maison et sur l'esprit du maître, elle fit plus d'une fois la mortifiante 4îpreuve de sa trop grande facilité.

iVous sommes bien tentés de placer ici une anecdote assez plaisante, où l'un de ces chevaliers, si nobles et si fiers , joue un rôle qu'ea bon français l'on peut nommer igiiobie (si ce n'est pire) , et dont la pauvre Sainvanne eut sujet de se mordre long-temps les tlpigts^ mais,^ toute réflexion faite, mléiiJt Vaut garder un silence prudent»

lE VIEUX LORD. ÙJ^

^ Késislonsau désir d'aller déterrer celte petite histoire, pour le vaii> plaisir d'un lecteur iudifl'érenl ; laissons-la s'oublier dans le recueil de certains pamphlets qui coururent le monde alors, et que de hauts personnages ont détruit autant que possible à force d'argent. En effet, incedimus per ignés supposilos cinere doloso^ dit Horace. Les frivoles distinctions qui séparent les hommes ici-bas recommencent à prendre un fort grand poids dan»

la balance; taisons-nous.

Quoiqu'il en soit , notre \ieux milord, qui ne fut instruit que le dernier du tour joué à sa bourse, par rcntremise de sa chère gouveriiaiile, dont la yaniteuse crédulilî:

2Z6 CHAPITRE XVIÏ.

se trouvait fort compromise , ne lui en voulut point trop. Il se contenta de dire que tous les gens de cour n'étaient pas honnêtes, et n'y pensa plus. 11 l'emmena passer un mois dans sa principale terre, à cinquante lieues de Londres.

Là, nouveau spectacle, nouveau genre de vie. Tous les gentillâtres du voisinage, les hobereaux en guêtres, les chasseurs en veste de buffle, le juge-de-paix, le bailli, le constable, et jusqu'au recteur de la paroisse et son vicaire, chacun ■vint présenter, ses hommages au noble pair, au seigneur de la contrée, qu'ils n'avaient pas vu depuis trois ans. La plupart de ces figures provinciales avaient quelque chose.

lE VIEUX loin). aSy

de si bizarre, de si difft^rent de ce qu'elle avait coutume de voir à Londres, dans l'hôtel du lord, que niadanio la gouvernante en eut presque peur. Les manières parisiennes n'étaient pas là de unse.

Les habitans qui ne savaient ce que c'était que cette poupée plâtrée, fardée, qui se confondait en rêvé-' renées â la française, la regardaient avec un étonnenient stupide, et unissaient par lui rire au nez. Les ffoddam roulaient à ses oreilles; et ce qu'il y eut de pire, c'est que le niilord , qui se trouvait là dans son ancien et primitif élément , faisait à peine attention au désappointement de la dame, et ne parlait que de ses chiens, de ses chevaux,

aî8 CHAPITRE XVII.L

de ses équipages de chasse, et des parties qu'il fallait arranger.

Elle espéra qu'elle pourrait se dédommager de tant d ennui avec les femmes de qudques-uns de ces nobles campagnards; mais ce fut encore mille fois plus désagréable : ks mines, les dédains, les- prétentions^ de tous genres accablèrent la pauvre Sainvanne, qui le leur rendit bien,, il est vrai, mais qui pourtant finirent par la claquemurera peu près dans^ sa chambre, Jusqu'à ce qu'enfin,, réformant un peu sa mise et adoptant le petit chapeau plat, le ?pencer et la jupe en gaîne de coutean,. elle obtint grâce aux yeux des habïi .nles^,, et ne fut plus huée par la populace en sortaut.

LE VIEUX tORH. fiJC)

Dans une chasse générale qui dura trois jours, où ïon battit plus de dix lieues de pays, le vieux lord fit une chute qui aurait pu avoir les suites les plus funestes. On le ramena un soir sur son cheval, haletant, souffrant, le genou déboité , la Jambe toute écorchée. II fut obligé de garder le lit plusieurs Jours, niaudissant la campagne, les chasseurs et les parties bruyantes , qui n'étaient plus de son âge.

La bonne Sainvanne, qui en prit le plus grand soin et ne le quittait pas (ce à quoi il paraiss^jit 1ressensible), profita de l'occasion pour lui persuader de retourner à Londres, où les secours de tous genres ne lui nuuiqucraicut pas, cl où U

â4o Chapitre xvif;

vie S€taîl bien plus agréable. Ëe lord y consentit, et l'on prépara tout pour le plus prompt départ.

Les nombreux vassaux, Jeurs femmes, leurs demoiselles, qui se trouvaient si bien de la résidence du lord et de son voisinage, vinrent faire leurs doléances, lis s'aperçu-^ rent aisément que l'influence de la- Française précipitait cette résolu-^ tion. Leur rage en devint plus forte contre elle; les brocards pleuvaient sur son compte dé toutes parts, lorsqu'ils quittèrent le noble manoir. Le milord s'en aperçut lui-même; il n'en témoigna rien, tout Anglais qu'il était; mais il serra vivement la main de sa gouvernante en montant en voit\ire.

LE VIEUX LÔRO. S^l

Les voilà revenus, et la maison reprend son premier train. Les grands airs reparaissent, les cuisiniers sont en activité; les bons amis, les beaux diseurs reviennent; mais la Sain vanne, mieux sur ses gardes, s'eflbrce de n'être plus leur dupe, sans renoncer au désir de plaire qui ne la quittera jamais, et qui pourra lui attirer encore quelques déboires.

Elle se concentra dans ses soins pour le vieux milord, contente pour toujours de la connaissance qu'elle avait acquise des mœurs anglaises dans la province, et de lu manière dont y vivent ces grands seigneurs, si révérés sur le continent pour leurs guinées.

Nous la laissons pour quelque

Page 1